La raison et la chair des mots : Bond face Régy
Deux noyades… Deux rapports au monde et deux conceptions du théâtre. Au moment où la Comédie Française célèbre le grand dramaturge anglais Edward Bond en mettant La Mer au répertoire, dans une mise en scène d’Alain Françon, le Théâtre des Amandiers, à Nanterre, accueille Claude Régy qui reprend – recrée – La barque le soir, l’œuvre hypnotique qu’il avait présentée au Théâtre de l’Odéon en 2012, à partir d’un extrait du roman éponyme du Norvégien Tarjei Vesaas. La pièce de Bond s’ouvre sur une noyade. Le naufrage d’une frêle embarcation dont seul un des deux occupants réchappe, parce que ceux qui auraient pu le sauver ne l’ont pas fait, l’un parce qu’il était saoul, l’autre parce qu’il est enfermé dans la peur des « envahisseurs ». Le chapitre du livre de Vesaas raconte comment un homme fasciné par son propre reflet se laisse happer par lui, glisse dans l’eau et commence par sombrer…

Qui se noie aujourd’hui ? Et pourquoi ? La réponse de Bond est politique. Il situe sa pièce dans l’Angleterre, à la veille de la Première Guerre mondiale, avec en arrière-plan le grondement des canons d’une armée qui se prépare… Le dramaturge dépeint un monde qui craque. Louise Rafi incarne une société ordonnée qui passe, qu’elle tient encore d’une main de fer en inspirant la crainte. Evens, le philosophe ivrogne vit à l’écart sur la plage, habité par une lucidité désabusée qui ne laisse aucune place à l’espoir. Hatch, le marchand de tissus qui tient des discours paranoïaques, subit la domination de Madame Rafi, mais sa folie revancharde entraîne derrière lui quelques prolétaires en quête d’estime d’eux-mêmes et de revanche sociale. Rose a perdu son fiancé et Carlson, le survivant, son ami. En insérant une pièce dans sa pièce, Bond souligne combien chacun joue son rôle et combien cela ne marche pas… Et en arrière-fond, omniprésente la mer et son mouvement, sa marche qui est peut-être pour Bond celle de l’Histoire. La pièce mêle tragédie et comédie, on rit, mais la violence et le désespoir sont toujours là.
Alain Françon a monté La Mer au cordeau, dans l’esprit du « Théâtre Rationnel » que Bond revendique[1], dans une forme raide, contenue (même dans les débordements de Hatch). Bond est un moraliste, fasciné par la Révolution française qu’il voit comme l’avènement de la raison. C’est donc la raison qui domine, même si pour Rose et Carlson – à qui Madame Rafi conseille de partir tandis qu’elle reste pour tenir aussi longtemps que possible son monde qui sombre – la « fenêtre de tir » est étroite, puisque nous savons que de l’autre côté de la mer, ils ne tarderont pas à être rattrapés par la guerre.
À bien des égards, la pièce a des consonances terriblement contemporaines. Le naufrage prévisible, la peur des étrangers, la théorie du complot, l’idée de certains que tout pourrait continuer comme avant, le désespoir de ceux qui ouvrent les yeux avant de s’étourdir faute d’avoir la solution… L’omniprésence de la violence, le rêve de révolution et le grondement de la guerre… Mais la raison de Bond rate quelque chose, comme en témoigne la pâleur des personnages de Rose et de Carlson. Il y a comme une forme d’anorexie dans La Mer qui ne laisse pas à la corporéité la chance de s’exprimer, tant elle est tenue par l’emprise de la rationalité. Colin, le noyé dont Hatch transpercera rageusement le cadavre à coups de couteau, symbolise, au fond, ce qui n’a pas la chance d’exister dans cet empire, à moins de prendre la fuite pour se trouver, comme Rose qui efface son deuil en partant avec l’ami du naufragé. La noyade, au fond, c’est peut-être d’abord cette impossibilité de faire droit à ce que la raison ne contient pas et dont elle peine à rendre compte, à la vie dans sa dynamique la plus profonde de naissance à elle-même dans la survenue de l’inconnu, de l’insaisissable.

Tout autre est le mouvement de La Barque le soir. Dans une grande économie de moyen, de décor et d’images, Claude Régy vient au contraire au plus près du corps et de la corporéité du langage. Invités à entrer en silence dans la salle plongée dans la pénombre, avant que ne s’installe un noir total, les spectateurs sont plongés dans une expérience spirituelle. Dans ce temps tout d’abord privé de mots, les sens s’aiguisent, l’esprit s’affûte, le corps s’éprouve dans la durée de l’attente. Descente en soi, mise à l’écoute, création d’une disponibilité. Ici, la raison se fait humble, commençant par savoir qu’elle ne sait rien de ce qui va suivre. Elle n’est pas congédiée, mais son discours est suspendu à ce qui va advenir : un corps, une parole, l’articulation intime de l’un et de l’autre dans ce qui n’est pas à proprement dit le monologue d’un personnage, mais la méditation d’un auteur auquel un comédien prête sa chair et sa voix le temps d’une représentation. Formidable Yan Boudaud, qui tient le rôle principal, pour donner à voir ce qu’il advient du personnage que ses lèvres évoquent.
Ce dont il est question, c’est de la possibilité de mourir. De se mettre en situation de mourir. C’est aussi réaliser que peut-être l’on va mourir, et de résister. Tout un tissu de sensations, d’émotions, de peurs et de sursauts qui dessine une autre humanité que celle de la rationalité. Et pourtant ce n’est pas contre la raison ni en son absence. Nous ne sommes plus là dans le politique ou l’éthique, mais en deçà ou en amont, dans le poétique. Dans l’invisible pourtant présent.
Comme le corps sur la scène est celui d’un homme livré à l’eau, qui se débat en elle et contre elle, le spectateur se trouve livré à l’instant théâtral devenu métaphore des enjeux primordiaux de l’existence, dans un développement qui reste toujours incertain et presque en suspens. Claude Régy scrute le plus secret de l’humanité, ce dont elle ne rend compte que par cette métaphore qui avoue son impuissance à tout dire de ce qu’elle vise, mais qui, ce faisant ouvre, la possibilité d’entendre ce que l’on n’entend pas.
D’une manière qui peut sembler paradoxale, ce théâtre fait toucher du doigt l’immense accord de la mystique et du charnel, de l’esprit et du corps, de l’impalpable et de la réalité. Si le personnage de La barque se laisse couler, c’est peut-être que pour atteindre cette expérience, il faut d’abord lâcher prise, c’est-à-dire renoncer au rêve d’une raison capable de tout tenir. Le spectateur qui lui-même accepte de se livrer à ce jeu éprouve alors qu’il résonne, dans une intimité quasi physique, aux vibrations de la voix, du corps, de la lumière qui tout ensemble établissent une présence sur la scène.
Au final, si Bond imagine le théâtre comme un art de résistance qui réunit la politique et la culture dans un acte de raison presque intenable – d’où la faiblesse d’Evens et la colère du prolétaire Hollarcut – Régy en fait un médium par lequel nous pouvons tenter d’aller « à l’extrême du pensable », là où « personne ne sait ». Si bien que le second pourrait peut-être nous conduire à ce point où se reconstruit la possibilité d’espérer contre toute espérance de sorte que soit refondée en nous, à la fois modestement et fermement, par le consentement à la traversée de l’incertitude fondamentale de l’existence, la possibilité, si chère au premier, d’agir en vue d’un monde plus juste, plus solidaire, et plus vivable.
Jean-François Bouthors
[1] Voir la « Note de l’auteur pour la représentation de la pièce », dans Lear/La Mer, L’Arche éditeur, 1998.