Un mois stupéfiant avec Donald Trump
Depuis le jour de son investiture à la présidence, Donald Trump a multiplié les annonces sensationnelles et les décisions radicales. Elles ont créé la sidération et posent la question d’un fascisme inédit aux États-Unis.
Vers la fin de sa vie en 1826, Thomas Jefferson, principal rédacteur de la Déclaration d’indépendance (1776) et troisième président des États-Unis (1801-1809), aurait déclaré sa tristesse devant le monde démocratique qu’il voyait naître et qui ne répondait plus « aux rêves révolutionnaires [ceux de la Révolution américaine] d’une république classique, fondée sur l’élitisme de la vertu ». Quatre décennies après la Révolution américaine, il voyait advenir sous ses yeux un « monde de spéculation, de banques, de papier monnaie et de protestantisme évangélique », « une prospérité ouverte aux obscurs, préoccupés par leur existence quotidienne et la quête pécuniaire du bonheur – des gens du commun sans autre souci que d’amasser de l’argent ». Et l’historien américain qui parle ainsi de la tristesse de Jefferson de conclure : « Il n’y a pas de doute que l’Amérique a chèrement payé cette démocratie : vulgarité, matérialisme, absence de racines, anti-intellectualisme1. » Même si ce jugement est exagéré – il existe aussi une autre Amérique depuis deux siècles, tout à fait respectable et même remarquable –, faut-il penser qu’avec l’élection de Donald Trump, c’est cette facette peu sympathique de la « démocrassouille » américaine qui s’est installée au sommet du pouvoir deux siècles après la « tristesse » de Jefferson ? Le premier mois du second mandat donne quelques éléments de réponse.
Blitzkrieg tous azimuts
Ce n’est pas, en soi, un train de mesures à réaliser sans délais par son équipe gouvernementale (serait-elle remplie de profils peu recommandables) qui était critiquable. Après tout, le principe est bien connu que ce qui n’est pas réalisé dans les tout premiers mois par un nouveau gouvernement a peu de chances de l’être par la suite, quand les obstacles se sont accumulés et les critiques affutées. Mais avec le Blitzkrieg tous azimuts engagé par le président le jour même de son investiture, « on allait voir ce qu’on allait voir », c’est-à-dire du « jamais vu ». À partir du 21 janvier 2025, en effet, les annonces sensationnelles se sont succédé en rafales et des décisions radicales (et folles) ont été prises sans discontinuer. Elles ont créé la sidération, qui a tétanisé ses adversaires (et même une fraction de ses partisans).
Un sort violent était promis à des milliers de personnes, des dizaines de professions, des populations et même des nations entières : les immigrés clandestins traités de criminels, les fonctionnaires qualifiés de fainéants et sommés de « dégager » ; l’USAID, l’agence des États-Unis pour le développement international, supprimée, avec des employés réduits par milliers au chômage technique et des conséquences désastreuses pour toutes sortes d’organisations non gouvernementales dans le monde et aux États-Unis mêmes ; le changement climatique moqué et dénié ; le Canada invité à devenir le 51e État et le Groenland à entrer dans le giron des États-Unis ; le territoire de Gaza transformé en Riviera mais nettoyé de sa population palestinienne, déportée en Égypte et en Jordanie ; l’Ukraine pressée de céder une partie de ses « terres rares » pour rembourser l’aide militaire accordée sous Biden, et qui ferait mieux, pour avoir la paix, de ne pas revendiquer les kilomètres carrés conquis par son agresseur Poutine ; le golfe du Mexique débaptisé « golfe de l’Amérique », le canal de Panama revendiqué ; toute reconnaissance légale refusées aux homosexuels et aux personnes trans ; les assaillants du Capitole en 2021, comptant dans leurs rangs de véritables criminels de droit commun, graciés en totalité… On en aurait presque ri comme d’un catalogue à la Prévert s’il n’y avait la violence incroyable de la mise en scène et en œuvre, et l’« épée de Damoclès » du renvoi pur et simple agitée face aux refus de s’exécuter.
Les réactions, les analyses et les résistances sont donc arrivées avec un temps de retard. Il a fallu comprendre ce qu’impliquaient réellement les promesses de rendre l’Amérique great again et de rétablir la paix dans le monde partout en un rien de temps. Comprendre que le programme politique, économique et culturel signifiait plus et autre chose que des réformes souhaitables dans le cadre de la démocratie libérale. Comprendre que le retour de Trump au pouvoir rimait, dans un autre cadre politique, en usant d’autres mots et d’autres moyens, avec « extrême droite », que donc les hommages et les visites à l’AfD d’Elon Musk et du vice-président J. D. Vance, en pleine campagne électorale allemande (ainsi que, plus tard, les saluts nazis du premier) n’étaient pas un accident de parcours, mais la réalité ordinaire de trumpistes de haut niveau et d’une partie du Parti républicain. Il a fallu comprendre le renversement incroyable des alliances à propos de l’Ukraine, les éloges pour Poutine et les blâmes pour l’Europe, réaliser qu’il n’y avait plus un agresseur et un agressé, que l’Ukraine importait peu par rapport à de bonnes relations avec le dictateur de Moscou et que son sort dépendait surtout du remboursement de son argent, les milliards dépensés par Joe Biden pendant trois ans pour sa défense.
Sans faire dans le complotisme, on peut aussi se demander si ce premier mois stupéfiant, fait pour neutraliser toute opposition à l’intérieur et à l’extérieur, sans lui laisser le temps de se reprendre et de s’organiser, n’avait pas été pensé et préparé comme tel. Et donc comprendre que l’instauration possible, après des élections démocratiques, d’une sorte de fascisme inédit n’était plus une fiction pour (se) faire peur. On est d’ailleurs en droit, dès à présent, compte tenu aussi de l’assaut du Capitole que Trump a encouragé à l’évidence en 2021, d’avoir un doute sur une alternance à la fin de son mandat. Si l’on ajoute le profil trouble des ministres et conseillers de Trump, ainsi que les décisions, les méthodes et les discours agressifs d’Elon Musk pour annihiler l’administration en place, on peut légitimement se demander où ira l’État de droit aux Etats-Unis sous le deuxième mandat de Donald Trump.
Le capitalisme sans la démocratie
Quant à l’idéologie qui anime Trump (ainsi que Musk, Vance et d’autres proches), on a beaucoup évoqué l’influence d’intellectuels et d’entrepreneurs « libertariens », en particulier Peter Thiel, un milliardaire catholique, fondateur de Paypal et lecteur assidu de René Girard et de la théorie mimétique2. Trump, qui n’est pas un intellectuel, l’a-t-il lu et assimilé, lui a-t-on démontré l’intérêt politique de ses théories, ou sont-ce ses propres intuitions et expériences personnelles qui dictent son comportement et ses décisions politiques ? La manière dont il gère le démantèlement de l’administration étatique ou de la fonction publique de l’État ressemble aux méthodes d’entreprises qui licencient en masse. Il semble partager (avec Elon Musk aux premières loges) « une autre idée qui fait son chemin dans l’imaginaire des droites contemporaines : que le capitalisme peut exister sans la démocratie3 ». C’est le monde vu depuis la Silicon Valley : « un ensemble de problèmes que la technologie doit résoudre4 ». Des idées partagées par Thiel, pour qui liberté et démocratie politique (avec les multiples « barrières » du droit) sont incompatibles. Au service de ces convictions, il y a aussi chez Trump ses capacités « tribuniciennes », sa rhétorique populiste capable de galvaniser et fanatiser les foules : il fut aussi, on l’oublie trop, acteur et animateur d’émissions de téléréalités…
Il y a enfin l’ingrédient (du) religieux, qui n’est pas sans liens avec l’éventuelle « tentation fasciste ». Le futur président et ses partisans ont bien sûr instrumentalisé sans vergogne l’attentat de juin 2024 auquel il a échappé de justesse : c’est un miracle direct de Dieu qui avait maintenu en vie le « sauveur » de l’Amérique menacée par le wokisme satanique. Depuis son élection, il a créé un « Bureau de la foi », dirigée par sa conseillère spirituelle, Paula White, une télévangéliste quelque peu « agitée », adepte de la théologie de la prospérité (la richesse est une récompense divine pour les bons croyants, et la pauvreté une punition)5. C’est du religieux « pour une large part manipulé, factice, artificiel, en carton-pâte6 », mais ça marche ! Quant aux catholiques, encouragés par une lettre du pape François à résister aux mesures contrer les immigrés non régularisés, alors qu’ils ont voté à près de 60% pour Trump (avant tout à cause de son opposition à l’interruption volontaire de grossesse et aux personnes trans), on peut surtout prévoir une scission accrue entre pro- et anti-Trump.
Des idiots
Après le désarroi initial du camp démocratique, on a assisté finalement, malgré les menaces vagues ou précises de Trump et de Musk à l’encontre des opposants, à des protestations et des résistances juridiques et morales, politiques aussi, mais elles restent timides. On se contentera de noter la réaction de J. B. Pritzker, gouverneur démocrate de l’Illinois. Largement relayée sur les réseaux sociaux, elle insiste sur l’irrationalité ou le côté insensé de certaines décisions du duo « Trump et Musk » : « Trump et Musk sont des idiots. Seul un idiot peut penser que l’on doit supprimer les services de secours d’urgence pour les catastrophes naturelles, l’éducation et les soins pour les enfants handicapés, les enquêtes sur les gangs criminels, les programmes pour maintenir un air respirable et de l’eau buvable, la surveillance des foyers où ont lieu des violences, le suivi des réacteurs nucléaires et la recherche sur le cancer. […] Après avoir discriminé, expulsé ou dénigré tous les immigrés, les gays, les lesbiennes et les transgenres, les personnes ayant une déficience intellectuelle, les femmes et les minorités – une fois que nous aurons ostracisé nos voisins et trahi nos amis – après cela, lorsque les problèmes avec lesquels nous avons commencé seront toujours là, nous regardant en face – que se passera-t-il ensuite ? […] Si vous pensez que je réagis de manière excessive et que je tire la sonnette d’alarme trop tôt, considérez ceci : il a fallu aux nazis un mois, trois semaines, deux jours, huit heures et quarante minutes pour démanteler une République constitutionnelle… »
Post-scriptum (lundi 3 mars)
Ce texte était prêt pour la publication avant la rencontre entre Trump et Zelensky du vendredi 1er mars. On pourrait la résumer en paraphrasant la dernière phrase du jugement du sénateur de l’Illinois : il n’a pas fallu un mois, trois semaines, deux jours, huit heures et quarante minutes à Donald Trump, mais à peine une demi-heure, pour démanteler une alliance de quatre-vingts ans entre les États-Unis et l’Europe, au profit de la reconnaissance d’un dictateur, d’un criminel de guerre sans scrupules et d’un agresseur qui ne garantit pas de ne pas continuer, ni de ne pas recommencer ailleurs. Le tout au cours d’une « téléréalité » hallucinante de violence verbale, pour humilier son hôte avec la complicité du vice-président J.D. Vance.
- 1. Gordon S. Woods, cité par Bernard Cottret dans La Révolution américaine. La quête du bonheur (1763-1787), Paris, Perrin, coll. « Tempus », 2004, p. 356-357.
- 2. Voir Bernard Perret, « Le pessimisme est-il forcément réactionnaire ? Contre la récupération de René Girard par la droite américaine » [en ligne], Esprit, septembre 2024.
- 3. Voir Quinn Slobodian, Le Capitalisme de l’apocalypse, ou le rêve d’un monde sans la démocratie, trad. Cyril Le Roy, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2025, p. 19.
- 4. Id., p. 224. Hartmut Rosa, le sociologue de l’accélération sociale, fait un constat assez proche : la lenteur « chronophage » des processus démocratiques est de plus en plus en porte-à-faux avec « l’accélération des processus de production et d’échanges économiques, de changement culturel et de mobilisation médiatique de l’attention ». Mais il n’en tire pas la conclusion qu’il faut remplacer la démocratie libérale, qui ralentit la décision, par les start-up qui décident dans la seconde grâce à l’intelligence artificielle. Voir Andreas Reckwitz et Hartmut Rosa, La Modernité tardive en crise. Qu’apporte la théorie de la société ?, trad. Loïc Windels et Sacha Zilberfarb, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, coll. « Bibliothèque allemande », 2024, p. 162-163. Dans ce contexte, on ne s’étonne pas de voir apparaître aussi le nom de Carl Schmitt et de sa théorie « décisionniste » de la souveraineté : « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle » (Carl Schmitt, Théologie politique [1922 ; 1969], trad Jean-Louis Schlegel, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1988, p. 15). Mais, pour Trump et les siens, la « situation exceptionnelle » semble permanente.
- 5. Sur une photo qui a largement circulé sur Internet, elle est présente pour une prière dans le Bureau ovale, avec des collaborateurs et des pasteurs dont plusieurs touchent le président comme si de son corps émanait une force sacrée.
- 6. Ce sont les mots de Fabrice Bouthillon à propos de Mussolini, dans Situer le fascisme. L’addition italienne des extrêmes (1914-1945), Paris, Cerf, 2025. Le chapitre 3 de son livre, intitulé significativement « Présence réelle », contient nombre de traits « mussoliniens » concordant avec l’utilisation du religieux par Trump, mais il faut évidemment éviter toute analogie mécanique entre les années 1920-1930 et ce qui se passe aujourd’hui.