Une classe politique à bout de souffle
Suite aux élections législatives de juin 2024, ni la gauche ni la droite de gouvernement n’ont assumé leurs responsabilités pour contrer le bonapartisme macronien. Réduits à peau de chagrin, les partis politiques ont abandonné toute réflexion au profit de la professionnalisation de leurs membres.
C’est peu dire que l’air du temps est inquiétant. Malgré ses ennuis judiciaires, le Rassemblement national (RN) avance tranquillement ses pions, engrange des soutiens, pensant non sans raison que le temps travaille pour lui. La droite dite « de gouvernement » reprend à son compte ses diatribes xénophobes, son climato-scepticisme, qui ressemble fort à la biologie de Lyssenko, et pour finir ses mises en cause du régime démocratique. Quelle différence entre la dénonciation du « pouvoir des juges » et les propos de Bruno Retailleau sur les possibles remises en cause de l’État de droit ? On sent monter un climat antidémocratique, une défiance de la classe politique.
Si ce constat est nécessaire, on ne saurait s’en contenter. Il faut comprendre comment la classe politique est devenue non seulement étrangère aux Français, mais haïssable pour beaucoup. Nul doute que les palinodies et l’égolâtrie de notre président n’y soient pour beaucoup, mais on ne saurait se dissimuler la façon dont la classe politique et, de façon plus générale, les partis y ont aussi largement contribué.
Jeux politiques irresponsables
Partons d’un point de repère commode, les dernières élections législatives. On se souvient de la façon dont la gauche, arrivée en tête sans pour autant avoir de majorité absolue, n’eut de cesse de fétichiser ce résultat pour exiger, non sans raison, qu’une personnalité issue de ses rangs soit nommée Premier ministre et appelée à former un gouvernement. Le fait est qu’à rebours de tout habitus démocratique, le président non seulement argua de la trêve olympique pour ne pas désigner une ou un nouveau Premier ministre, mais appela un ministre issu d’un parti minoritaire allié au sien pour former un gouvernement. En proclamant que le seul programme de gouvernement possible était celui du Nouveau Front populaire et en laissant, un moment, sous-entendre que le Premier ministre se devait de sortir de ses rangs puisqu’ils étaient les premiers par le nombre, La France insoumise (LFI) commettait deux erreurs : la première était d’oublier que le premier parti était désormais le RN ; la seconde, plus grave encore, était de ne pas comprendre qu’il était fort peu démocratique de penser que sans majorité, la NUPES pouvait proclamer son droit à former un gouvernement, sans faire aucun ajustement avec d’indispensables alliés républicains pour pouvoir gouverner. Or ni les élus, ni les militants ne s’insurgèrent contre un caudillo qui a les manières du tyran si bien décrit par La Boétie dans son Discours de la servitude volontaire. Ses propos sont sur ce point sans appels et parfaitement limpides : « Les militants sont mes bras et mes jambes, moi je suis la tête. Je n’ai besoin de personne pour penser1. » Si le restant de la NUPES n’emboîta jamais le pas à cette rhétorique du coup de force, elle fut, à de rares exceptions près, totalement incapable de se désolidariser de ce jeu parfaitement irresponsable. Elle ne fut pas non plus soucieuse, ni capable, de mettre à profit la parenthèse que constituaient les Jeux olympiques pour tenter de prendre langue avec des élus républicains et, ainsi, travailler à une possible formule de gouvernement. Elle aurait pu ce faisant tenter de reprendre la discussion sur un certain nombre de thèmes essentiels, mais clivants, celui de la remise en cause de la réforme des retraites imposée malgré une opinion publique majoritairement défavorable à ses attendus, ou encore la question toujours plus urgente du financement de la transition énergétique, sans oublier celle des nécessaires réformes de la justice et de l’éducation. Et ainsi montrer à l’opinion qu’à gauche existaient des politiques responsables plus soucieux des intérêts du pays que de ceux de leurs boutiques électorales respectives. C’eut été là une façon de peser sur le débat public et de contrer le bonapartisme macronien. Les élus du parti présidentiel furent tout aussi incapables de comprendre que les politiciens français devaient apprendre à composer comme savent le faire ceux de nombreuses autres démocraties européennes. Quant à la droite, il faut souligner que les rares voix républicaines sensées furent inaudibles. Si le gros des députés du parti Les Républicains (LR) refusa le coup de force de leur ancien président Éric Ciotti qui choisit de s’inféoder au RN, ils n’en poursuivirent pas moins une reprise méthodique des thèmes chers à l’extrême droite ou ne pipèrent mot quand ceux-ci devinrent une manière d’air du temps dans leur parti. Là encore, pas une voix pour dénoncer des propos de factieux.
Atonie intellectuelle et entre-soi
Reste à comprendre pourquoi les partis sont dans un tel état d’atonie intellectuelle, dans une telle culture de l’irresponsabilité face aux errements de leurs dirigeants. On en prendra pour exemple non seulement l’incapacité des militants à dénoncer les politiques de surenchères verbales de leurs dirigeants, mais aussi leur façon de raser les murs devant les dysfonctionnements de leurs partis et les indélicatesses de leurs dirigeants. L’exemple du Parti socialiste (PS) est de ce point de vue tout à fait illustratif d’une dynamique à l’œuvre dans l’ensemble du spectre politique. Comme le remarquait un bon connaisseur du PS, Rémi Lefebvre, ce parti, jadis un parti de masse présent dans tout le territoire français, s’est rétréci comme peau de chagrin, sa base, « peu ancrée socialement », est devenue des plus réduites : 24 701 votants sur lesquels 40 % sont des élus et des collaborateurs d’élus. Ce politiste souligne aussi que les écologistes étaient encore moins nombreux lors de leur congrès et que « le sort de la gauche se définit dans l’entre-soi de petits appareils partisans faméliques au grand désarroi des électeurs impuissants2 ». On pourrait faire les mêmes remarques sur les partis de droite, où le militantisme traditionnel est en déshérence et les décisions se prennent dans des conclaves tout aussi réduits.
On ne commence plus par tracter sur les marchés, dans les centres commerciaux, dans les transports en commun, à la porte des lieux de travail, à faire du porte-à-porte… sauf un peu lors des élections présidentielles. Les réunions de sections ou de cellules où l’on discutait politique nationale et internationale se sont espacées, elles sont remplacées par des galettes des rois ou des moments plus festifs. On échange des consignes lapidaires ou des bons mots sur les réseaux sociaux. C’est dire que tout un style plus réflexif a été abandonné, à droite comme à gauche. Devenir militant s’est transformé en une sorte de projet professionnel où l’on accepte un moment de donner de son temps pour devenir soit un collaborateur d’élu, soit un élu, des conseils municipaux aux chambres parlementaires, soit le salarié d’une association proche du parti. On est dans le schéma parfaitement décrit par Max Weber ou Moiseï Ostrogorski de la professionnalisation de la politique où des machines s’organisent bureaucratiquement et ruinent les entrepreneurs individuels ou les amateurs, avec ce paradoxe que ce ne sont plus de grandes machines liées à une multitude d’associations, mais des machines de plus en plus réduites, toujours plus bureaucratisées et hiérarchisées3. Toutes fonctionnent sur le mode du management le plus brutal, où tout un chacun est corvéable à merci et remplaçable sans plus de cérémonie s’il n’a plus l’approbation de son supérieur. Qui y entre recherche à la fois le prestige lié à la politique, « mettre ses doigts dans les rayons de roue de l’histoire » (Weber), et le fait de pouvoir assurer son avenir matériel en obtenant des postes. L’euphémisme employé par Rémi Lefebvre pour désigner le milieu social des militants mérite examen : « une base peu ancrée socialement ». Qu’est-ce à dire ? L’examen des trajectoires professionnelles des politiciens des plus coiffés aux assistants parlementaires ou aux conseillers municipaux des grandes agglomérations est fort révélateur. Ce sont presque tous des gens ayant fait des études supérieures, des licences de sciences humaines, Sciences Po Paris, beaucoup plus rarement de sciences dures, des écoles de commerce ou de management. Ceux-ci n’ont généralement aucune expérience du monde du travail ou alors n’en ont fait l’expérience que durant de brefs jobs d’été. Ceux qui obtiennent des postes de collaborateurs d’élus ont généralement commencé par faire des fiches ou des dossiers pour des politiciens dans l’écurie desquels ils sont entrés en espérant avoir un poste. Un Gabriel Attal est exemplaire de ce parcours, formé à Sciences Po Paris, faiseur de fiches pour Strauss-Kahn, puis, lors de l’effacement politique de celui-ci, passage avec armes et bagages chez un autre baron du PS, et enfin dans l’écurie naissante de Macron.
Devenir militant s’est transformé en une sorte de projet professionnel.
Tout ce personnel politique est en décrochage par rapport au reste de la population, et avec dans le fond des idées très convenues et peu de curiosité ou d’inventivité intellectuelle. Certains parlementaires honnêtes et responsables confessent d’ailleurs régulièrement leurs difficultés face à certains enjeux internationaux qu’ils maîtrisent mal ou plus encore devant des discussions sur des questions sanitaires ou de bioéthique où pouvoir juger en conséquence réclame de se doter d’un savoir minimum. Si certains viennent de milieux populaires, ils ont dû se défaire des habitus de ces milieux et prétendre prendre de la hauteur, qui au nom des impératifs économiques, qui au nom de la nécessaire radicalité. Le seul parti qui échappe pour le moment à cette sociologie est, faut-il le rappeler, le RN qui d’ailleurs cherche à attirer à lui des hauts fonctionnaires pour se donner une aura de respectabilité et montrer qu’il est en mesure de gouverner par-delà les diatribes et la méconnaissance des dossiers dont sa présidente s’est fait une spécialité. Tous ces phénomènes font des partis et de la classe politique non pas des organisations dont les membres cultivent le goût de la réflexion et le « froid jugement » weberien, mais des machines où les individus suivent aveuglément les chefs pour conserver leurs emplois et leur prestige ou espérer y accéder. Mieux, on pourrait en venir à penser que pour beaucoup d’élus, la « fonction tribunicienne4 », pas si inconfortable, vaut bien mieux que l’exercice du pouvoir et l’art du compromis.
C’est dire que les Français peuvent être inquiets pour leur avenir et doivent admettre que la stratégie qui consiste à faire confiance aux élus pour conduire seuls la vie politique a quelque chose de suicidaire. Il leur faut au contraire multiplier les actions civiques pour peser sur la vie des partis et leurs programmes.
- 1. On trouvera ces propos dans l’ouvrage des journalistes Charlotte Belaïch et Olivier Pérou, La Meute. Enquête sur la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, Paris, Flammarion, 2025, p. 88.
- 2. Rémi Lefebvre, « Pourquoi les socialistes ne pensent-ils plus ? », Libération, 17 juin 2025.
- 3. Max Weber, Le Savant et le Politique [1919], éd. Catherine Colliot-Thélène, Paris, La Découverte, coll. « Poche », 2003 ; Moiseï Ostrogorski, La Démocratie et l’Organisation des partis politiques [1903], préface de Pierre Avril, Paris, Fayard, coll. « L’esprit de la cité », 2003.
- 4. Georges Lavau, « Le Parti communiste dans le système politique des partis », dans Frédéric Bon et al. (sous la dir. de), Le Communisme en France, Paris, Armand Colin, coll. « Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques », 1969, p. 7-73.