Vénus de Lespugue © MNHN - J.-C. Domenech
Vénus de Lespugue © MNHN - J.-C. Domenech

Arts et Préhistoire

Musée de l’homme, jusqu’au 22 mai 2023

Comment des œuvres aussi éloignées les unes des autres dans l’espace et le temps peuvent-elles présenter une telle continuité de sujets, de techniques et de matériaux ?


Entre – 45 500 et – 500 ans, soit du Paléolithique jusqu’au Néolithique inclus, les « artistes » Sapiens ont peint, sculpté et gravé un répertoire figuratif étonnamment continu. Ils l’ont conjugué à l’échelle de tout petits objets transportables et d’immenses sites rupestres, qu’il est donc impossible de voir simultanément.

L’exposition Arts et Préhistoire, orchestrée par Éric Robert et Patrick Paillet, est donc une grande utopie. On y embrasse du regard les formes minuscules et majuscules des arts préhistoriques et on en suit les traces sur toute la planète, de l’Europe jusqu’en Chine, en Amérique du Sud, en Australie, en Indonésie. L’exposition préfère balayer ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas, à partir d’œuvres majeures, collectées depuis la fin du xixe siècle. Les faits archéologiques sont spectaculaires. C’est sans esbroufe que les commentaires concis et les astuces scénographiques nous les partagent. Le parcours ménage ses effets.

En 1864, cinq morceaux d’une même plaquette d’ivoire sont retrouvés dans l’Abri de la Madeleine, en Dordogne. Sur ce puzzle reconstitué, un curieux lacis de traits finement ciselés. Dos à double bosse, long pelage, trompe, défenses, aucun doute n’est possible : un mammouth est là, figuré de profil, sur vingt-cinq centimètres de large. Dans ce modeste objet, l’archéologue Édouard Lartet et Hugh Falconer, spécialiste des mastodontes, reconnaissent, stupéfaits, la preuve que l’homme a cohabité avec l’animal disparu. Avec ce Mammouth de la Madeleine sont nés l’écriture de la préhistoire et la révélation d’un « art » préhistorique. Depuis cent cinquante ans, cette saisissante attention esthétique motive les fouilles et les débats.

En 2017, sur l’île de Sulawesi en Indonésie, c’est un sanglier peint grandeur nature sur une paroi rupestre qui est découvert. La couche de calcite qui l’a recouvert permet, fait rare, de dater la peinture, vieille d’au moins 45 000 ans. Elle détrône de dix mille ans la doyenne des grottes ornées connues, la grotte Chauvet.

Les premiers objets exposés mesurent entre 3 et 20 cm, guère plus. Les traits, à peine incisés, se superposent souvent. Il faut se faire l’œil pour prendre la pleine mesure du talent de leurs fabricants. Les matériaux les plus divers en ont été prélevés dans l’environnement naturel : calcaires, schistes, obsidienne, jaspe, ossements animaux, ivoires. Des spécimens à prendre en main sont mis à la disposition du visiteur. En effet, le poids, la dureté et la texture de chaque matériau sont autant d’amorces de formes, qui orientent le choix des techniques (taille, tracé digital, pochoir…) et les compositions. Rien n’est laissé au hasard. Beaucoup de ces objets sont des outils : lissoirs, bâtons propulseurs, bâtons percés. On ignore en revanche l’usage réservé aux célèbres petites statuettes féminines découvertes dans toute l’Europe. La Vénus de Lespugue en est devenue l’icône. D’où qu’on l’observe, de dos, de face, de profil, tenue dans un sens ou dans l’autre, elle présente une parfaite harmonie de courbes1. Le traitement le plus raffiné est réservé à chacun de ces objets mobiliers.

C’est ensuite à l’échelle des falaises et des grottes que le regard s’ouvre. Sur les écrans déroulent les parois de Lascaux, Pech-Merle, du Mato Grosso (Brésil), de Huashan (Chine), etc. Il est difficile d’imaginer qu’ils soient contemporains les uns des autres. La caméra prend son temps pour survoler l’environnement paysager et géologique de chaque site. Depuis ces vues panoramiques, elle se rapproche des parois ornées avant de zoomer sur les représentations elles-mêmes et leurs détails. Les caractéristiques locales sont d’une grande diversité géomorphologique et géologique. On se demande selon quels critères les espaces ont été choisis. L’accessibilité ne semble pas seule en cause si l’on en juge par ces personnages rouges, peints à des dizaines de mètres de hauteur au Brésil par exemple (Serra de Capivara). Les auteurs de ces décors ont visiblement pris en compte bien plus que les surfaces propices à orner. Certains sites sont cachés, d’autres à ciel ouvert. Des roches planes ou, au contraire, des reliefs tortueux servent de support. La dureté relative des parois induit des techniques, combinées ou non, de sculpture, de peinture, de tracés digitaux etc. Les décors sont réalisés à la verticale, au plafond et même au sol.

Le répertoire figuratif, très restreint, est le même partout dans le monde : des mains et des signes, mais surtout 90 % d’animaux pour 8 % de figures anthropomorphes. Aucune trace de représentation du végétal. Un parti pris qui semble indiquer un certain regard. Éric Robert interroge : « À quel(s) “rapport(s) au monde” répond-il ? Le besoin de représentation figurative semble bien être apparu au même moment en plusieurs endroits du monde, tant sur les objets faciles à transporter que dans des lieux fixes. » Comment des œuvres aussi éloignées les unes des autres peuvent-elles présenter une continuité de sujets, de techniques, de matériaux, sur plus de trente mille ans ?

L’exposition ne peut évidemment pas répondre et met en garde contre la tentation de conclure trop vite à un universel dans les arts préhistoriques. Dans la seconde partie, la focale se resserre encore sur leur manière. Les variantes stylistiques sont manifestes au sein ce vaste corpus artistique. Rien de plus percutant que les rapprochements visuels proposés. Un mur d’écrans projette, côte à côte, des mains, des aurochs, des signes, des anthropomorphes, extraits de plusieurs sites mondiaux. Les motifs présentent successivement des différences de traitement formel qui sautent aux yeux. Assis, le visiteur prend le temps d’apprécier cette créativité. L’illusion naturaliste qui nous fait reconnaître ici un mammouth ou un auroch n’est jamais qu’une invention de main humaine. Une vidéo détaille le cas particulier du cheval. Les tracés du museau, des sabots, de la crinière, et la manière de suggérer le volume ou le mouvement suivent une sorte de typologie. L’exposition précise que ces styles correspondent à des aires géographiques distinctes. Ils désignent une pluralité de cultures et non des « signatures » individuelles. Elles ont franchi les frontières, se sont influencées, ont échangé des matériaux, des objets.

Mais ces observations ne nous renseignent pas sur la manière dont ces sociétés communiquaient. Est-ce que leurs pratiques artistiques répondaient à un même besoin dans les unes ou les autres ? L’exposition soulève ces questions tout en mettant en retrait les spéculations sur le « pourquoi » des arts préhistoriques. Une animation vidéo piquante d’humour synthétise, en cinq petites minutes, les innombrables hypothèses sur la fameuse « scène du puits » à Lascaux. Et de conclure : s’agit-il seulement d’une « scène » ? Faut-il forcément relier les formes dans un scénario narratif ? Ne faut-il pas prendre en compte ce qu’il y a autour, par exemple, ce cheval figuré sur la paroi d’en face ? Les photographies ne peuvent pas le cadrer dans les reproductions, mais les commentaires l’ont également exclu. Or l’analyse des charbons indique qu’il aurait été tracé par la même main qu’une partie de la « scène du puits ». Pour Éric Robert, il est prématuré d’interpréter les arts préhistoriques.

Consolider les faits connus, les relier, comparer ce qui est comparable, croiser les points de vue de nombreuses disciplines scientifiques… Les sites connus font aujourd’hui l’objet de nouvelles fouilles, les objets historiques sont réétudiés à l’aune des découvertes les plus récentes. Réciproquement, les fouilles actuelles tiennent compte des précédentes pour mieux veiller à la préservation, la documentation, les relevés, les inventaires. Les données recueillies s’accumulent à grande vitesse, mais il reste beaucoup à faire pour les rassembler, les traiter. L’analyse statistique n’en est qu’à ses débuts. À ce jour, 10 % seulement des œuvres répertoriées sont directement datées, 70 % ne le sont que par des moyens indirects (contexte archéologique, industrie lithique, paléogéologie), 20 % le sont par analogie sans qu’il soit possible de l’étayer scientifiquement.

L’exposition fait état, en filigrane du parcours et dans le catalogue, des méthodologies mises en œuvre. Le temps de l’abbé Breuil et Leroi-Gourhan est loin. La transdisciplinarité des équipes s’élargit au fur et à mesure des problèmes posés (paléoclimatologie, biochimie, taphonomie, géologie, création de logiciels…). Les protocoles collaboratifs s’élaborent au cas par cas selon les sites de fouille ou les angles de recherche.

En partageant ces défis et expérimentations, l’équipe de l’exposition fait vivre son ingéniosité au fil des découvertes et ses surprises au fil des résultats. L’approche factuelle des arts de la préhistoire les rend d’autant plus intrigants. Combien d’« œuvres » perdues pour celles qui nous sont parvenues et que nous avons eu la chance de retrouver ? Le visiteur s’enrichit ici de questions autant que de réponses. Et ressort de l’exposition peut-être moins pressé de la prochaine découverte. Il faudra du temps pour assimiler tant de connaissances déjà réunies, car ces arts viennent d’un monde proprement « inimaginable ».

 

  • 1. Une section de l’exposition consacre le centenaire de sa découverte en 1922 à travers son effet sur les artistes modernes et contemporains.