Photo : Keegan Barber via Wikimedia. Le président Trump et la Première dame Melania organisent Halloween à la Maison Blanche (2017)
Photo : Keegan Barber via Wikimedia. Le président Trump et la Première dame Melania organisent Halloween à la Maison Blanche (2017)

Trump ou l'histoire d'un « consacré »

La réélection de Donald Trump à la Maison Blanche peut être lue comme une consécration, non pas au sens politique du terme mais au sens religieux, la consécration désignant l'action d’accorder à une chose ou une personne un caractère divin. Précisément parce que cela nous paraît « dépasser l'entendement », il importe de saisir les ressorts profonds du choix de cet homme.


Il y a deux ans, quand beaucoup voyaient en Donald Trump un loser, y compris au sein de son propre parti, je publiais dans le journal Réforme un article titré « Victoire de Trump1 ».   Ayant rappelé qu’il avait été le premier dirigeant à traiter les journalistes de menteurs, je soulignais que son succès venait du fait que la vérité est devenue si insupportable à une grande majorité d’individus que le complotisme n’était pas prêt de s’éteindre, et qu’en l’état actuel des choses, il en restait le meilleur héraut. De fait, en se proclamant sans cesse victime d’une gigantesque machination, il a fait de son échec électoral en 2020 son premier argument de campagne. 

Kamala Harris a eu beau s’adresser aux influenceurs plutôt qu’aux journalistes, comme lui2, sa moralité l’a desservie quand elle s’est gardée d’insulter qui que ce soit. De son côté, Trump a bénéficié du fait qu’ayant déjà multiplié les calomnies en tant que chef d’État, il a fait quantité d’émules3: il a suffi à Poutine de clamer que les Ukrainiens sont des nazis et à Netanyahou de prétendre que son pays ne doit rien à l’ONU pour qu’ils narguent celle-ci et multiplient leurs crimes de guerre en toute bonne conscience, avec l’appui d’une large partie de leurs opinions. Le milliardaire fantasque est désormais totalement dans l’air du temps : un économiste qualifierait sa campagne de bon « retour sur investissement » quand un éthicien, lui, y verrait une nouvelle étape de la « banalisation du mal ».

Certes, Trump a profité du délabrement du système éducatif de son pays : une bonne part de la jeunesse, saturée de télé-réalité et de réalité virtuelle, a perdu tout esprit critique ; certes, il a bénéficié du manque et de la frustration des classes moyennes causés par l’inflation ; certes, ses avocats l’ont presque toujours protégé contre la loi ; certes son poing levé et son oreille ensanglantée, à Butler, ont frappé les esprits. Tous ces faits sont et seront encore commentés, mais ils ne sont que des épiphénomènes. Même le fait que le camp démocrate ait ignoré toutes ces années le creusement phénoménal des inégalités (comme c’est le cas de toutes les socio-démocraties), puis qu’il ait soutenu les crimes de guerre d’Israël à Gaza (comme c’est également le cas ailleurs), tout cela doit être interprété non seulement comme la fin de la confiance en la parole politique « classique », mais également comme l'éviction de la notion même de vérité. Les manoeuvres de désinformation d’Elon Musk n’auront été que le point d’orgue de ce long processus de désagrégation. 

J’appuie mes arguments sur une analyse de Jacques Ellul4vieille de plus d’un demi-siècle, qui reste inaudible tant qu’on n’intègre pas tous les mécanismes de la propagande moderne ; en premier lieu le fait que « le secret de sa réussite est de satisfaire un besoin inconscient : elle n’a d’effet que si ce besoin n’est pas ressenti comme tel mais reste inconscient5  ». Ellul est incompréhensible quand il dit : « ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique, qui nous empêche d'avoir une fonction critique 6 ». Car le transfert auquel il fait allusion est une notion psychanalytique. Or si Trump est aujourd’hui réélu, c’est d’abord parce que, bien au-delà de ses électeurs et même du territoire américain, on ignore massivement ce qu’est l’inconscient et l’on refoule l’idée même que l’on « transfère » quoi que ce soit, surtout vers la technique… laquelle devient, de facto, le premier vecteur de la volonté de puissance7. Ce qu’on appelle étrangement la post-vérité résulte ainsi de l’éradication progressive de l’idée de vérité par « le progrès » technique8.  

Ceci étant posé, comment l’humanité toute entière pourrait-elle sortir de cette impasse dans laquelle elle s’est engagée au fil des derniers siècles ? Force est tout d’abord de reconnaître que les leviers traditionnels de l’éducation (l’école, la presse, « les intellectuels » mais aussi les militants de tous bords) se retrouvent disqualifiés parce qu’ils n’ont jamais vraiment problématisé la question de ce soi-disant « progrès ». Comme l’explique l’historien François Jarrige9, c’est parce que les Lumières ont collé à la technique cette étiquette du progrès que la technocritique constitue un véritable trou noir de la pensée contemporaine.

Au XXe siècle, il revenait à l’école d’insuffler aux jeunes générations sinon la conscience, du moins ce qui s’en rapproche, l’esprit critique. L’État avait alors pour mission d’assurer le fonctionnement de l’école, en considérant les dépenses allouées non comme une charge mais comme un investissement. C’était l’ère du libéralisme. Or nous vivons celle de l’illibéralisme : l’État ne disparaît pas mais son image se concentre sur la figure de son dirigeant : ainsi la démocratie s’efface t-elle au profit de l’autocratie. On l’observe partout, y compris dans dans notre chère « patrie des Droits de l’homme », quand le ministre de l’Intérieur en vient à s’interroger sur « les limites de l’État de droit ». Certes, toutes les libertés individuelles ne s’effacent pas mais elles se calquent sur le modèle de l’efficacité économique. Le tandem Trump-Musk montre à quel point le « chef d’État » et le « chef d’entreprise » sont les incarnations d’un même paradigme, celui du self made man sûr de lui, obsédé d’efficacité. Or le succès actuel de l’illibéralisme crédite Jacques Ellul quand, dès 1954, il définissait la technique comme «  la recherche de l’efficacité maximale en toutes choses10 ».

Si Donald Trump est revenu au pouvoir, c’est parce qu’il a fait preuve d’une efficacité maximale en toutes choses et qu’il a érigé cette efficacité au rang de de valeur suprême en répudiant toutes les valeurs traditionnelles, à commencer par le bien et le vrai. On peut parier qu’il y restera dans quatre ans, car il aura confié à son ministre de l’efficacité gouvernementale le soin d’éliminer un certain nombre de « scories » constitutionnelles, comme l’ont déjà fait Xi Jing Pin et Poutine. Plus besoin d’envoyer les Proud Boys envahir le Capitole : en bon autocrate, il fera les choses légalement. Trump II, à la différence de Trump Ier, disposera pendant au moins deux ans du soutien du Sénat et de la Chambre des Représentants.   

L’école et la presse sont aujourd’hui disqualifiées pour la simple raison qu’elles cultivent encore l’esprit critique quand celui-ci n’est plus d’aucune efficacité. À l’inverse, le succès des réseaux sociaux tient au fait que l’esprit critique a été « viré », pour reprendre la terminologie trumpienne, par l’opinion et tous les détritus qu’elle charrie : non seulement les lieux communs et préjugés (raciaux, sexistes, etc) mais aussi les rumeurs, calomnies, rancoeurs, mensonges, bêtises, etc. Avatars du bien nommé Café du commerce, ces réseaux jouent aujourd’hui dans la vie économique un rôle autrement plus déterminant que la Bourse. Celle-ci a t-elle du reste jamais fonctionné, en libéralisme, sur un autre mode que celui des flux d’opinion ? 

En libéralisme, on s’appuyait sur l’argument de la main invisible d’Adam Smith, qui reposait lui-même sur une conception viciée de la liberté, celle du renard libre dans le poulailler libre. Du fait qu’on s’est habitué à cet argument, il fait jurisprudence et est devenu indiscutable en régime illibéral : aucune éthique ne peut lui résister. Trump est un être machiavélique au sens premier du terme, il suit à la lettre le conseil de l’auteur du Prince, il y a cinq siècles : en politique, ne jamais s’encombrer d’états d’âme. Je suis donc consterné quand je lis la plupart des commentaires sur sa réélection : on s’attarde sur l’efficacité de son bilan et l’inefficacité de la campagne de sa rivale (notamment du fait de son lancement tardif). Or, ce faisant, on entérine le fait qu’il est le premier dirigeant conspirationiste de l’histoire : « on fait avec ». Notre président n’a t-il pas été parmi les premiers à le féliciter, avant même la fin du scrutin ?

Trump est l’homme qui incarne la sacralité de la technique dans la sphère politique.

La myopie qui avait égaré les sondeurs états-uniens jusqu’au jour du vote, quand ils donnaient les deux candidats au coude à coude, perdurera tant qu’on n’aura pas compris que Trump est l’homme qui incarne la sacralité de la technique dans la sphère politique, quand Biden et son équipe, eux, croyaient naïvement pouvoir limiter la puissance des Gafam par la législation11. Comme si on pouvait « arrêter le progrès » !

De l’école, on ne vire certes plus grand monde12mais c’est l’école dans son ensemble qui est virée. Comment peut-on éduquer qui que ce soit au tact, au bon goût, à l’esprit critique, quand le chef de la première puissance mondiale multiplie les goujateries, les insultes, les stupidités, les mensonges ? Si nos « experts en géopolitique » ne disent pas haut et fort que là est l’essentiel et que tout le reste est secondaire, c’est qu’ils se comportent en courtisans et qu’il n’est plus nulle part dans la foule un enfant comparable à celui du conte d’Andersen, Les habits neufs de l’empereur, qui s’écrie : « le roi est nu ! » (en l’occurrence : « nul »).

Dans son article du 9 novembre, Anne-Lorraine Bujon souligne qu’à la différence de ce qui s’est joué en 2016, c’est cette fois « en pleine connaissance de cause que [les électeurs] ont choisi de lui redonner les leviers du pouvoir ». Je veux bien en convenir, mais si ces électeurs savent que ce monsieur est à l’origine d’une tentative de coup d’État et qu’il a été condamné pour avoir soudoyé une actrice porno, c’est qu’il manque à leur connaissance quelque chose qui pourrait s’apparenter au civisme. Et ce « quelque chose », c’est – me semble t-il - la conscience : ce n'est pas parce que l’on sait une chose que l’on en intègre le sens et Rabelais, en son temps, nous avertissait déjà de ce qu’il advient à l’âme quand la science ne prend pas la conscience pour compagne. En d’autres termes, c’est porté par des motivations inconscientes que Trump revient aujourd’hui aux manettes : il n’est pas seulement « réélu » mais véritablement « consacré », au sens religieux du terme, vécu comme un nouveau messie, souvent du reste de façon explicite. Le mot « consacré », présente un autre intérêt : pris cette fois à la lettre, il nous invite à penser qu'il est tout à fait possible d'être plébiscité par tout un peuple sans faire la démonstration de la moindre intelligence.

Alors ? Si l’école, les journalistes, les philosophes, les sociologues, les experts sont dépassés, sur qui ou sur quoi s’appuyer ? À mon sens sur deux questions que chacun aurait à se poser en son for intérieur : « qu’est ce qui est sacré pour moi ? » et « qu’est ce qui ne doit pas l’être ? » La première étant personnelle, je réponds à la seconde, qui touche la collectivité. Actuellement, l’État, la technique mais aussi l’argent13 sont sacralisés, et cette sacralisation constitue à mes yeux la cause de tous les maux. « Sacraliser » veut dire « accorder à quelqu’un ou quelque chose un sentiment religieux ». Il n’y a pas lieu de rêver de la fin de l’État, mais il faut cesser d’attendre de lui et de ses représentants (surtout les plus charismatiques) quelque salut que ce soit. Je ravive donc le débat sur la dimension eschatologique de l’État et la prétendue sécularisation des sociétés modernes ; débat trop peu connu, surtout en regard du syncrétisme cultivé aux États-Unis, où tout nouveau locataire de la Maison Blanche doit prêter serment sur la Bible. Carl Schmitt avait ouvert la voie il y a un siècle : « tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l'État ne sont que des concepts théologiques sécularisés14 ». D’autres lui ont emboîté le pas, citons Voegelin15, Aron16, Löwith17… jusqu’à Ellul, dans Les Nouveaux Possédés. Mais on doit au psychanalyste Carl Gustav Jung d’avoir été le plus pédagogue en 1957, dans un petit livre très accessible, l’un des derniers qu’il ait écrit : Présent et Avenir18. Seuls peuvent désacraliser l’État, la technique ou quoi que ce soit, non seulement celles et ceux qui, à défaut de pouvoir rendre à César et à Dieu ce qu’il leur revient respectivement  « sont devenus des individus » (lors d’un cheminement appelé justement « processus d’individuation »), lequel consiste à apprendre à ne jamais prendre ses désirs - petits ou grands - pour des réalités. 

Si dans un contexte géopolitique explosif 75 millions d’individus consacrent un homme dont la parole ne dépasse pas les bas-fonds, il est vital de saisir ce qui les motive en profondeur ; vital de convoquer l’inconscient quand les choses dépassent l’entendement ; vital de mesurer l’étendue et la gravité de la crise psychique, dont la crise économique19 et la crise climatique20 ne sont jamais que des reflets.

 

  • 1. Joël Decarsin, « Victoire de Trump », Réforme, 1er décembre 2022, p.13
  • 2. Piotr Smolar, « Harris et Trump privilégient les influenceurs par rapport aux grands médias traditionnels », Le Monde, 15 octobre 2024
  • 3. Joël Decarsin, « Le monde est devenu Trump », Le Monde, 22 novembre 2022
  • 4. Joël Decarsin, « L’ère de la post-vérité donne t-elle raison à Jacques Ellul ? », Le Monde, 19 janvier 2021.
  • 5. Jacques Ellul, Propagandes, 1962. Réed. Economica, 2008, p.158
  • 6. Jacques Ellul, Les nouveaux possédés, 1973. Réed. Economica, 2003, p.316
  • 7. Joël Decarsin, « Complexes autonomes et autonomies de la technique », actes du colloque « Technologies et inconscient », Société Française de Psychologie analytique, Paris, 10 avril 2021.
  • 8. Joël Decarsin, « Le vrai nom de la post-vérité », Encyclopédie de l’Agora, 14 février 2021.
  • 9. François Jarrige, Technocritiques: Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014
  • 10. Jacques Ellul, La Technique ou l’enjeu du siècle, 1954. Réed. Economica, 2008, p.3
  • 11. Valentine Faure, « Comment la droite tech américaine a pris le pouvoir », Le Monde, 15 novembre 2024.
  • 12. J’ai servi pendant 41 ans dans l’Éducation Nationale.
  • 13. Trump et Musk sont tous les deux milliardaires. Mais s’ils se retrouvent tous deux au pinacle de la politique, ce n’est pas tant en raison des capitaux qu’ils ont investi dans leur campagne (celle de Kamala Harris a été beaucoup plus coûteuse) que du fait que tout le monde « veut gagner des millions », pour reprendre le titre d’une émission de divertissement très populaire sur TF1.
  • 14. Carl Schmitt, Politische Theologie. Vier Kapitel zur Lehre von der Souveränität, 1922 ; trad. Théologie politique, Gallimard, 1988.
  • 15. Éric Voegelin, Die politischen Religionen, 1938 ; trad. Les Religions politiques, Le Cerf, 1994.
  • 16. Raymond Aron, L’avenir des religions séculières, 1944.
  • 17. Karl Löwith, Meaning in History, 1949 ; trad. Histoire et Salut. Les présupposés théologiques de la philosophie de l'histoire, Gallimard, 2002.
  • 18. Carl Gustav Jung, Gegenwart und Zukunft, 1957 ; trad. Présent et avenir, Denoël, 1962
  • 19. Joël Decarsin, « Définanciariser l’économie ? La véritable révolution intellectuelle », Le Monde, 19 décembre 2011.
  • 20. Joël Decarsin, « Crise climatique : l’impossible prise de conscience », actes du colloque « Puissance de l’Ombre », Association Jungienne de psychanalyse d’Occitanie, Toulouse, 23 mars 2023. Après avoir rappelé la définition psychanalytique du mot « déni » (acte de refuser inconsciemment de prendre conscience d'une chose dont a pourtant connaissance), j'ai, lors de ma conférence, développé l'idée que le climatoscepticisme et plus généralement la théorie du complot, relèvent d'un relèvent d'un « déni de réalité à échelle planétaire » se développant comme une pandémie face à laquelle la quasi totalité de l’humanité développerait une réaction antivax.