Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation | Vilenath via Wikimédia (CC BY-SA 4.0)
Frédérique Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation | Vilenath via Wikimédia (CC BY-SA 4.0)

La ministre et l’islamo-gauchisme

La polémique qui enfle depuis que la ministre Frédérique Vidal a déclaré qu'elle demanderait au CNRS une enquête sur l'islamo-gauchisme à l'Université favorise une montée aux extrêmes qui ne contribue à éclaircir ni les termes du débat, ni la réalité des conflits d'interprétation qui traversent le champ des sciences sociales aujourd'hui. 


Les propos tenus par Frédérique Vidal le 14 février dernier sur la chaîne CNews, à propos de l’islamo-gauchisme à l’Université et de la distinction à maintenir entre production scientifique et position militante ont déclenché diverses réponses institutionnelles, et un débat public qui a rapidement enflé. La Conférence des présidents des universités et l’Alliance Athéna récusent le diagnostic posé par la ministre. Le CNRS affirme que l’islamo-gauchisme ne correspond à aucune « réalité scientifique  », mais qu’il pourra néanmoins « participer à la production de l’étude souhaitée par la Ministre  ».  Comprenne qui pourra.

On ne peut écarter l’hypothèse que la phrase ministérielle, énoncée hors-contexte sur un sujet pas maîtrisé, soit une déclaration mal pensée, quand bien même, prise dans le piège de devoir tenir bon, la ministre choisit de persister dans les jours suivants. Sans possibilité de spéculer sur des intentions qu’elle aurait peut-être elle-même quelque peine à définir, seules importent les conséquences de sa parole. Voudrait-elle obtenir une montée aux extrêmes, qu’elle ne s’y prendrait pas autrement. Les textes offerts à la signature des communautés savantes depuis l’automne, de part et d’autre du champ de bataille, se signalent en effet par leur tendance à tout mélanger. Si l’issue de cette tempête est une défaite de la ministre, ceux qui jugent que l’Université est gangrénée par un anti-universalisme d’obédience décoloniale, complaisant avec l’islamisme, tiendront la preuve que leur pronostic était juste. Mais, si la ministre tient bon et que le CNRS encadre une enquête sur une connivence entre une partie de la gauche universitaire et la mouvance islamiste, alors cette même gauche détiendra la preuve que MacCarthy, notre nouveau point Godwin, est de retour. Ainsi, les entrepreneurs d’indignation gagnent à tous les coups. De cela on ne remerciera pas Madame Vidal.

On a tort de confondre les demandes mémorielles liées à l’esclavage et à la colonisation, le programme décolonial visant l’avènement d’un sujet politique non-blanc, la revendication d’épistémologies du Sud, la banalisation de l’islamisme politique, l’attention portée à la multiplicité des facteurs sociaux qui installent et perpétuent les situations de domination, le souci de faire droit à l’expression artistique de personnes venues de tous horizons, voire la réflexion sur la restitution d’œuvres spoliées au cours de l’histoire. C’est ce que font la ministre et les lanceurs d’alerte contre les dangers qui menaceraient l’Université dans son ensemble. Car ils suivent le scénario qu’imposent ceux qu’ils prétendent combattre. Or, ces différentes propositions ne forment pas un programme intellectuel insécable. Les sciences sociales peuvent s’abstenir de lier la question des discriminations subies par des descendants de migrants post-coloniaux et celle de l’islamisme comme entreprise politique locale et internationale1. Les sciences sociales savent dire que l’intersectionnalité, telle que la définit Kimberlé Crenshaw, ne dédouane en rien les groupes  dominés de violences subies par les femmes en leur sein2. Les sciences sociales étudient les dénis de droit subi par des peuples autochtones, sans clamer que des épistémologies alternatives s’imposent, et ce avec d’autant plus d’ardeur qu’on méconnaît les langues autochtones3.

L’argument qu’a déroulé le CNRS consiste à nier l’existence de l’islamo-gauchisme en tant qu’objet de recherche scientifique. Les sciences sociales n’examineraient donc que des phénomènes dont l’existence est avérée, comme la présence de l’hydrogène et de l’oxygène dans la formule de l’eau ! Par contraste, si on en juge par les publications et rencontres universitaires dont il fait l’objet, un autre phénomène social et politique tel que l’islamophobie serait, quant à lui, un fait social aussi incontestable et aussi mesurable que la hauteur de la tour Eiffel. On a là affaire à deux poids et deux mesures que rien ne permet de justifier, en tout cas pas les outils des sciences sociales.

Le 19 février, sur France Inter, Ali Baddou recevait l’historien Pap Ndiaye qui venait d’être nommé à la direction du Musée national de l’histoire de l’immigration.  Le journaliste essayait sans succès de faire dire au chercheur que la phrase de Frédérique Vidal le menaçait en tant qu’historien de la condition noire aux États-Unis et en France. Avec calme, Pap Ndiaye concédait : « le terme islamo-gauchisme ne désigne aucune réalité dans l’université ». Sa réponse ne signifie pas que des convergences n’existent pas entre certains mouvements de gauche et des mouvances islamistes dans la société française, mais que selon lui leur importance est insignifiante dans l’université.

Dans son livre Municipales. Banlieue naufragée, Didier Daeninckx décrit les arrangements électoraux et clientélistes à Aubervilliers, entre la majorité municipale héritière de Jack Ralite et des collectifs islamistes, ainsi que des filières délinquantes4. Au Journal de Saint-Denis, Yann Lalande a quitté la rédaction en chef après avoir dû renoncer à publier un éditorial sur l’assassinat de Samuel Paty, dans lequel il écrivait : « L’islamisme n’est pas un séparatisme mais un projet fascisant. Les tenants d’un islam politique radical ne visent pas à vivre leur vie à part, tranquillement. Ils entendent substituer leurs règles à celles de la République. Les seules légitimes pourtant. 5 » Voici en quels termes il expliquait son départ : « Le paradoxe de l’époque fait qu’au JSD, sur certains sujets, la censure ne vient pas de l’extérieur mais de l’intérieur. Elle est le fait de cette gauche qui passe son temps à dire ce qu’il ne faut pas faire, ou ce qu’il ne faut pas dire, plutôt qu’agir. Cette gauche (…) qui vole de chapelle identitaire en chapelle victimaire sans pouvoir ne plus assumer d’autre discours collectif que le ‘‘nous sommes tous différents’’. Cette gauche enfin qui essentialise chacun et chacune. 6 » À l’été 2020, l’historien du messalisme, Nedjib Sidi Moussa, concluait une tribune dans Libération par cet avertissement : « Si la ‘‘gauche blanche’’ s’entête à mettre en scène son autocritique et les ‘‘racisés’’ leurs seuls traumatismes, alors il n’y aura plus de place pour le débat contradictoire ou pour les interventions qui refusent de se plier à ces conditions  ». Oserait-on pour autant mettre en doute l’engagement et l’enracinement de ces trois auteurs dans la gauche ? 

Quand Farida Belghoul s’appuyait sur des femmes musulmanes pour organiser les « Journées de retrait de l’école », afin de marquer l’hostilité à l’ABCD de l’égalité promu par la ministre de l’Éducation Nationale Najat Vallaud-Belkacem, il n’y avait là nul islamo-gauchisme7. L’enquête d’Ève Sveftel sur la collusion entre l’équipe municipale de Bobigny et des mouvances islamistes, quant à elle, ne concerne pas la gauche mais l’UDI et Jean-Christophe Lagarde8. Pour chaque réélection, le maire de Mantes-la-Jolie Pierre Bédier (LR) a bénéficié du soutien sans faille d’un imam affilié au courant tabligh9. Frédérique Vidal se trompe d’objet : plutôt qu’étudier l’islamo-gauchisme, mieux vaudrait sans doute porter le fer sur l’islamo-municipalisme.

En dépit des critiques que les sciences sociales opposent aux sondages, à commencer par celle de faire advenir un phénomène d’opinion en l’explicitant sous forme de question, ces enquêtes contribuent à notre vie démocratique et à la formation de nos connaissances sur la société. L’IFOP a interrogé un panel de Français sur la perception de la réalité de l’islamo-gauchisme10. Il en résulte qu’à la question : « Diriez-vous que l’islamo-gauchisme correspond à un courant de pensée répandu dans notre pays ? », répondent OUI, selon leur affiliation partisane, 40% d’électeurs France Insoumise, 53% au Parti  Socialiste, 43% chez Europe-Écologie-Les Verts, et par catégorie socio-professionnelle, 59% d’employés, 58% d’ouvriers, 52% de professions intermédiaires, 56% de salariés du secteur privé et 56% de salariés du secteur public. Fût-elle créée par le sondage lui-même, l’accréditation de l’islamo-gauchisme comme fait politique parmi les sympathisants de gauche et les salariés vaut la peine d’être méditée.

Si les sciences sociales veulent défendre leur singularité, elles ne peuvent ni tomber dans un scientisme qui sépare les faits sociaux imaginaires des faits sociaux réels, ni se contenter de donner une forme savante à l’enregistrement de tous les ressentis, ou plus exactement à ceux des ressentis que l’on juge dignes d’être enregistrés. Mais pour aborder ces questions avec la sérénité requise, les petites phrases ministérielles ne sont d’aucun secours.

 

 

  • 1. Stéphane Beaud, La France des Belhoumi. Portraits de famille (1977-2017), La Découverte, 2018.
  • 2. Kimberlé Crenshaw, « La lutte contre le racisme doit inclure le combat contre le sexisme », Le Monde, 7 mars 2019.
  • 3. Danilo Martuccelli, « Pour et contre le postcolonialisme », Cités, 2017/4 (N° 72), p. 25-39.
  • 4. Didier Daeninckx, Municipales. Banlieue naufragée,  Paris, Gallimard, 2020. 
  • 5. Yann Lalande, « L’édito auquel vous avez échappé », Le Journal de Saint-Denis, jeudi 12 novembre 2020.
  • 6. Natacha Devanda, « Au journal de Saint-Denis, la censure vient de l’intérieur », Charlie Hebdo, 18 novembre 2020.
  • 7. Simon Massei,  « S’engager contre l’enseignement de la ‘‘théorie du genre’’. Trajectoires sociales et carrières militantes dans les mouvements anti-‘‘ABCD de l’égalité’’ »,  Genre, sexualité & société [En ligne], 18,  Automne 2017.
  • 8. Ève Sveftel, Le maire et les barbares, Paris, Albin Michel, 2020.
  • 9. David Garcia, « Dans les Yvelines, le clientélisme au quotidien », Le Monde diplomatique, Février 2017.
  • 10. Ifop, sondage du 19 février 2021.