« La guerre, c’est la paix. » Sur la fin du récit
Le « narratif » dont les médias nous rebat les oreilles sonne le glas du récit. Il n’y a de récit possible, en effet, que sur le fond d’une « décision » originaire et fondamentale qui engage le sujet dans sa parole.
« Narratif », dites-vous ? En veux-tu en voilà, plein les oreilles ! Voyez comme on cause, voyez comme on danse ! D’abord, au premier temps, on rit. La grenouille et le bœuf, le geai et le paon : la comédie se joue depuis longtemps ; la ronde change de costumes, mais garde son pas. Un éternel Laurel se veut Hardy et se rend ridicule dans cet effort même (les rôles peuvent tourner, la polarité subsiste). C’est que Hardy, pense-t-il, détient le secret de la maîtrise. Vadius et Trissotin voulaient se mirer Érasme ou Pétrarque, le miroir ne découvrait que singes. Pour nos modernes écoliers limousins, le frac est à nouveau trop court et laisse le derrière nu, si bien qu’à la fin, Monsieur Jourdain reste condamné à porter « en bas » les fleurs du « narratif ».
La cabale des importants, l’entre-soi dominant les médias, en réalité se dévoile meute dominée : vassale, elle n’ambitionne rien d’autre que d’être admise à la table des maîtres, retournement du motif « inclusif » ! Hegel pointait bien ce moment de la « flatterie », où la conscience ne survit que de son psittacisme. Dansons donc, non plus la carmagnole ou la capucine, mais la square dance !
Mais, au deuxième temps, finis les jeux et les ris. Il ne s’agit plus de l’usage d’un terme qui pourrait tomber sous la juridiction de Grevisse ou Étiemble – avec le risque, pour le censeur, de virer à son tour Vadius. Le passage au « narratif » engage une tout autre économie du discours : c’est qu’on découvre que le « narratif » sonne, en fait, le glas du récit. Caput mortuum, ce qui choit quand plus personne ne raconte, il se substitue à toute histoire. À mieux dire, il en prend la place pour la rendre impossible.
Impossible, prétendez-vous ? Nous devons nous méfier de l’autorité de Schiller et de Rousseau, suspecter le « naïf » de l’un comme le « pur cristal des fontaines » de l’autre. Le récit n’a rien de simple et ne va pas de soi. Schiller se donne les Phéaciens, Ulysse et l’aède. Il se donne donc la langue commune et ce qu’elle transmet, que chacun peut faire sien à son tour. Voilà bien l’air qui permet au récit de respirer, qui réclame une adresse reconnue comme telle, même dans les ténèbres d’une Nekuia. Rousseau se donne la transparence sans obstacle : il suffit à la voix de s’élever, il suffit au cœur de parler, il suffit à l’oreille de se tendre et le miracle se produit lors, pour parler comme Hegel : « Je, c’est nous ; nous, c’est je. » Mais il n’en est rien, c’est cette fois-ci faire fausse route. Le récit ne peut se saisir, tel Narcisse, dans le clair miroir des eaux, il est bien plutôt semblable aux mystérieuses eaux que rencontre Arthur Gordon Pym dans ses navigations. Stevenson nous le dit admirablement, quand il compare le récit à un « porteur de lanterne sourde » : la lumière est bien là, mais elle se dissimule.
Nous ne sommes pas encore au bout de « l’hiver de notre déplaisir » avec le « narratif ». Il est encore oiseau funèbre pour le récit d’une autre manière. Il n’y a de récit possible, de fait, que sur le fond d’une « décision » originaire et fondamentale quant au régime de la parole, prise bien en arrière des traits que nous avons déjà pu relever de l’adresse, de l’imputation ou de l’énigme. Cette « décision » inaugurale, ce partage fondateur, signifie que le récit, serait-il de fiction – mais, au fond, il est toujours de fiction – dans le clair-obscur même, ne se soustrait pas pour autant à l’empire du « dire-vrai ». Il suppose un sujet qui s’engage en l’engageant, s’en tient comptable en le mettant en scène. Les Anciens pouvaient rattacher cette position au genre « apophantique », celui qui présente, discerne, affirme ou nie. C’est dans ce défaut d’exposition commun à l’un et à l’autre que le « narratif » se dénonce l’autre face du story telling, cette contrefaçon du récit, que rien ne hante ni ne menace, pierre tombale chue d’un automate verbal.
L’automate vampirise pour le cadavériser ce qui fait l’économie du récit, au sens de Freud, son enracinement dans ce que, depuis Héraclite, on nomme pólemos. À entendre comme le nécessaire et perpétuel combat platonicien de l’âme avec elle-même, qui trouve sa force dans cette krisis, dans cette division et ce jugement. C’est la scène exemplaire présentée aussi par Kafka des deux adversaires : le premier pousse par derrière depuis l’origine, le second empêche d’avancer, le récit se bat avec les deux. Au fond, probablement, retrouvons-nous alors ce que la métrique a toujours voulu nous faire comprendre : l’iambe fondamental, affrontant le temps faible avec le temps fort.
Le « narratif » et le story-telling ne visent rien de moins que d’interdire cette lutte, mieux, d’en abolir même le souvenir : il ne s’agit plus de singeries ou de « contre-vérités ». Ce qu’on souhaite alors détruire à la racine, c’est jusqu’à la possibilité que les mots aient une portée quelconque pour qui que ce soit, imposer une bande-son qui puisse défiler dans n’importe quel sens et dans le vide. La dernière bande en quelque sorte, dont la boucle canonique a été entendue par Orwell le premier : « La guerre, c’est la paix. »