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Cristina BanBan, Les Senyoretes, 2021. Photo: Guillaume Ziccarelli.
Cristina BanBan, Les Senyoretes, 2021. Photo: Guillaume Ziccarelli.
Flux d'actualités

Cristina BanBan

Galerie Perrotin (Paris), jusqu’au 28 mai 2022

Dans sa première exposition personnelle en France, la plasticienne de trente-cinq ans Cristina BanBan propose une remarquable série de nus féminins. Le traitement très anatomique des sujets, présentés sans pudeur ni provocation, la cohérence globale de la série autour du motif de la main (qui cache ou qui dévoile), donnent à voir la sensibilité d'une artiste émergente.

En sortant de cette exposition, on reste frappé par le motif obsessionnel, diffus et omniprésent des mains qui envahissent, à peu de chose près, chacune des douze toiles que présente Cristina BanBan à la galerie Perrotin jusqu’au 28 mai prochain. Ces mains tendues, dressées ou inertes, tantôt suspendues dans les airs au milieu d’un geste et tantôt relâchées contre le corps, donnent un caractère à la peinture de Cristina BanBan et une unité au traitement de ses compositions. Qu’elles saillent d’un poignet comme une excroissance placée au centre de la toile, qu’elles s’allongent comme les griffes d’une louve ou qu’elles se confondent avec l’arrière-plan, que leur rendu soit travaillé pour rendre les nuances mordorées de la peau ou qu’elles soient suggérées d’un trait léger tracé à la surface de la toile entre deux aplats de peinture, elles attirent l’œil vers une autre forme d’intimité : mains qui se replient pour couvrir une partie du corps dénudé, qui se joignent en signe d’anxiété ou qui pianotent dans le vide pour faire passer le temps. L’irruption de ces mains tortueuses dans cette galerie de nus féminins, qui nous place quelque part entre La Cathédrale de Rodin et Les Demoiselles d’Avignon de Picasso, nous renvoie sans cesse à cette présence individuelle, impatiente et indécise, celle du modèle aussi bien que celle de l’artiste.

C’est la première fois que la jeune peintre espagnole de trente-cinq ans Cristina BanBan, formée à Barcelone et installée aux États-Unis, bénéficie en France d’une exposition personnelle. D’inspiration ou de thème, les toiles accrochées rue de Turenne ne sont pas sans rappeler celles de l’exposition de BanBan qu’a organisée la galerie Perrotin de Shanghaï à l’automne dernier. Au-delà des rapprochements possibles sur le choix de modèles exclusivement féminins, le format des toiles ou le motif des mains, et sans évoquer un notable éclaircissement de la palette ni une liberté croissante avec le réalisme de la représentation, l’exposition de Paris tranche avec celle de Shanghaï par les sujets des toiles exposées. En lieu en place des scènes de la vie quotidienne et des extérieurs printaniers, les peintures exposées à Paris représentent le corps féminin démultiplié dans une série de compositions en intérieur, reprenant presque systématiquement les traits du visage de l’artiste et sans que l’on sache souvent si l’on est face à un portrait de groupe ou à une suite de variations sur un unique modèle. Aux vastes compositions qui constituent la partie la plus ambitieuse de l’exposition, s’ajoutent des groupes restreints de deux ou trois femmes assises ou agenouillées ainsi que, plus rares et d’un format moins imposant, des cadrages resserrés sur le visage ou le haut du corps d’un unique personnage. Ces corps en partie dénudés, que BanBan superpose sous différents angles et dans différentes positions, frappent par leur absence simultanée de pudeur et de provocation. Rendu à sa simple présence physique, traité sur un plan anatomique plutôt qu’érotique, le nu féminin devient le sujet central d’une peinture et d’une réflexion dont on suit avec plaisir le cours inachevé.

Dans ses compositions monumentales accrochées dans la première et la dernière salles (Composition I et III auxquelles il faut ajouter le grand format des Senyoretes), BanBan, plutôt que de les juxtaposer, fusionne les corps qu’elle représente, les faisant se rejoindre sur un même plan en dépit de la perspective, ce qui contribue à donner le sentiment qu’il s’agit d’un même corps peint sous différents angles, à différents moments, dans différentes positions. En arrière-plan, les fonds abstraits et travaillés, couverts d’aplats aux tons bleuets, métalliques ou vert d’eau rehaussent le contour des corps soudés qui s’étendent sans discontinuer de part et d’autre de la toile. Ces personnages féminins, fixés dans un geste ou une pose particulière, une main disproportionnée qui s’allonge pour couvrir une fesse tournée vers le spectateur, un regard absent qui flotte rêveusement vers un point de fuite à la droite du cadre, se superposent sans dramaturgie et l’absence d’interaction entre les corps, autant que le dédoublement ici et là de certaines lignes à la manière d’un repentir, donnent à ces compositions l’allure d’une collection d’études ou d’un collage savant auquel le travail sur la matière picturale, ayant fait disparaître toute trace de jointure, donne son unité et son achèvement.

Pour les plus petits formats, répartis entre la dernière et l’avant-dernière salles (Woman I, Self Portrait et Two Headed Portrait), BanBan condense son propos en représentant, dans un espace restreint et sans changer de traitement, une seule version d’elle-même, isolée sur fond ocre, bleu roi ou rouge vif. Comme dans les grandes compositions, les variations dessinées sur la toile sont enrichies par un jeu discret sur l’épaisseur, la texture et la technique de la peinture à l’huile. Dans le Portrait à deux têtes, la chevelure étale contraste avec les accumulations de peinture azur qui en dessinent les contours, éclairent la composition et lui donnent un relief qui tranche avec la surface plane du miroir sur laquelle se reflète le visage de l’artiste. Un peu plus bas, la juxtaposition approximative de deux tons bruns à la frontière desquels on distingue insensiblement quelques interstices non recouverts de peinture rend à l’épaule du modèle sa couleur incertaine et changeante. Tout figuratif qu’il est, cet art n’en ignore pas pour autant les expérimentations sur la matière picturale menées depuis la seconde moitié du siècle dernier.

En entrant dans l’exposition, la première toile accrochée est un grand format de 2021, Resting Figures, à mi-chemin entre l’autoportrait, l’exercice d’anatomie et la scène édénique. Autour de ces trois hiératiques Personnages au repos, peints dans des tons estivaux et qui se dégagent paresseusement sur un ciel sans nuage, BanBan réunit les différents motifs qui émaillent l’exposition : main disproportionnée qui se confond avec le dos d’un des personnages, jeux d’empâtement léger à la surface de la peau, variations entrelacées sur le corps féminin. Si le personnage à l’arrière-plan est plongé dans l’observation de sa propre main tendue devant lui, les deux personnages centraux semblent, par exception, s’abîmer dans la torpeur d’une après-midi de soleil qui s’étire. De leurs regards figés, de leurs expressions graves plutôt qu’interrogatives, de leur délassement souverain, se dégagent un agréable sentiment d’achèvement, de sérénité et, pour tout dire, d’harmonie.