Manifestations contre le RN à Reims le 15 juin 2024. Par Gérald Garitan   Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=149405024
Manifestations contre le RN à Reims le 15 juin 2024. Par Gérald Garitan — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=149405024

Élections législatives : retrouver le sens de l’orientation

Nous devons, électrices et électeurs que nous sommes, examiner qui sont les candidats du Nouveau Front populaire pour déterminer quel est le plus sûr barrage aux dérives bonapartistes macroniennes et aux aventures fascisantes du Rassemblement national.


Nous sommes en pleine crise politique ouverte par la dissolution du Parlement par un président bonapartiste, obnubilé par l’idée d’être un nouveau de Gaulle, alors qu’il n’est qu’un de Gaulle le Petit. Largement élu lors de sa première campagne, et alors détenteur d’une majorité absolue à la Chambre, puis réélu avec une majorité relative, Emmanuel Macron a méthodiquement tourné le dos au programme qui avait été le sien lors de sa première campagne électorale, ce tant sur les possibles réformes des modalités du scrutin de l’élection des députés, l’introduction d’une dose de proportionnelle, comme sur les projets d’une réforme des retraites tenant compte des conditions de travail et pas seulement du nombre d’années cotisées. Il en a été de même avec sa politique, pourtant très timorée, de lutte contre le réchauffement climatique. On pourrait multiplier les exemples. Mieux : il s’est ingénié à construire un monde politique bipolaire, avec son parti entièrement à sa main et le Rassemblement national.

Ces volte-face (un net virage à droite), comme ses manières provocatrices et un exercice du pouvoir faisant fi de tout sens de la conciliation, tant avec ses différentes oppositions politiques qu’avec les partenaires sociaux, ont à la fois ruiné son crédit et celui de ses députés, qui n’ont eu d’autre rôle que celui de chambre d’enregistrement des projets d’un président omniscient et omniprésent. Témoigne de ce discrédit le score calamiteux de son parti aux dernières élections européennes.

La dissolution du Parlement par laquelle il a prétendu répondre au discrédit qui est le sien ne porte pas simplement la marque de son incontestable hubris, mais témoigne d’une vision césariste et plébiscitaire de l’exercice du pouvoir. Elle est porteuse d’un jeu dangereux avec ce que Claude Lefort a nommé le travail de la désincorporation de la loi, du savoir d’avec le pouvoir, propre au régime démocratique1. Macron se pense non seulement comme un chef de l’État élu pour un temps donné, mais tout autant comme l’incarnation d’un savoir technocratique et d’une France raisonnable qui lui donnerait tous les passe-droits. À preuve, ce ballon d’essai qui n’eut rien d’anecdotique : un de ses courtisans lança l’idée d’une possible réforme constitutionnelle lui permettant de briguer un troisième mandat… Aujourd’hui, il joue avec les institutions. Cette dissolution porte non pas la marque d’une éthique de la responsabilité ou du réalisme, dont il aime se parer, mais celle d’une éthique de la conviction qui entend plier le réel à ses désirs, sans même chercher à mesurer les conséquences de ses sautes d’humeur.

Comment comprendre et agir face à la menace de l’arrivée au pouvoir d’un parti, le Rassemblement national, qui n’est pas seulement « extrémiste », mais conjugue, sur un registre pour partie nouveau, les thèmes totalitaires du Peuple-Un en lutte contre ses ennemis ? Il ne fait aucun doute que le renvoi dos à dos des « extrêmes » auquel se livre le président et ses partisans, comme certains de ses possibles alliés à droite et au centre ne soit intenable. Le Rassemblement national est un parti totalitaire en ce qu’il se présente comme en dehors du champ politique, qu’il prétend gouverner en situation d’hégémonie. L’examen en détail des mesures qu’il prône révèle clairement ses visées de mettre à bas certains principes fondamentaux de la République, notamment l’égalité des citoyens devant la loi ou l’indépendance de la justice. Il laisse en outre apparaître ses accointances avec les gouvernements populistes de l’extrême droite européenne et, pire encore, ses volontés d’accommodements avec les expansionnismes russe et chinois et leurs projets de destruction d’un ordre international fondé sur le droit. Nombre de ses candidats sont loin d’être des nouveaux venus, mais bien au contraire des militants nourris des nostalgies nazies et fascistes, comme des idéaux de la collaboration ou du catholicisme intégriste. Si son discours ne met plus en première place le racisme biologique, mais un différentialisme culturel exacerbé, ces matrices antidémocratiques restent fondamentales. Les électeurs du Rassemblement national se sentent incorporé dans un monde nouveau en gestation. Ils s’identifient aux dirigeants du parti en qui ils voient des images spéculaires et communient avec eux sans jamais s’arrêter aux incohérences et aux contradictions qui émaillent leur programme.

Face à cette menace très réelle, comment agir ? Certains soi-disant « réalistes » affirment qu’il faut non seulement refuser les extrêmes, en clair voter pour les républicains, et le parti présidentiel et ses alliés, mais en cas de second tour opposant un candidat du Rassemblement national à un candidat du Nouveau Front populaire, au mieux s'abstenir, voire pour certains voter pour le premier. À les suivre, cette alliance électorale serait sous la coupe d’une de ses composantes, La France insoumise qu’il jugent plus menaçante pour la démocratie que le Rassemblement national. Nul doute que La France insoumise soit un parti populiste sous la coupe d’un égocrate dont les saillies d’inspiration totalitaire indignent à juste titre l’électorat. Notons aussi qu’il dirige son parti avec une totale absence de sens démocratique. On remarquera néanmoins que la chose n’est guère différente au Rassemblement national ou dans le parti macronien. Il n’est pas moins évident que La France insoumise s’aveugle sciemment sur le totalitarisme qui règne en Chine à Cuba, comme sur la nature dictatoriale du régime vénézuélien et celle du Hamas. Il a aussi eu des propos ignobles en faveur du régime syrien. Si l’on ne saurait passer sous silence ces faits, il faut rappeler une différence majeure entre le totalitarisme nazi et le totalitarisme d’inspiration soviétique. Le premier s’est construit sur le rejet de tout humanisme, le second sur sa perversion. Le premier est coupable d’un génocide, contre les Juifs et les Tziganes, qui les vouaient tous à la mort. Les régimes totalitaires inspirés de la révolution russe ont incontestablement multiplié les crimes de masse les plus effroyables, les purges les plus sanglantes et ont perverti le sens de la loi, mais ils n’ont jamais condamné systématiquement à mort tous ceux nés dans une communauté religieuse ou ethnique. Le nazisme a incontestablement franchi un pas supplémentaire dans l’horreur, que n’ont pas franchi de la même façon les autres totalitarismes. Un homme aussi peu soupçonnable de complaisance envers le communisme que Raymond Aron a toujours eu soin de le rappeler. Rappelons ensuite que La France insoumise a perdu de son influence au profit du Parti socialiste, qui a su s’allier avec Place publique. Ce dernier donne l’image d’une gauche réformiste au fait des dangers de la renaissance du totalitarisme comme des problèmes climatiques et des impasses des politiques néolibérales, que ses alliés socialistes n’ont combattu qu’en parole pour se faire élire, avant de les mettre en œuvre avec un cynisme parfaitement irresponsable. Le Nouveau Front populaire comporte aussi une composante écologique, que ses querelles internes et certaines de ses outrances ont ridiculisé et rendu impopulaire. Mais ce parti a rompu il y a déjà longtemps avec toute complaisance avec les expériences totalitaires.

Il y a donc une nécessité absolue de faire barrage au Rassemblement national, parti totalitaire s’il en est, comme de sanctionner un gouvernement bonapartiste irréaliste et irresponsable. Est-ce pour autant que l’appui aux candidats investis par le Nouveau Front populaire doive être automatique, aveugle et inconditionnel dès le premier tour ? Peut-être faut-il retrouver le sens de l’orientation et réapprendre à juger, ce au regard des trajectoires et des propos de candidats de cette alliance à tout le moins composite. Une première remarque s’impose et se nourrit du spectacle des dissensions internes à La France insoumise et de l’attitude des autres forces du Nouveau Front populaire face à celles-ci. On sait que plusieurs anciens proches de Jean-Luc Mélenchon, devenus critiques de sa mainmise sur le parti dont ils s’étaient d’ailleurs tranquillement accommodé quand ils en tiraient profit, ont été privés par La France insoumise du droit de briguer un nouveau mandat de députés dans les circonscriptions où ils avaient été élus, comme dans toute autre. Mieux, Jean-Luc Mélenchon a désigné à leur place certains de ses soutiens inconditionnels et certains sont particulièrement peu recommandables. Ces sortants écartés n’en ont pas moins décidé, c’est tout à leur honneur, de se présenter de façon indépendante, et les autres composantes du Nouveau Front populaire de les soutenir. C’est là encore une décision que l’on ne peut que saluer. Mais si ses opposants internes à La France insoumise ont pris cette liberté, si les instances dirigeantes des partis associés rivaux de La France insoumise au sein du Nouveau Front populaire ont fait de même, qu’est ce qui nous empêche de suivre leur exemple ? Nous devons, électrices et électeurs que nous sommes, examiner qui sont les candidats du Nouveau Front populaire pour déterminer quel est le plus sûr barrage aux dérives bonapartistes macroniennes et aux aventures fascisantes du Rassemblement national. Certaines candidatures de La France insoumise méritent indéniablement d’être scrutées et jugées à l’aune de leurs déclarations et actions passées. Ainsi, si Jean-Luc Mélenchon s’était présenté, il aurait fait partie de ceux qu’il aurait fallu barrer. De même faut-il affirmer qu’il ne saurait devenir Premier ministre d’un gouvernement Nouveau Front populaire. Certaines autres candidatures, quelques soient leurs longues complaisances avec la direction égocratique de La France insoumise, sont incontestablement respectables et méritent d’être appuyées. On pense évidemment à François Ruffin et Clémentine Autain pour ne parler que des plus connus, mais il en est d’autres. Et si d’aventures des candidats d’autres partis, de la gauche non ralliée au Nouveau Front populaire, du centre comme de la droite républicaine, font montre de convictions démocrates incontestables, qu’ils semblent en mesure de figurer en bonne place au second tour, il faut se sentir libre de faire le choix de ceux-ci contre des candidats de La France insoumise aux crédos démocratiques douteux. Il faudra, de la même façon, savoir prendre la liberté de faire le point à la veille du second tour, pour voir quelle est la meilleure manière de barrer la route au Rassemblement national, en sachant que des alliances avec le centre et la droite républicaines seront indispensables.

  • 1. Voir Gilles Bataillon, « Claude Lefort, pratique et pensée de la désincorporation », Raisons politiques, no 56, novembre 2014, p. 69-85.