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L’Arizona, un État pivot

L’Arizona reproduit à l’échelle d’un État les divisions politiques à l’ère du trumpisme. La campagne présidentielle de 2024 s’y joue sur les thèmes qui polarisent le plus l’opinion : l’immigration pour les Républicains, l’avortement, l’environnement et la démocratie pour les Démocrates.


L’Arizona évoque le désert de Sonora, avec ses cactus, et le Grand Canyon. C’est aussi un État qui, avec la climatisation et ses grands espaces, a attiré de nouvelles populations, ce qui lui a valu de passer de six à neuf élus à la Chambre des représentants en 2022 et de disposer désormais de onze « grands électeurs » pour l’élection présidentielle de 20241. La population d’actuellement 7, 3 millions d’habitants a fortement augmenté (plus de 13, 9 % depuis 2010) et le profil des nouveaux arrivants s’est modifié : ils sont moins nombreux à venir des États du Midwest, plutôt républicains, et sont davantage des étudiants et des cadres supérieurs qui viennent habiter les deux grandes métropoles de Phœnix et Tucson et qui ont une sensibilité plutôt démocrate. Avec les minorités, qui représenteront une majorité en 2030, ce traditionnel bastion républicain est aujourd’hui divisé à égalité entre Démocrates et Républicains. À la Chambre des représentants, les Démocrates comptent cinq représentants sur neuf et, au Sénat, le Démocrate Mark Kelly (élu en 2020 avec 48, 8 % des suffrages) est venu rejoindre l’autre sénatrice de l’État (démocrate devenue indépendante) Kyrsten Sinema, qui a décidé de ne pas se représenter. Il y a peu de chances que les Démocrates conservent ce siège en 2024, et donc leur majorité au Sénat des États-Unis.

Au niveau de l’État, les deux Chambres sont aux mains des Républicains avec une infime majorité, mais les trois postes clés de gouverneur, d’avocat général (Attorney General) et de secrétaire d’État chargé des élections ont été remportés en 2022 par les Démocrates, en partie parce que leurs adversaires républicains, qui avaient le soutien de Donald Trump, ont fait campagne sur le thème de « l’élection volée ». L’État peut donc basculer d’un côté ou de l’autre : il a donné la victoire à Trump en 2016 et à Joe Biden en 2020, avec seulement 10 000 voix d’avance (49, 4 % des suffrages, contre 49, 1 % à Trump). En conséquence, en 2024, l’Arizona reste un État pivot.

L’Arizona est un État traditionnellement conservateur, une forteresse républicaine depuis 1952, qui n’a voté démocrate à la présidentielle qu’en 1996, pour réélire Bill Clinton après une procédure d’impeachement pour mensonge et parjure, hautement politisée, et en 2020 dans un contexte d’« élection volée », annoncée par Trump avant même les résultats. Mais l’État évolue, tout en gardant une culture politique marquée par le mythe de la frontière et la méfiance envers l’État fédéral. Il est confronté aux problèmes de l’immigration illégale, à l’épidémie d’opioïdes mais aussi aux vagues de chaleur et à la pénurie croissante en eau. Tous ces sujets, ainsi que le droit à l’avortement et les dangers pour la démocratie, seront au centre des campagnes électorales de 2024.

Un microcosme de l’Amérique

Aujourd’hui, l’Arizona est un microcosme de l’Amérique et de sa division à l’ère du trumpisme. Alors que deux de ses héros étaient des personnalités pragmatiques, Sandra Day O’Connor, première femme à siéger à la Cour suprême, et John McCain, le sénateur centriste, l’Arizona a désormais le même fonctionnement que celui qui prévaut sur le plan national : la polarisation et le recours systématique au pouvoir judiciaire pour contester les décisions du parti opposé. C’est dans ce contexte, accentué par la désinformation et la persistance du mensonge de l’élection volée, que va se dérouler la campagne de 2024. Ce seront donc les thèmes qui divisent le plus l’opinion qui risquent d’être privilégiés : l’immigration par les Républicains, l’avortement et la démocratie par les Démocrates. Et les résultats dépendront du taux de participation et des règles du jeu électoral en vigueur en novembre 2024.

Aujourd’hui, l’Arizona est un microcosme de l’Amérique et de sa division à l’ère du trumpisme.

Depuis une quinzaine d’années, les Républicains, au niveau de l’État, sont connus pour leurs positions extrêmes, que ce soit les élus des deux Chambres, l’ancien avocat général Mark Brnovitch – à l’origine de l’action en justice qui a permis à la Cour suprême, en 2021, de vider la loi sur le droit de vote de 1965 d’une partie de ses clauses antidiscriminatoires – ou encore le shérif Joe Arpaio – qui détenait les sans-papiers en violation de la loi, de la Constitution et des droits humains, et s’en vantait sur les réseaux sociaux ; il a été gracié par Trump et fait désormais campagne pour lui. Au Congrès, où ils sont majoritaires, les Républicains pratiquent l’obstruction et refusent d’examiner les propositions démocrates : la polarisation est aussi forte qu’à Washington.

Fausser le jeu démocratique

En Arizona comme au niveau national, les Républicains ont contre eux la démographie et des électeurs hostiles à leurs priorités, comme le démantèlement de Medicare (le système fédéral de santé des plus de 65 ans) ou la dérégulation. Aussi usent-ils de tous les moyens pour consolider leur pouvoir : abus du découpage électoral partisan (gerrymandering) et adoption de mesures visant à rendre les initiatives populaires et le vote des minorités plus difficiles.

Par une loi de 1991, les Républicains avaient généralisé le vote anticipé par correspondance qui permet à l’électeur (sans devoir invoquer un motif quelconque – No Excuse) de recevoir son bulletin de vote à son domicile et de voter par correspondance ou de déposer son bulletin au bureau de vote. Cette procédure, plébiscitée par huit électeurs sur dix en Arizona, a toujours bien fonctionné, jusqu’à ce que Trump l’attaque avant et après l’élection de 2020. Les Républicains ont tenté la voie judiciaire pour éliminer la pratique, contestant une procédure qui ne satisferait pas à l’exigence de « secret » du vote, mais la cour d’appel ne les a pas suivis. Sous couvert de lutte pour « l’intégrité électorale », ils ont alors adopté une loi, immédiatement promulguée par le gouverneur républicain Doug Ducey en 2021, qui restreint la possibilité de voter de façon anticipée.

La Constitution de l’Arizona donne aux électeurs la possibilité de proposer de nouvelles lois ou des amendements constitutionnels par voie d’initiative populaire. Les groupes de citoyens doivent réunir un certain nombre de signatures pour mettre une proposition au vote. C’est ainsi qu’ont été adoptés plusieurs textes auxquels s’opposaient les Républicains au Congrès, notamment une augmentation du salaire minimum et l’adoption d’un impôt sur les revenus supérieurs à 250 000 dollars. Cela explique la stratégie des Républicains : rendre les initiatives plus difficiles et recourir à la voie judiciaire pour les contester. Ils ont ainsi obtenu l’interdiction par le juge, en 2016, de la pratique de la « prime par signature obtenue », certes non dénuée d’effets pervers, mais très efficace pour atteindre le seuil nécessaire au dépôt de la proposition. La loi a été contestée en justice, mais la cour suprême de l’État a conclu que la loi ne viole pas le droit de pétition. En cas de succès de l’initiative et sous les prétextes les plus variés, les Républicains n’hésitent pas à demander au juge l’invalidation d’un maximum de signatures. Et ils parviennent souvent à leurs fins, comme dans le cas de l’initiative populaire (Free and Fair Election Measures) qui visait à revenir sur les mesures restrictives en matière de droit de vote prises par la législature dominée par les Républicains. La cour suprême a confirmé le rejet d’un nombre suffisant de signatures ; il est vrai que le gouverneur républicain a nommé cinq de ses sept juges.

Les arrière-pensées derrière ces manœuvres sont claires. Les associations progressistes engagées en faveur du droit à l’avortement et des libertés civiles veulent sanctuariser le droit à l’avortement par voie d’initiative populaire en 2024. Si la proposition est sur le bulletin de vote, la mobilisation des électeurs progressistes est assurée, comme elle l’a été dans des États « rouges » (républicains), comme le Kansas ou l’Ohio, qui ont voté très majoritairement pour inscrire dans la loi ou la Constitution le droit à l’avortement. La cour suprême de l’Arizona a en effet jugé qu’une loi de 1894 interdisant tout avortement entrait en vigueur dès la décision Dobbs de la Cour suprême en 2022, qui a mis fin au droit constitutionnel à l’avortement. Devant le tollé, il s’est trouvé en quelques jours une majorité (composée des Démocrates et de plusieurs Républicains inquiets des incidences électorales) dans les deux Chambres pour abroger cette loi. Il reste une loi de 2022 autorisant les avortements jusqu’à quinze semaines. L’initiative populaire Arizona for Abortion Access aurait le mérite de clarifier la situation et de sanctuariser le droit jusqu’à la viabilité du fœtus (vingt-quatre semaines), mais obtenir son inscription sur les bulletins de vote implique de recueillir près de 400 000 signatures valides provenant d’électeurs inscrits sur les listes. Comme à chaque fois, certaines des signatures seront contestées et invalidées. Car les enjeux sont importants.

La campagne de 2024

Outre l’avortement et les dérapages antidémocratiques qui vont mobiliser les Démocrates, et l’immigration, cheval de bataille des Républicains2, la pénurie d’eau3 et le refus des élus républicains de reconnaître les problèmes liés au changement climatique vont peut-être s’inviter dans le débat électoral. C’est important, car les élections vont se jouer sur le taux de participation de chaque camp. La défense de l’environnement et l’initiative sur le droit à l’avortement peuvent mobiliser les jeunes et les inciter à aller voter. Mais il faudrait une victoire large aux Démocrates dans l’État qui fut (et est encore) le plus réceptif au mensonge de l’élection volée. Et une loi adoptée après les élections de 2020 pour « renforcer la confiance dans les résultats électoraux » facilite les demandes de recomptage en cas de résultats serrés. Selon de nombreux responsables électoraux, si elle est instrumentalisée, cette mesure risque de rendre impossible le respect des dates butoirs prévues par la Constitution – le 17 décembre 2024 et le 6 janvier 2025.

  • 1. Sur un collège de 538 « grands électeurs », on estime que 260 iront au candidat démocrate et 235 au candidat républicain. La majorité étant de 270 grands électeurs, l’Arizona et six autres États pivots (la Géorgie, la Pennsylvanie, le Wisconsin, le Michigan, le Nevada et la Caroline du Nord) détermineront à qui iront les 43 grands électeurs disputés.
  • 2. Des mesures contre les migrants ont été mises en place dès 2000, avec le refus d’accorder le permis de conduire aux sans-papiers et aux dreamers (ceux qui sont arrivés aux États-Unis très jeunes, y ont fait leurs études et ont commencé à y travailler) ou la vérification obligatoire du titre de séjour lors des arrestations. Voir Damien Simoneau, « “Don’t California my Arizona”. Mobilisations et polarisations partisanes autour de l’immigration », dans David Diallo, Éric Rouby et Adrien Schu (sous la dir. de), Trump ou l’érosion de la démocratie américaine, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2023.
  • 3. Fondomonte Arizona, filiale d’Almarai, dont le siège social est à Riyad, a obtenu des baux ruraux sur de larges superficies pour y cultiver du foin de luzerne qu’elle exporte en Arabie saoudite, où l’utilisation de l’eau à des fins agricoles est très réglementée. La nouvelle gouverneure Katie Hobbs a refusé de renouveler ceux des baux venus à échéance. L’eau est un enjeu d’autant plus important que l’Arizona est devenu une terre d’élection des géants des semi-conducteurs. Le taïwanais TSMC, l’américain Intel et le néerlandais ASM investissent massivement, attirés par les 52, 7 milliards de dollars de subventions et aides du programme fédéral CHIPS. Or les semi-conducteurs sont de grands consommateurs d’eau.