Helena Almeida ou le sens de la gravité

"Corpus", exposition d’Helena Almeida, au Jeu de Paume, jusqu’au 22 mai 2016

Exposée au jeu de Paume jusqu’en mai prochain, Helena Almeida est, à plus de 80 ans, presque une inconnue en France, alors qu’elle est une des artistes majeures du Portugal. En 2012, Christine Ollier avait eu la clairvoyance de l’inviter à exposer dans sa Galerie des Filles du Calvaire, dévoilant le travail absolument singulier de la plasticienne qui représenta deux fois son pays à la Biennale de Venise – en 1982 et 2005.

Helena Almeida est peintre, même si elle use pour peindre de la photographie. Ou plutôt elle est passée de la position d’être peintre à celle de devenir elle-même la peinture ou le dessin… Au départ, comme le montre très bien l’exposition du jeu de paume, l’artiste s’est interrogée, comme toute une génération d’artistes – et en particulier, en France, le groupe Support Surface –, sur l’objet de la peinture, la toile, le châssis… Sa rencontre avec Lucio Fontana, à Venise en 1966, dit-elle, a été fondatrice. Expérience radicale, parfaitement maîtrisée où l’on voit le puissant sens du volume qu’elle a retenu de la fréquentation de l’atelier de sculpture de son père, bien qu’elle ait toujours affirmé ne pas s’inscrire dans cette voie, lui préférant définitivement la peinture et le dessin. Ainsi par exemple, cette toile qui, en partie détachée du châssis s’affaisse sur elle-même dans des plis qui donnent corps à la gravité – celle dont l’œuvre est à la fois le support et le sujet…

Loin de rester dans une position extérieure qui mettait en scène le démontage du support et la déconstruction/reconstruction de la peinture, Helena Almeida s’est bientôt invitée dans l’œuvre elle-même, avec ses séries « habitées », où elle se met en scène dans le châssis, dans la toile, dans l’acte de peindre ou de dessiner (Tela habitada, Pintura habitada, Desenho habitado…). Le trait sort du dessin pour se prolonger dans l’espace, la trace bleue du pinceau marque la photographie, devient un objet dont le personnage – l’artiste elle-même – s’empare dans l’image…

Dentro de mim [À l’intérieur de moi], 1998. Photographie noir et blanc, 185 × 122 cm, Coll. Fundacao Luso-Americana para o Desenvolvimento, en depot a la Fundacao de Serralves – Museu de Arte Contemporanea, Porto. Photo : Laura Castro Caldas et Paulo Cintra, courtesy FLAD, Lisbonne

Avaler la peinture

Cette mise en abyme de l’acte de peindre ou de dessiner, cette manière d’effacer dans le miroir, le reflet du visage de celle qui tient le pinceau, n’est pourtant pas le résultat d’un calcul, d’une opération mentale abstraite, avec une volonté démonstrative. C’est plutôt l’effet d’une nécessité à la fois intérieure et physique, un besoin d’incorporer l’œuvre elle-même, comme elle le fait comprendre dans un entretien qu’elle a accordé à Marta Moreira de Almeida et João Ribas, les deux commissaires qui présentent ses œuvres au jeu de Paume[1]. « J’ai avalé la peinture », dit l’artiste, et plusieurs des pièces présentées au Jeu de Paume mettent cela en scène. Avalant la peinture, c’est dès lors elle-même qui devient la matière de la représentation. La matière bien plus que le sujet, puisque peu à peu, son visage va s’effacer, comme s’il fallait renoncer à l’expressivité naturelle, première, du regard et de la bouche, pour que ce soit tout le corps qui parle, qui occupe et imprime l’espace pictural. C’est en cela qu’Helena Almeida va jusqu’à affirmer : « Cela devient une eucharistie ». Affirmation qui vient a posteriori, comme la conclusion pratique d’une expérience, et non comme une théorie préalable que l’acte pictural ou photographique mettrait en œuvre. C’est elle qu’elle offre – « Mon œuvre est mon corps / mon corps est mon œuvre », lit-on en quatrième de couverture du catalogue – sans ostentation pourtant, dans une forme de don tout en retenue, qui ne cède rien au voyeurisme, car le don a pour visée l’ouverture d’une interrogation et non la consommation d’un corps, d’une œuvre ou d’une idée.

C’est pourquoi l’artiste déjoue sans cesse les projections de ceux qui voudraient voir dans son œuvre telle ou telle intention. Lorsque les commissaires lui attribuent, par exemple, une visée féministe, elle répond tout de go : « Ce n’était absolument pas le cas », et comme ils insistent à propos de la série Ouve-me qui se prête facilement à leur lecture elle répond : « Je me sentais un homme, j’étais l’homme de la maison, je n’étais pas féministe, ou alors j’étais post-féministe. Je vivais ce que j’avais envie de vivre. »

Cette dernière phrase – « Je vivais ce que j’avais envie de vivre » – est sans nul doute la clé de l’œuvre d’Helena Almeida. Son travail repose en effet sur la recherche exigeante de ce qui parle à l’intérieur d’elle-même pour le retranscrire avec la plus grande fidélité. Dès lors, on est loin de l’illusion d’une spontanéité prétendument créatrice, d’un happening. Bien au contraire, il s’agit plutôt, d’abord par le dessin, parfois aussi dans un second temps par la vidéo, pour les œuvres les plus récentes, d’une lente quête de la forme, du geste, de la posture, pour cerner l’intuition, la travailler, la retranscrire jusqu’à trouver le geste juste, la posture idoine. Travail sur soi – sur le physique, la matière de soi – autant que sur l’idée. Langage du corps, parfois rehaussé d’une touche de couleur ; écriture, dessin, peinture du corps dans l’espace de l’atelier. On est là dans un travail profondément poétique, mystique même, non pas au sens d’une évasion du monde, mais d’une habitation du présent, de l’espace, d’un être-là dont la densité produit une vibration intense.

Pintura habitada [Peinture habitée], 1975. Acrylique sur photographie, 41 x 47 cm, Coll. Americo Marques, Cascais. Photo Filipe Braga © Fundacao de Serralves, Porto

Présence vivante

C’est en ce sens que l’œuvre d’Helena Almeida nous importe aujourd’hui : dans une époque où semble-t-il tout nous file entre les mains, où l’inconsistance, l’évanescence, la dérobade, l’opportunisme ou la futilité sont fréquents, face à l’omniprésence de la mort et de la violence, elle porte la question sur notre être au monde. Pas de discours, pas de théorie, pas de morale, mais une sorte d’ontologie qui sourd de l’éthique de l’artiste, de son exigence. Comme si ce qui importait, c’était de bien faire ce que commande une liberté intérieure mise à l’épreuve du temps, mais aussi des objets – pour ne pas dire des matériaux – auxquels elle s’applique.

Il y a là beaucoup plus qu’un petit art de vivre : une forme de gravité qui nous parle du plus profond, du plus lointain de notre humanité ; un véritable champ de force susceptible de porter une autre conscience de la vie que celle de sa vaine consommation ou dissipation. Une gravité… gravide. Enceinte d’une autre présence de nous-même à nous-même, capable de nous garder des pièges du désespoir sans pour autant nous distraire de ses causes. L’interrogation proposée par le don que l’artiste fait de soi n’a en définitive qu’une visée : celle de porter la possibilité d’une relation, de soi à soi et de soi à l’autre, pour que naisse cette présence vivante dont nous avons tant besoin.

Jean-François Bouthors



[1] L’exposition est coproduite avec le Museu de Arte Contemporânea de Serralves, à Porto et le Wiels (centre d’art contemporain) de Bruxelles. L’entretien est reproduit dans le catalogue de l’exposition.