L'avenir de la jeunesse dans une société d'héritiers
La jeunesse est touchée de plein fouet par la précarisation croissante de nos sociétés. Guillaume Mathelier et Niels Planel, élus locaux autant qu'experts de la question, constatent au quotidien cette marginalisation et ses effets. C'est pourquoi ils défendent le projet d'un capital « d'émancipation » à destination des jeunes, conçu non pas comme une aide, mais comme un droit.
En tant qu’élus locaux, nous savons aujourd’hui que la jeunesse, trop souvent invisible dans le débat public, a plus que jamais besoin d’être le sujet d’un grand et nouveau projet d’émancipation. Des villes, des champs ou des banlieues, les jeunes, notamment les « décrocheurs », sont les grandes victimes de la vague de précarisation qui monte dans notre pays depuis un quart de siècle et qui les éloigne également d’un système démocratique, hélas fracturé et inégalitaire, en lequel ils ont perdu confiance. C’est pourquoi nous préconisons la mise en place à l’échelle nationale d’une innovation sociale graduellement adoptée parmi plusieurs économies avancées, consistant à doter les jeunes d’un capital d’« émancipation » ou de « départ » pour démarrer leur vie d’adulte sur un projet solide. Appelée également dotation, ou patrimoine, universel, ou « revenu d’émancipation jeunes », voire « baby bonds » dans le monde anglo-saxon, elle se fonde sur un principe simple : il s’agit d’offrir un montant significatif – plusieurs milliers, voire dizaine de milliers – d’euros à tout citoyen atteignant la majorité pour qu’il étudie, se dote d’un toit, ou lance son entreprise.
Du Royaume-Uni à l’Amérique en passant par la France
L’idée, née après la Révolution française, est mise en pratique au Royaume-Uni au début des années 2000. À l’époque, les dirigeants britanniques décident de franchir le pas, aidés par une étude qui démontre, en s’appuyant sur une enquête portant sur plus de 10 000 individus, qu’avoir des actifs, mêmes modestes, à l’aube de la vingtaine a des effets bénéfiques observables une décennie plus tard, notamment sur le marché du travail, sur la santé, sur l’intérêt et la confiance en la politique, et sur l’éthique de travail1. Les chances de finir au chômage ou en dépression, elles, paraissent amoindries – surtout au-delà d’une certaine somme. Même les risques de divorce sont apparus plus faibles. Des comptes dans lesquels une somme est déposée et fructifiée sont donc ouverts par le Gouvernement (en France cela pourrait par exemple être adossé au compte personnel d’activité) pour tous les bébés britanniques jusqu’aux années 2010, quand cette initiative prend fin à la suite d’une alternance politique. Depuis 2020 et jusqu’à 2029, plusieurs millions de jeunes Britanniques sont éligibles à retirer ce capital d’environ 1200 livres à leurs 18 ans.
Aux États-Unis, c’est la Californie qui emboîte le pas, offrant désormais aux dizaines de milliers d’enfants ayant perdu un tuteur lors de la pandémie de Covid de recevoir 4500 dollars pour leurs projets. Dans le Connecticut, depuis 2023, chaque enfant né dans une ménage modeste se voit ouvrir un compte qui pourra lui garantir entre 11 000 et 24 000 dollars entre ses 18 et 30 ans. Près d’une vingtaine d’États s’y intéressent aujourd’hui. En France, enfin, c’est le Grand Lyon mais également les départements de Loire-Atlantique et de Meurthe-et-Moselle qui se lancent récemment pour accompagner les jeunes les plus précaires dans leurs projets de vie via un « revenu d’émancipation jeunes ».
Dès 2021, la Métropole de Lyon a adopté une résolution établissant le « Revenu solidarité jeunes » (RSJ), un paiement mensuel pouvant atteindre 420 euros destiné aux jeunes de 18 à 24 ans n’ayant peu ou pas de revenus et ne pouvant prétendre à d'autres aides financières, pour une durée maximale de 24 mois. Depuis son lancement, plus de 4 000 jeunes confrontés à des défis sévères en ont bénéficié. Parmi eux, beaucoup n'avaient aucun diplôme, étaient sans emploi ni logement, et ne recevaient aucun soutien familial. Bruno Bernard, le président de la Métropole, affirme que, sans cela, leur descente dans la pauvreté à long terme était inévitable ; il ajoute qu'en 2025, grâce au RSJ, près de la moitié d'entre eux ont trouvé une formation, un emploi ou un logement stable en moins d'un an. Au reste, selon Bruno Bernard, une personne qui tombe dans une grande précarité avant l'âge de 20 ans passe en moyenne six à huit ans dans un état d'exclusion avant de retrouver une stabilité professionnelle et sociale. Durant ce temps, elle dépend des services d'urgence ; le coût annuel d'une personne en situation de précarité chronique peut atteindre entre 50 000 et 100 000 euros par an pour la communauté. L'hébergement d'urgence à lui seul représente une dépense de 25 000 euros par an et par personne. Soutenir un jeune avec le RSJ coûte dix à vingt fois moins que le coût de l'exclusion.
Au Royaume-Uni, on sait déjà que certains bienfaits dépassent les bénéficiaires initiaux : de nombreux parents aux revenus modestes ont salué une initiative qui a permis de constituer un patrimoine pour leurs enfants sans qu’ils fussent tentés de puiser dedans. Car telle est aussi la réalité des parents démunis, pour lesquels épargner est difficile quand il faut lutter quotidiennement pour payer les factures. Les premiers concernés, eux, semblent bien utiliser cette dotation pour leurs études ou des projets futurs.
Une nouvelle ère pour la justice sociale
Nous n’avons pas choisi de naître, et c’est un point que nous avons tous en commun. L’essence même de ce projet incarne l’idée que la société doit pouvoir garantir, au-delà de toutes redistribution a posteriori – comme le promeut le modèle de l’État-providence – un socle nécessaire et égalitaire à l’émancipation. Nous voyons dans la société à l’ère du numérique l’occasion de poser la justice sociale en des termes nouveaux. L’objectif ne doit plus être de réparer mais de préparer. Au-delà des aléas, nos enfants doivent pouvoir assumer de vrais choix indépendamment des circonstances et des choix de leurs parents.
L’objectif ne doit plus être de réparer mais de préparer.
C’est dans cet esprit que certains, comme Julian Le Grand ou Anthony Atkinson2, ont médité la mise en place d’une dotation en capital qui, versée à l’âge adulte, permettrait selon Atkinson de « rétablir l’équilibre entre les générations ». L’un des arguments pratiques est que les individus touchent l’héritage bien tard dans la construction de leur projet de vie, notamment avec l’augmentation de l’espérance de vie. Cet argument se renforce aujourd’hui avec le creusement des inégalités de patrimoine. En sus, nous n’avons plus le luxe de l’impréparation dans une société qui s’accélère. L’« uberisation de l’économie » oppose pourtant concrètement le choc entre mutation des modèles économiques et difficultés de l’action publique d’y répondre efficacement. Dans ce contexte, un État bienveillant peut prendre soin de la jeunesse, force créatrice du pays et miroir de notre efficacité socio-économique future. L’État mise alors sur sa capacité de construire une société prospère et sûre et le fait savoir en reconnaissant dès la naissance l’existence et l’égale attention portée aux individus. Ces dotations en capital ne sont pas des aides mais des droits.
Une dette que la société contracte à l’égard de sa jeunesse
Nous savons les réserves que cette nouvelle politique peut susciter chez certains. Mais pour nous, élus de terrain, il importe surtout que les jeunes, cabossés par les fractures et de plus en plus confrontés à une société d’héritiers, puissent enfin s’émanciper et se construire un avenir meilleur. Nous ne sommes en ce sens pas surpris que les expérimentations actuelles naissent dans des collectivités territoriales confrontées à une jeunesse marginalisée, et non pas au niveau national ou fédéral, même si cela ne peut être, logiquement, que l’étape suivante : car c’est, au fond, une dette que la société contracte à l’égard des jeunes dès leur naissance, dont elle doit s’acquitter quand ils atteignent la majorité. Une idée tournée résolument vers l’avenir, dont le débat public devrait se saisir.
Guillaume Mathelier est maire d’Ambilly (74), docteur en sciences politiques et auteur de Un revenu d’existence pour toute la vie – L’égalité avant toute chose (Le Bord de l’eau, 2022).
Niels Planel est conseiller municipal à Semur-en-Auxois (21) et l’auteur de Pour en finir avec la pauvreté dans les pays riches (L’Aube, 2025).
- 1. John Bynner, Sofia Despotidou (2001), "The Effects of Assets on Life Chances", Centre for longitudinal Studies, Institute for Education.
- 2. Julian Le Grand et Saul Astrin, Market Socialism, Oxford, 1989, et Anthony Atkinson, Inégalités, Le Seuil, 2016.