Face à la nuit qui monte


L’année de ses 89 ans, Claude Régy avait monté La Barque le soir, aux ateliers Berthier de l’Odéon, d’après un extrait du roman de l’écrivain norvégien Tarjei Vesaas. Un texte sur la possibilité de mourir interprété par Yann Boudaud dans le rôle principal. Pièce qu’il avait magnifiquement reprise l’an dernier, aux Amandiers, à Nanterre[1]. Une exploration du rapport qu’entretiennent le corps, le langage, le silence et la nuit. Plus encore : une expérience, ou pour reprendre le vocabulaire de la formation des jésuites, un « expériment » de nature quasi mystique. Cette année, alors qu’il a fêté ses 92 ans, il revient aux Amandiers avec Rêve et Folie, l’adaptation d’un long poème en prose de Georg Trakl. Même dispositif : une plongée dans la nuit, l’expérience d’un silence total qui dure de longues minutes avant que, dans l’obscurité, n’apparaisse une improbable silhouette, à peine une ombre en négatif, presque insaisissable à l’œil, dans un décor enveloppant – cette fois-ci une voûte, une caverne. La silhouette – toujours Yann Boudaud dont il faut saluer la performance – entame un long ballet silencieux, avant d’articuler très lentement les premiers mots du texte, détachés les uns des autres, jusqu’à disjoindre la structure du langage, jusqu’à rendre presque insaisissable le fil des paroles, impalpable le récit…

Yann Boudaud porte le texte de Georg Trakl, mis en scène par Claude Régy (© Pascal Viktor/ArtComArt)

Expérience âpre, déroutante – bien plus que ne l’était celle de La Barque le soir. Ce n’est plus la possibilité de mourir et son vertige, ni le mystère du corps qui lutte pour sa survie, qu’explore Régy, mais bien la mort elle-même, le passage, l’anéantissement de l’humain. D’ailleurs, son comédien, dans une métamorphose saisissante, semble à peine un humain lorsqu’au terme du poème, il s’avance pour saluer. Il est tout en déformation, halluciné, débile, gnomique… Ainsi Claude Régy tente-t-il de « saisir l’insaisissable » – selon l’expression qu’il emprunte à Trakl –, et l’on pourrait se demander si, en annonçant que cette pièce est la dernière qu’il monte, il n’anticipe pas ainsi son propre passage vers l’autre monde et s’il ne convie le spectateur à s’avancer avec lui au bord du gouffre.

Le texte choisi et surtout son auteur ne sont pas indifférents. Du poète allemand Georg Trakl, Régy dit que sa vie est « marquée par l’excès ». Il le décrit « à la fois drogué, alcoolique, incestueux, traversé par la folie, obsédé d’autodestruction, et imprégné de christianisme ». Trakl est mort à 27 ans d’une overdose de cocaïne, le 3 novembre 1914, après avoir fait, en septembre, une expérience particulièrement cruelle de la guerre : après la bataille de Grodek, en Galicie, il dut veiller, seul, sur quatre-vingt-dix agonisants sans avoir de quoi les soulager… Birgit von Showingen-Ficker écrit de lui qu’il faisait partie de « ces adolescents scandalisés par “une race devenue sauvage” et l’avènement d’un siècle de démesure ». Il appartenait à cette génération d’« expressionnistes » qui pressentirent la montée de l’effroi, de la folie, de l’horreur… Et lui-même en était l’expression brisée.

En choisissant Trakl et son poème fulgurant, Régy choisit un homme, un auteur, lui-même engagé dans le passage effrayant où se défait la vie. Ce n’est pas n’importe quelle mort qu’il explore, mais une mort hantée par l’innommable, par l’inhumaine part de l’homme. La désarticulation du langage et de la parole n’est plus seulement l’effet de l’effondrement physique du corps qui les porte, sous le coup du vieillissement, mais la conséquence de l’échec de l’âme à garder le droit fil de l’humain. Le poème en témoigne, avec la puissance d’une descente aux enfers, jusqu’à ces derniers mots : « … puis la nuit vint engloutir cette race maudite. »

Régy ne nous avertit pas seulement du fait que nous sommes mortels. Il cherche à nous faire éprouver que nous sommes menacés par cet engloutissement, non pas tant en raison de la mécanique inexorable des années qui passent que du fait de l’inhumanité de notre temps. Cela suffit à justifier sa tentative. Cependant, il n’est malheureusement pas sûr que cette ultime expérience soit totalement pertinente, ni qu’elle atteigne son but. Au sortir de la pièce, on se demande si Claude Régy n’a pas cette fois lancé le bouchon un peu trop loin, au risque de tomber dans la caricature de son théâtre, poussant le procédé jusqu’au maniérisme, comme s’il tentait de faire entendre une voix d’outre-tombe ? La simple lecture du poème de Trakl est infiniment plus bouleversante, plus tragique, plus mystique que l’exercice auquel le metteur en scène invite le spectateur.

La critique salue presque unanimement cette ultime création. Elle a raison de rendre justice au chemin parcouru par Régy, d’honorer la singularité exceptionnelle de son travail. Pourtant, peut-être a-t-il ici touché une limite… Ne bute-il pas sur le retour d’une vérité simple : le mystère de la mort est plus qu’« insaisissable », il est « intraversable » ? Même en cherchant à atteindre l’« au-delà du langage », il n’est pas possible de se tenir dans les limbes, là où sa mise en scène semble vouloir se tenir. C’est toujours depuis ce monde, le nôtre, que l’on parle et que l’on témoigne de la manière dont la mort s’attaque à la vie. Trakl n’explorait d’ailleurs pas autre chose ; il criait dans une langue éclatée, d’une puissance poétique dantesque, que la mort envahissait ce côté où nous sommes, celui de la vie, en raison de notre part inhumaine. Et il le proclamait à partir de sa propre et terrifiante expérience.

Le SS Wolf von Aschenbach (Eric Génovèse) mène le bal des Damnés, en manipulant les appétits de pouvoir de la Baronne Sophie von Essenbeck (Elsa Poivre) et la soif de reconnaissance sociale de son amant Friedrich Bruckmann (Guillaume Gallienne). (© Jan Versweyveld)

Cette part inhumaine, c’est celle qu’explore Ivo van Hove avec la Comédie française, en adaptant Les Damnés. Le spectacle a été présenté cet été au Festival d’Avignon, et il s’est imposé comme une œuvre majeure[2]. On se demandait comment Van Hove parviendrait à loger dans l’écrin de la salle Richelieu l’imposant dispositif déployé dans la Cour d’honneur du Palais des papes. De fait, il faut bien reconnaître que ses Damnés y sont un peu à l’étroit. Pendant les premières minutes, l’écran central qui permet de jouer des champs et des contrechamps, des gros plans, des « surimpressions » et de quelques autres artifices bienvenus, s’impose comme une immense télévision écrasant quelque peu les comédiens, tant l’image fixe et encadre l’attention, alors qu’à Avignon, le spectateur pouvait plus aisément embrasser l’ensemble du jeu. Cette étroitesse se retrouvera à la fin, au moment du salut final, lorsque la troupe devra se serrer épaule contre épaule pour pouvoir se présenter sur un seul rang… Mais très vite, le contenu l’emporte sur ces détails et le drame, porté par une fascinante bande sonore, s’impose. Il ne faut pas longtemps pour que nous soyons embarqués par la chair des acteurs et les passions folles qu’ils incarnent, auxquelles ils se livrent si totalement qu’on se demande comment ils n’en sortent pas hachés menu, et comment ils ont la force de reprendre le spectacle jour après jour.

L’œuvre de la mort se déploie devant nous. Et, plus précisément, la complicité que nouent avec elle des êtres qui poursuivent leurs ambitions jusqu’à se briser eux-mêmes après avoir brisé les autres. Lorsque la mort frappe, les lumières de la salle se rallument, comme pour signifier que ce n’est pas simplement un spectacle que le public regarde à distance, mais un drame auquel il participe, comme témoin sinon comme complice silencieux, avant d’être finalement pris pour cible.

C’est l’inhumanité d’êtres de chairs et de sang, de parole aussi, qui mène le bal. Sous nos yeux, le clan von Essenbek court inexorablement à sa perte, mais son histoire n’est pas seulement celle d’une famille qui se livre presque tout entière au nazisme. Elle est celle de tout groupe humain qui ne veut plus entendre la question adressée à Caïn : « Qu’as-tu fait de ton frère ? » Avec Les Damnés, Ivo van Hove met en scène ce qui menace toute société qui ne veut plus voir dans l’autre, dans son intégrité et dans sa dignité, le principe d’une limite assignée à toute forme de puissance. Il pointe le danger mortel que court toute société qui s’abandonne à ses ivresses, à ses passions et à ses peurs. Ce refus et cet abandon font advenir la nuit et lui donnent sa consistance. Dans cette nuit, c’est l’humain qui s’effondre, se défait et se disloque. Voilà bien la nuit dont Georg Trakl s’était fait le poète jusqu’à en mourir. Et Van Hove et les formidables comédiens du Français parviennent parfaitement à nous mettre face à elle.

Jean-François Bouthors

Rêve et Folie, de Georg Trakl, mise en scène de Claude Régy, aux Amandiers (Nanterre) jusqu’au 21 octobre.

Les Damnés, d’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badaluco et Enrico Medioli, mise en scène d’Ivo van Hove, à la Comédie Française (Paris), salle Richelieu, jusqu’au 13 janvier 2017.

[1] Voir La raison et la chair des mots: Bond face à Régy (site de la revue Esprit, 23 mars 2016)

[2]  Voir « Les Damnés » à l’heure de la brûlure du monde, sur le site d’Esprit, en date du 18 juillet 2016.