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Photo : Charles Deluvio
Photo : Charles Deluvio
Flux d'actualités

Après Trump

novembre 2020

Si les élections de 2020 aux États-Unis se sont soldées par une claire victoire du démocrate Joe Biden, elles ont montré également l'adhésion durable d'une partie de l'électorat au sentiment politique dont Donald Trump s'est fait le porte-voix. Pour remédier aux divisions de la société américaine, l'administration Biden devra trouver des réponses aux inquiétudes des classes moyennes, profondément bouleversées par les effets de la mondialisation.

Le cri viscéral d’une certaine Amérique, que le président Donald Trump a su incarner comme nul autre avant lui, et qui lui a permis de glaner près de 48% du vote le 3 novembre 2020 en dépit d’un contexte sans précédent de crise sanitaire, économique et sociale, vient de loin. C’est peut-être George W. Bush, son prédécesseur républicain, qui l’a saisi le plus tôt. Dans les premiers temps de son second mandat (2005-2009), il confie à une poignée de proches conseillers s’inquiéter profondément des nouvelles tendances qu’il voit poindre en Amérique, et particulièrement dans son parti1 : M. Bush évoque alors le protectionnisme (au plan commercial), l’isolationnisme (au plan diplomatique), et le nativisme (au plan culturel, contre les traditions étrangères ou l’immigration), des principes à rebours des valeurs portées par le républicain, chantre du « conservatisme compassionné », interventionniste en politique étrangère, favorable à une réforme de l’immigration, et qui voit la Chine accéder sous sa présidence à l’Organisation mondiale du commerce. « Ces “ismes” vont nous dévorer vivants », présage-t-il alors, lucide.

Aux fondements du trumpisme

Il y a vingt ans,  cette Amérique qui ne voyage pas, et qui se sent pourtant ébranlée par la mondialisation et l’essor des technologies, découvre le monde – un monde qui la bouscule en profondeur – et en devient réactionnaire. Minée par le 11 Septembre autant que par des délocalisations décimant des communautés entières, redoutant le nouveau visage d’une immigration qui émerge même dans l’Amérique profonde, elle rejette ce qu’elle voit venir d’ailleurs, et se recroqueville sur elle-même.

Les paroles de M. Bush annoncent, avec près d’une décennie d’avance, celles d’un président Obama sonné par la victoire de M. Trump en 2016, malgré un bilan qu’il juge positif. Lors d’une dernière tournée internationale, il s’ouvre à l’un de ses proches conseillers : « Et si nous avions eu tort ? », s’interroge-t-il, évoquant la tribune d’un journal qui reprochait à la gauche d’avoir oublié l’importance de l’identité au profit d’un cosmopolitisme trop éloigné des Américains2. « Peut-être que les gens veulent juste se rabattre sur leur tribu », hasarde-t-il alors, ajoutant : « Parfois, je me demande si je suis arrivé dix ou vingt ans trop tôt ». Et son conseiller d’aller jusqu’à rappeler : « Trump était impossible sans le 11 Septembre »3.

Cette Amérique, qui voit poindre de nouvelles menaces en 2001, qui a peur de perdre son statut4, qui veut se retirer du monde à l’issue d’un enlisement coûteux et durable en Irak et en Afghanistan, a offert des visages bien différents jusqu’à l’émergence de M. Trump. Tantôt, avec John McCain, l’adversaire de M. Obama en 2008 qui refroidit la base républicaine, elle s’incarne sous les traits de sa colistière, Sarah Palin, seule à même de mobiliser les électeurs les plus extrêmes, d’abord le temps d’une campagne, puis bientôt via les médias. Tantôt, à peine M. Obama intronisé, elle prend les traits du Tea Party, mouvement réactionnaire qui se forme à l’annonce d’un important plan de relance amorcé début 2009, en réponse à la crise qui engloutit alors près d’un demi-million d’emplois chaque mois, plan qui fut assimilé à une intervention abusive du gouvernement par des citoyens de droite méfiants. Au cours de ces années, elle publie des harangues via les réseaux sociaux, qui lui fournissent dès lors un espace d’expression et de rassemblement sans limite. Joe Trippi, le pionnier de l’usage politique des réseaux sociaux aux États-Unis, confirme alors : « Les médias sociaux, internet, etc., ont changé et bouleversé la politique américaine, le journalisme et des pans entiers de la société. […] Il y a des forces sombres, et les faits sont en ruines. Les deux partis doivent penser à la façon de répondre à cela5.  »

Enfin, déçu en 2012 par Mitt Romney, l’électorat de droite boude les urnes et permet la réélection de M. Obama. « Personne ne leur a donné d’espoir », observera plus tard M. Trump. « Je leur en ai donné6.  » Et de noter : « Le Tea Party était un événement important dans l’histoire de notre pays. Et ces gens-là sont toujours là. Ils n’ont pas changé leurs vues. Le Tea Party existe toujours – sauf que cela s’appelle maintenant Make America Great Again  »7, en référence au slogan sur lequel il bâtira son parcours politique.

Présidence Obama : un devoir d’inventaire

Au cours d’une présidence sans scandale (2009-2017), Barack Obama – poussé par la Grande Récession de 2008, qu’il a vaincue – a pourtant mis son pragmatisme au service d’un certain idéalisme, et donné une nouvelle crédibilité au progressisme ainsi qu’à l’activisme du gouvernement, modernisant l’Amérique en la rendant plus juste8 : 15 millions d’emplois ont été créés sur 75 mois consécutifs ; des réformes historiques dans les domaines de la santé et, dans une moindre mesure, de la finance, ont vu le jour, ainsi qu’une fiscalité plus progressive ; mariage gay et lutte contre le changement climatique sont devenus des réalités et, selon l'institut de sondage Gallup, les Américains estimaient que leur qualité de vie étaiy meilleure en 2016, notamment grâce à des salaires en hausse. Enfin, 3, 5 millions d’individus sont sortis de la pauvreté en 2015, un record depuis 1968.

Pour autant, la mobilité sociale est restée faible chez les minorités quand, au sein de la white working class (ouvriers et employés blancs), les bons emplois d’antan se sont faits plus rares. Pire, à la suite de la réforme de l’État-providence par Bill Clinton, une pauvreté abjecte – 1, 5 million de foyers vivant avec 2 dollars par jour – s'est installée, et une épidémie d’opioïdes a frappé les blancs indigents. Un sentiment de stagnation a généré peur et colère, et polarisé un pays qui compte parmi les plus inégalitaires du monde riche. Dès 2015, un an avant l’élection de M. Trump, la classe moyenne est numériquement dépassée en taille par les classes pauvre et riche, une première depuis son avènement9, et ne peut dès lors plus jouer son rôle de tampon face aux extrêmes politiques.

David Axelrod, ancien proche conseiller de Barack Obama, souligne les nombreuses réussites du 44e président des États-Unis, énumérant la longue période de croissance impulsée après la crise de 2008, la réforme de la santé, la loi de réglementation financière et, enfin, la barrière symbolique abattue en remportant l’élection présidentielle « pour signaler à l’Amérique qu’elle continue son voyage vers une union plus parfaite »10. Mais, interrogé sur les effets de la mondialisation et leur prise en compte au cours de ces années, M. Axelrod précise : « Ce n’est pas juste l’impact de la mondialisation mais la technologie. Créer cette sorte de fracture numérique [] si vous êtes du bon côté, cela a créé beaucoup d’opportunités. Si vous n’êtes pas du bon côté, cela a créé des disruptions.  » Selon lui, l’Amérique ainsi que la plupart des démocraties occidentales et des économies matures n’ont pas fait assez pour intégrer les populations et s’occuper de ces disruptions. Et de prédire tôt : « Nous avons besoin d’une stratégie nationale [] qui doit faire partie de ce sur quoi tout Démocrate fera campagne en 2020 ».

Karen Dynan, ancienne économiste en chef au Trésor lors du second mandat de M. Obama salue également les politiques qui ont permis à l’économie mondiale d’éviter une dépression et d’accélérer la reprise11. Elle cite Obamacare et la réforme de l’industrie financière au nombre des réussites de l’ancien président, mais se veut également nuancée sur le rôle de la mondialisation, invoquant une formule consacrée : « La plupart des économistes ont adhéré à l’idée qu’une marée montante soulevait toutes les barques  », y compris si l’on remonte jusqu’à la présidence de Bill Clinton (1993-2001). Et de poursuivre : « La plupart ont été en faveur du libre-échange, de davantage de mondialisation. Ils ont compris les inconvénients mais n’ont pas reconnu son coût pour des personnes déplacées ». Mme Dynan estime que certaines phases de la mondialisation ont produit une dislocation importante, qui a eu un coût disproportionné pour l’économie locale, laissant pour compte des communautés entières. « Et l’on s’en rend compte, pas seulement en observant les salaires, mais tout : la santé, la crise des opioïdes, les gens quittant la population active, la polarisation politique. Les communautés laissées pour compte, pour l’essentiel, n’ont vraiment pas bénéficié de la prospérité dont le pays a fait l’expérience dans son ensemble en ouvrant son économie ». Mme Dynan dit regretter qu’il n’ait pas été fait davantage pour encourager des politiques qui auraient pu fournir des aides plus importantes, pas seulement par rapport à la mondialisation mais aussi pour les personnes déplacées par les technologies. Interrogée sur les priorités d’un projet de centre-gauche, elle insiste, plus de deux ans avant l’élection,  sur la nécessité de se focaliser sur les emplois – de bons emplois –, de financer la formation pour les compétences des ouvriers, au bas de l’échelle, et d’investir davantage et sous diverses formes, au sommet, dans l’éducation tertiaire.

Spécialiste du système de santé américain, Henry Aaron, de la Brookings Institution, affirme sans détour12, à la fin de la présidence Obama,  que la réforme de l’assurance santé « est là pour rester ». De fait, M. Trump n’est pas parvenu à abroger la législation. Mais M. Aaron n’en ajoute pas moins que si, « au plan domestique, c’est la plus grande réalisation de [la] présidence » Obama, c’est aussi un « succès catastrophique », tant l’administration a usé de ressources limitées pour son adoption, estimant que c’est le type de décisions que les présidents ont à prendre. Selon lui, M. Obama a mis en place l’élément législatif le plus important depuis Medicare et Medicaid en 1965. « Cela aurait été plus facile sans la Récession. Il s’est concentré sur elle, et l’a faite passer avec des marges parmi les plus étroites », observe-il. Quelques années plus tard, l’un des artisans de la réforme, Jonathan Gruber, explique : « Dans mon expérience de l’histoire politique, quand il y a une loi, et qu’elle passe, on passe à autre chose. Mais ça n’a pas été le cas [avec Obamacare]. C’est un cas inhabituel. Est-ce que c'est en train de devenir la norme ? Je ne sais. Mais c’est une atmosphère hyper-partisane13. » Et de noter qu’Obamacare est devenu un relais pour s’opposer à M. Obama.

La réforme de l’industrie financière aura, elle aussi, résisté aux assauts de la présidence Trump. Michael Barr, qui a eu un rôle dans le développement et le passage de la législation, observe que «  les éléments clés de Dodd-Frank sont intacts même s’ils sont attaqués14 ». « La structure institutionnelle est toujours là », ajoute-t-il, précisant toutefois qu’il faudra réparer les dommages causés par l’administration Trump et notamment restaurer le Bureau de protection des consommateurs de produits financiers, tout en notant que c’est une loi qui appelle d’autres réformes.

Mais c’est aussi la taille du plan de relance de 2009 – rétrospectivement trop modeste, malgré les plaidoyers solides d’économistes moins centristes comme Christina Romer, en faveur d’un paquet dépassant largement les mille milliards de dollars –, plan qui sera suivi d’une phase d’austérité à partir de 2010, qui aura empêché une reprise beaucoup plus vigoureuse, et fragilisé les plus précaires. Des segments entiers de la société (couches populaires, jeunes générations, précariat) exprimeront leur profonde frustration dans des mouvements sans leaders comme le Tea Party ou Occupy Wall Street, qui trouveront leur traduction politique dès 2016 dans les candidatures de Donald Trump et de Bernie Sanders.

Au cœur de leur colère : le sentiment qu’en dépit d’avoir obtenu des diplômes et d’avoir travaillé dur, on allait s’appauvrir par rapport à la génération précédente. La mobilité sociale, ou plutôt son absence, nourrit l’essor des populismes. C’est de cette décision initiale, la première d’ampleur de l’administration Obama, que pourra émerger Donald Trump : de n’avoir pas été assez robuste, la reprise laissera un goût amer à nombre d’électeurs, qui décideront de briser le système politique en 2016. M. Obama n’a pas pu apporter de réponses à ces classes populaires déstabilisées par l’ère post-industrielle, dont une majorité a rallié le Parti républicain entre 2008 et 2012 – avant de se sentir trahie par un establishment conservateur, obstructionniste et obsédé par les cadeaux aux élites, et de soutenir M. Trump en 2016.

La renaissance d’une gauche sociale

L’historien Julian Zelizer estime aussi que «  durant la présidence d’Obama, les démocrates n’ont pas fait beaucoup de progrès dans le combat contre l’insécurité de la classe moyenne. Certains à gauche ont critiqué la décision du président de reléguer au second plan les enjeux économiques en faisant de la réforme de la santé sa priorité durant sa première année. Les problèmes structuraux inhérents à l’économie post-industrielle ont continué de s’aggraver alors même que l’administration faisait des progrès substantiels dans la réduction de la fracture entre les très riches et les pauvres »15.

Son collègue Michael Kazin note également que la déception et le cynisme qu’a pu générer la politique de M. Obama ont, ironiquement, fait renaître la gauche du Parti démocrate, en grande partie à cause du fossé séparant ce qui était attendu de l’administration et ce qu’elle a réalisé16. Selon M. Kazin, les mouvements qui ont éclos sous cette présidence ont remis sur le devant de la scène politique des enjeux comme les violences policières et les inégalités économiques. Des enjeux qui n’ont fait que croître en importance dans la société sous la présidence Trump.

C’est bien dans ce contexte, marqué par l’émergence d’Occupy Wall Street et de Black Lives Matter, qu’il faut inscrire l’ascension du sénateur socialiste Bernie Sanders, qui songera dès l’été 2011 à se lancer dans les primaires démocrates contre M. Obama, avant d’en être dissuadé par son collègue Harry Reid, leader de la majorité démocrate au Sénat inquiet de ce que le président, affaibli par un tel duel, puisse perdre sa réélection en 201217. En 2016, M. Sanders se présentera sans plus hésiter contre l’héritière désignée par M. Obama, Hillary Clinton, et celle-ci échouera à rallier une partie de son électorat face à M. Trump, menant à la stupéfiante victoire de ce dernier.

Pourtant, début 2020, après une décennie de création d’emplois sans précédent aux États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec un taux de chômage en-dessous de 4% au début des primaires démocrates et un taux de pauvreté ayant atteint, à 10, 5% fin 2019, son plus bas niveau depuis 1959, le plaidoyer de M. Sanders allait sans doute à rebours de l’optimisme affiché parmi les économies avancées, qui s’extirpaient enfin de la crise de 2008 et contemplaient un horizon beaucoup plus serein, en dépit d’une dislocation marquée de la condition salariale. La crise liée à la Covid-19 a anéanti en quelques mois ces tendances, et devrait profondément accentuer ce creusement des fractures au sein de la société américaine que M. Sanders n’a eu de cesse de dénoncer au cours de sa longue carrière.

Mais ça n’est pas tout. Dans un ouvrage historique, Pourquoi n’y a-t-il pas de socialisme aux États-Unis18, le sociologue allemand Werner Sombart a naguère mis en relief l’absence de distance entre les strates de la société, une éducation plus rapidement démocratisée que sur le Vieux Continent, mais également l’optimisme sans limite du travailleur américain, sa satisfaction vis-à-vis de sa condition, son confort de vie supérieur à son cousin européen, et son absence d’opposition au système capitaliste : « La position sociale meilleure de l’Américain est largement le résultat de sa position politique et de sa situation économique – d’une système radical-démocratique de gouvernement et d’un niveau de vie confortable. Ces deux éléments se retrouvent au sein d’une population colonisatrice sans histoire, qui est constituée à la base, et est encore composée, entièrement d’immigrants ; une population au sein de laquelle il n’y a pas d’institutions féodales, sauf parmi certains États esclavagistes du Sud ». Sombart énumère d’autres facteurs, comme la machinerie politique, le monopole des deux partis et l’échec de toutes les formations tierces, pour conclure qu’il ne peut y avoir de socialisme en Amérique.

Un siècle plus tard, on retrouve nombre de ces arguments dans Cela n’est pas arrivé ici19, qui passe également en revue plusieurs autres causes probables de cette greffe impossible, notamment une histoire sans lien avec celle d’une Europe marquée par son passé féodal, l’absence de parti conservateur dans les débuts de la jeune République, un État central faible, une société égalitariste à la mobilité sociale restée longtemps forte et dans laquelle chacun pouvait aspirer à devenir un capitaliste, une grande hétérogénéité parmi les travailleurs, un déclin graduel des syndicats à l’ère contemporaine, une absence de conscience de classe marquée, voire un clivage organisé sur la base de la race, de la religion ou de l’ethnie plutôt que de la classe, ou encore le rôle du catholicisme comme frein à l’essor du socialisme. Si les socialistes américains ont bien constitué un parti, resté minoritaire au cours du xxe siècle, leur opposition à la Première Guerre mondiale, leur intransigeance dans l’arène publique ou avec les syndicats, leur critique du socialisme municipal, ou encore leur incapacité à déjouer le talent politique de Franklin Roosevelt (qu’ils soutiendront finalement face aux nazis) et son New Deal les ont vu décliner dès les années 1930.

Ils semblent désormais ne retrouver de pertinence qu’à la faveur d’une forme d’entrisme, plus accepté depuis les années 1970, et consacré spectaculairement par M. Sanders qui, par deux fois, s’est présenté aux primaires démocrates tout en étant resté indépendant pendant des décennies, ou par la jeune représentante Alexandria Ocasio-Cortez, qui observe d’ailleurs en 2020 qu’en Europe, Joe Biden et elle ne seraient pas dans le même parti.

Et Michael Kazin de conclure : « Comme toujours, un président n’est un allié de la gauche que lorsque celle-ci fait en sorte que ce soit difficile pour lui (et un jour, pour elle) de ne pas l’être20.  » 

Trump et la refonte du Parti républicain

Au cours des quatre dernières années, M. Trump a fidélisé son électorat et transformé son parti. Selon Charles Murray,  politologue de renom à l’American Enterprise Institute, un temple du mouvement conservateur, le travailleur blanc a longtemps pu faire vivre sa famille grâce à son travail mais cela a commencé à changer dans les années 1960 et 1970, à une époque où cet électeur s’est tourné vers la droite conservatrice. Le président Reagan « les respectait », note-t-il21, précisant toutefois que ces électeurs n’ont jamais été conservateurs dans le sens économique du terme. « Ils étaient avec les républicains parce que ces derniers les faisaient se sentir bien. […] Il n’y avait pas de compétition. Bill Clinton a été l’exception. Il était capable de parler aux blancs de la classe ouvrière, n’avait pas le même dédain pour eux » que les autres démocrates, estime M. Murray, évoquant celui que, selon lui, « Hillary Clinton, [le candidat à la présidentielle en 2004] John Kerry et certainement Barack Obama » avaient à leur égard.

Selon lui, Donald Trump a raflé la mise électorale aux primaires de 2016 en jouant sur les angoisses économiques ou sur l’immigration, alors même que les employés et les ouvriers souhaitaient voir le gouvernement jouer un rôle plus actif pour les défendre, à rebours de la pensée républicaine, le politologue rappelant que M. Trump n’appartient pas au courant du « principled conservatism ».

L’auteur de Coming Apart22, une étude de l’Amérique blanche de 1960 à 2010 qui révèle une dislocation socioéconomique lente mais continue en son sein au cours de cette période, et qui semble alors annoncer l’émergence d’un « électorat Trump », a affirmé23 que « la vérité centrale du trumpisme en tant que phénomène, c’est que toute la classe des employés et ouvriers a de quoi être en colère contre la classe dirigeante. Au cours du dernier demi-siècle de croissance économique, pratiquement aucun des bénéfices n’est allé vers elle. Les économistes peuvent apporter des mises en garde et des précisions à cette affirmation, mais la conclusion est dure : le salaire en termes réels par foyer pour les individus appartenant à la moitié inférieure dans la distribution du revenu n’a pas augmenté depuis la fin des années 1960 ». Ce sont cette colère et ce rejet que M. Trump exploitera durant tout son mandat à la Maison Blanche, ne déviant jamais de sa ligne politique envers cet électorat. Quiconque se mettra sur son chemin à droite en paiera chèrement le prix, en écopant de tweets vengeurs.

Mais, si des acteurs-clés de l’administration Obama estiment que nombre de leurs réformes ont plutôt résisté à la déferlante républicaine – notamment Obamacare, sauvé par feu le sénateur John McCain malgré certains aspects menacés d’anti-constitutionalité –, au-delà d’une rhétorique incendiaire qui a transformé la politique pendant quatre ans, le résultat le plus notable des années Trump est alors à chercher du côté des baisses d’impôts pour les plus fortunés, des dérèglementations et, plus que tout, du système judiciaire et des juges ultra-conservateurs qu’il a installés de manière durable, à la grande satisfaction de la droite chrétienne, qui lui est acquise dès 2016. « Beaucoup de choses que nous avons réalisées vont être défaites tôt ou tard par la prochaine élection », a noté il y a peu Mitch McConnell, le leader républicain au Sénat. « On ne pourra pas faire grande chose à ce sujet pour très longtemps », a-t-il déclaré à propos de la nomination de la troisième juge à la Cour suprême sous la présidence Trump24, qui ancre définitivement à droite cette instance à même de retoquer les législations dans une Amérique dont la population évolue, elle, en faveur des démocrates.

Joe Biden, président de transition ?

Face à l’électorat Trump, la coalition mise en place par M. Obama dès 2008 s’est avérée centrale pour le Parti démocrate, et épouse justement les contours de l’Amérique à venir : jeune, diverse, urbaine, diplômée, et tournée vers les femmes. Hillary Clinton a échoué à mobiliser les jeunes et les minorités en 2016. A l’inverse, la décision de Joe Biden de sélectionner Kamala Harris – qui pourrait avoir à mobiliser cette mosaïque progressiste, qu’elle incarne, en 2028, voire dès 2024 –, ainsi que ses prises de position, qui s’accordent avec les proches de M. Sanders, avaient pour but de remobiliser cet assemblage en 2020 – avec le soutien actif du populaire M. Obama, qui avait pourtant découragé en 2015 M. Biden de se présenter, pensant que Mme Clinton avait plus de chances de lui succéder en 2016. Comme en 2008, la personnalité de M. Biden, perçu comme un proche de l’électorat populaire d’États comme la Pennsylvanie, perdus par Hillary Clinton en 2016, aura pourtant joué un rôle-clé en 2020. Malgré une participation électorale sans précédent depuis 1900 et 154 millions de votes, il n’y a cependant pas eu de réalignement électoral majeur en 2020, hormis une percée en Géorgie.

Susceptible de ne servir qu’un seul mandat en raison de son âge, M. Biden semble voir son rôle comme celui d’un « candidat de transition »25. « Mon job, c’est de ramener les maires Pete [Buttigieg, jeune talent du Parti démocrate] dans cette administration, et même s’ils ne viennent pas, d’y apporter leurs idées », afin de bâtir la prochaine génération de démocrates.

Relancer l’économie sera la clé. Et c’est une leçon que Joe Biden, qui a supervisé le déploiement du plan de relance de 2009, a retenue, souhaitant s’entourer, pour la mise en œuvre de son agenda politique, de conseillers plus à gauche que ne l’étaient ceux de M. Obama26. Nancy Pelosi, leader démocrate à la Chambre des représentants, a esquissé les priorités de l’administration Biden, comme les investissements verts dans les infrastructures, l’assurance santé, la réforme d’un système électoral ayant permis aux républicains de rendre difficile l’accès aux urnes pour des électeurs démocrates, la limitation de l’influence des intérêts spéciaux en politique, ainsi qu’une hausse probable des impôts sur les sociétés27.Naviguer entre les décrets présidentiels et les rapports de force au Congrès sera capital pour y parvenir.

Pourtant, l’ancien speaker républicain à la Chambre des représentants, Paul Ryan, prévient : « Le trumpisme est un moment, un moment populiste au sein duquel nous nous trouvons, qui sera là après le départ de Trump. Et c’est quelque chose que nous allons devoir apprendre à traiter »28.Son prédécesseur, John Boehner, va plus loin : « À un moment, il va falloir que nous réalisions que nous sommes d’abord Américains, puis démocrates et républicains, libéraux et conservateurs, ensuite. Le pays est plus important que ce en quoi chaque parti croit […]. Il faudra un événement imprévu pour que les Américains le réalisent ». Sommé de préciser sa pensée, il répond : «  Quelque chose de cataclysmique  »29.

De fait, les fantasmes d’une partie de la droite radicale, mêlés aux conspirations de la mouvance QAnon, aux sombres rumeurs ou au relativisme scientifique colportés par les réseaux sociaux, à la violence des milices armées, à la xénophobie des suprématistes blancs, aux angoisses des mouvements antivaccins et de tant d’autres, ne vont pas retomber, et le 46e président américain sera confronté à ce que M. Trump a laissé échapper de la boîte de Pandore politique, sur fond de crise sans précédent, de pandémie meurtrière et de polarisation acide.

Douze années de turbulences cèdent désormais la place à un nouveau cycle de tempêtes et d’instabilités. Dans ce contexte, l’agenda de Joe Biden, qui a dit vouloir avoir l’administration la plus progressiste depuis Franklin Roosevelt, devra bâtir sur l’héritage de son prédécesseur démocrate – Obamacare notamment – et aider les plus fragiles. Dans une Amérique aussi fracturée et tourmentée, ce renouveau de la gauche, initié par M. Obama, doit désormais se traduire par celui d’une classe moyenne plus forte et plus diverse sous M. Biden. Sans quoi, ce qu’a incarné M. Trump reviendra tôt ou tard sur le devant de la scène politique.

 

  • 1. Tim Alberta, American Carnage: On the Front Lines of the Republican Civil War and the Rise of President Trump, Harper and Collins, 2019, p. 18.
  • 2. Ben Rhodes, The World as It Is: A Memoir of the Obama White House, Penguin Random House, 2018, p. xvi-xviii.
  • 3. Ibid., p. 420.
  • 4. Noam Gidron et Peter A. Hall, “The politics of social status: economic and cultural roots of the populist right”, in The British Journal of Sociology, vol. 68, issue S1, 2017.
  • 5. Dans un entretien avec l’auteur, le 18 novembre 2016.
  • 6. Tim Alberta, op. cit., p. 3.
  • 7. Ibid., p. 6.
  • 8. Niels Planel, « C’était Barack Obama », Libération, 17 janvier 2017.
  • 9. “The American Middle Class is Losing Ground”, Pew Research Center, 9 décembre 2015.
  • 10. Dans un entretien avec l’auteur, le 4 juin 2018.
  • 11. Dans un entretien avec l’auteure, le 8 mai 2018.
  • 12. Dans un entretien avec l’auteur, le 27 juillet 2016.
  • 13. Dans un entretien avec l’auteur, le 2 avril 2018.
  • 14. Dans un entretien avec l’auteur, le 5 juin 2018.
  • 15. Julian E. Zelizer, The Presidency of Barack Obama: A First Historical Assessment, Princeton University Press, 2018, p. 6.
  • 16. Ibid., p. 248.
  • 17. Edward Isaac Dovere, “The Hidden History of Sanders’s Plot to Primary Obama”, The Atlantic, 19 février 2020.
  • 18. Werner Sombart, Why is there no socialism in the United States, publié en allemand en 1906 puis traduit en anglais en 1976.
  • 19. Seymour Martin Lipset et Gary Marks, It Didn’t Happen Here: Why Socialism Failed in the United States, W.W. Norton & Company, 2001, non traduit.
  • 20. Julian E. Zelizer, op. cit., p. 260.
  • 21. Dans un entretien avec l’auteur, le 10 août 2016.
  • 22. Charles Murray, Coming Apart: The State of White America, 1960-2010, Crown Forum, 2012.
  • 23. Charles Murray, “Trump’s America”, The Wall Street Journal, 12 février 2016.
  • 24. “McConnell’s intriguing comment about the GOP and ‘the next election’”, The Washington Post, 26 octobre 2020.
  • 25. “Why Biden’s Choice of Running Mate Has Momentous Implications”, The New York Times, 3 mai 2020.
  • 26. “‘They made a really big mistake’: Biden confronts a regret of the Obama years”, Politico, 14 septembre 2020.
  • 27. “Politico Playboor PM: Pelosi details the 2021 Dem agenda”, Politico, 29 octobre 2020.
  • 28. Tim Alberta, op. cit., p. 595.
  • 29. Ibid., p. 601.

Niels Planel

Niels Planel a travaillé pour l'un des principaux conseillers du Premier ministre Koizumi, à la Banque mondiale, puis comme assistant spécial de la directrice générale du Fonds vert pour le climat. Diplômé de la Harvard Kennedy School, il y a reçu le prix Lucius Littauer d'excellence académique. Il collabore depuis avec des organisations internationales, des associations et des municipalités sur…