Tchekhov et Roméo et Juliette, après le 13 novembre

La Cerisaie, d’Anton Tchekhov, mise en scène tgSTAN, au Théâtre de la Colline (Paris), jusqu’au 20 décembre. Et Roméo et Juliette, de William Shakespeare, mise en scène Eric Ruf, à la Comédie Française (Paris), jusqu’au 30 mai

Aller au théâtre après le 13 novembre. Aller au théâtre dans l’étrange lumière d’élections régionales dominée par la figure du Front National. Étrange expérience, à vrai dire. On se retrouve dans une salle, devant une scène où sont déjà présents les comédiens qui vont interpréter Tchekhov. Ils circulent nonchalamment sur le plateau, conversent à voix basse. On les regarde en attendant que la pièce commence, tandis qu’arrivent les derniers spectateurs. On ne peut s’empêcher de penser à ce qui s’est passé au Bataclan… On ne peut s’empêcher de penser à ce qui se joue sur la scène politique française travaillée par les peurs qui traversent la société…

La Cerisaie, au théâtre de la Colline. © Koen Broos

Et surgit Tchekhov. Mis en scène par une troupe flamande qui dit le texte en français, avec un accent qui introduit une distanciation, une nouvelle étrangeté, joyeuse, celle-là. La compagnie tgSTAN a pris le parti de prendre La Cerisaie par ce versant de comédie qu’avait voulu son auteur, avec ce qu’il faut de burlesque et de grotesque pour contrebalancer la tristesse d’une histoire connue d’avance : La Cerisaie, le beau domaine familial de Lioubov Andreevna, va être vendue. L’annonce reviendra comme un leitmotiv tout au long de la pièce, jusqu’à ce que le couperet soit tombé. La vente, Tchekhov l’a installée comme le fatum qui nous menace tous… Autour d’elle, il raconte la vie, ou plutôt il la regarde…

On a souvent monté La Cerisaie « à la Russe », avec une forme d’exotisme folklorique qui nous rend la pièce sympathique, mais extérieure. On l’a encore présentée dans un halo de nostalgie, chant pour la fin d’un monde. On en a donné une interprétation politique : une revanche de classe, celle du fils de serf devenu marchand, proto-capitaliste… On y a même entendu des accents écologiques : le massacre du verger magnifique ! On trouve dans La Cerisaie tout ce qu’on veut y mettre, et autre chose encore. Tchekhov n’avait pas de prétention didactique, pas d’ambition philosophique. La définition sans doute la plus juste, pour le qualifier, est celle d’un contemplatif qui aurait choisi ses contemporains comme objet de contemplation. Le médecin Tchekhov examine les symptômes. Auteur de théâtre, il note ce qui fait signe sans chercher à imposer d’emblée un sens. Il offre non seulement un spectacle à méditer, mais il jette des étincelles de sens propres à allumer chez le spectateur une petite flamme émotionnelle, compassionnelle, réflexive.

C’est ainsi, en tout cas, que tgSTAN s’est employé à rendre La Cerisaie. Sous ce prisme, Tchekhov nous renvoie vers ce que nous sommes, vers ce que nous aimons, vers nos contradictions, nos élans, nos impuissances, nos songes, vers ce défi d’habiter le réel, le trivial, la vie dans son épaisseur ordinaire, pour faire en sorte, que tant bien que mal, elle soit encore la vie. Le fatum est là, nous savons que nous n’échappons pas à sa menace, mais il nous reste de lui faire face dignement, humainement. Tchekhov ne condamne aucun de ses personnages. C’est un lieu commun de le dire : il les aime. Mais justement, il nous dit que ce que devrait être commun, ce n’est pas d’idéaliser, de bénir, d’admirer, mais d’aimer. Nous devrions reconnaître que nous partageons avec l’autre une commune humanité, malgré ce qui nous oppose ou ce qui nous déchire.

Après le 13 novembre, au moment où le Front national réunit les suffrages de près d’un tiers des votants, Tchekhov vient comme un rappel soigneusement pesé de la nécessité d’une forme d’humilité dans la manière d’habiter le présent, face à la tentation de posture martiale, face aux fantasmes de toute puissance qui saisissent certains d’entre nous.

Et cette réplique dans la dernière scène, au moment de quitter la Cerisaie : « Aujourd’hui, une nouvelle vie commence ! » Tchekhov n’annonce pas de grand soir, il ne connaît pas d’apocalypse, il ne nous somme pas de nous réveiller ni de nous mettre en « état d’urgence ». Il nous dit que la vie est à reprendre après le choc. Qu’elle se poursuit. Évidemment pas comme si de rien n’était. Mais qu’elle est encore à inventer, avec un courage simple, une ambition mesurée, une attention grandissante, en sachant qu’elle ne nous appartient pas, mais qu’elle dépend de nous, de notre regard.

Roméo (Jérémy Lopez) et Juliette (Suliane Brahim) à la Comédie Française © Vincent Pontet

Peut-on en dire autant de Shakespeare ? La Comédie Française remet au répertoire Roméo et Juliette. La pièce n’avait plus été jouée au Français depuis 1954 ! Et elle n’avait tenu que deux ans… Antérieurement, des adaptations peu fidèles à l’original avaient été jouées. C’est Éric Ruf qui en propose la mise en scène et la scénographie, avec des costumes de Christian Lacroix. Tout commence dans les fêtes de Vérone, dont la jeunesse a le sang chaud, où les couteaux sont prompts à sortir des poches, où l’amour se désespère ou s’enflamme.

Ruf n’a pas voulu se laisser enfermer dans les stéréotypes. Il sait que Roméo et Juliette hante les imaginaires et qu’on ne se dégage pas aisément du « canon » imposé par West Side Story. Difficile dans ces conditions de faire du neuf, puisque le regard est contraint par l’aura de la pièce. Aussi décale-t-il l’action à Palerme – Lacroix, avec ses costumes, nous situe dans les années 1930 – tout en se tenant au ras de la pièce, de son texte, de ses caractères. Il a distribué les rôles pour avoir des « gueules », indique-t-il, dans sa note d’intention. Tout cela est parfait, dans un mélange de grotesque et de tragique, dans le contraste entre la rudesse des corps, la brutalité des gestes et la fleur poétique du langage amoureux. De la belle ouvrage, assurément. On est séduit par la fête palermitaine qui ouvre la pièce. On aime Mercutio (Pierre-Louis Calixte), et plus encore Frère Jean (Bakary Sangaré). On vibre avec Roméo (Jérémy Lopez) et Juliette (Suliane Brahim) possédés par sa passion. Il faut saluer tous les comédiens… Certes, on peut se demander si l’héroïne n’est pas un peu trop campée en adolescente évaporée au début de la pièce, ou s’interroger sur la figure du Prince (Michel Favory), un peu pâle. Questions de réglages sans doute.

Mais d’où vient, au sortir de la salle, ce sentiment étrange d’un autre décalage que celui qu’a recherché Éric Ruf ? Pourquoi la pièce, au-delà du beau plaisir théâtral qu’elle procure, ne semble-t-elle pas mordre dans le réel ? Pourquoi nous paraît-elle comme une bulle que l’on regarde avec intérêt, curiosité, plaisir, mais comme si, elle ne nous concernait que de loin ? Comme si l’ordonnancement du monde que Shakespeare dessine dans Roméo et Juliette n’était plus le nôtre. En tout cas, en cet instant, après le 13 novembre, et en plein choc électoral. On peut avoir de la tendresse pour ces enfants sublimes piégés par les vendettas familiales et la stupidité d’un virilisme inextinguible qui ne laissent à la transgression amoureuse qu’une issue tragique. Mais tout cela, à la différence de Tchekhov, nous laisse intacts, distants… Comme si, cette fois-ci, ce n’était tout simplement pas le moment. Comme si nous avions besoin d’autre chose.

Jean-François Bouthors