Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

L'Amérique vue de l'océan

La « Frontière » de l’Ouest américain est en réalité un avatar de la première « frontière », celle de l’océan Atlantique, franchie par les Pères pèlerins au xviie siècle. La mer participe largement à la construction de l’identité et de la mythologie nationales des États-Unis ; l’imaginaire de la conquête (les corsaires de la guerre d’indépendance), l’esprit d’entreprise (industrie baleinière) y sont associés, en oubliant parfois trop facilement ceux qui sont à fond de cale du rêve américain, notamment les esclaves africains.

On ne tombe pas sur l’Amérique par hasard… sauf lorsqu’on la découvre. On ne peut, au détour d’un chemin, d’un fleuve, d’une promenade ayant perdu son cours, traverser par mégarde une invisible frontière. Il faut s’y rendre, ou y être amené, il faut, en somme, traverser l’océan. Les Américains ne sont pas, comme les Anglais, un peuple de marins mais un peuple de frontière. Et la mer est la première frontière, l’horizon de la terre promise. Si elle participe de la construction politique et imaginaire/poétique des États-Unis, c’est donc à travers l’image de la traversée. Et la traversée première, du moins dans la mythologie nationale, est celle des Puritains, les Pèlerins du xviie siècle. Bien des pionniers, aux prises avec l’autre frontière, celle, terrestre, qui se déplaçait sans cesse vers l’Ouest, s’imaginaient d’ailleurs en nouveaux pèlerins. Et ce n’est pas un hasard si James Fenimore Cooper, le romancier de la frontière, a écrit nombre de romans maritimes. Car la traversée, c’est la transformation. Elle est, en elle-même, créatrice d’identité. C’est donc l’océan qui fait les États-Unis, l’océan aussi qui, à la fin du xviiie siècle et au début du xixe, porte l’imaginaire de la conquête et de la découverte de nouveaux horizons.

L’Amérique comme terre promise, comme « cité sur la colline », société parfaite, loin des compromissions et de la décadence de la vieille Europe, se vit comme un bateau voguant vers l’idéal démocratique. Sans voir, souvent, qu’à fond de cale, il y a ceux qui font avancer la galère, enchaînés, affamés, esclaves noirs transportés sur le nouveau continent en même temps que ces pèlerins « fondateurs », immigrés européens venus contempler le rêve américain et faire tourner, à la fin du xixe siècle, la « machine » Amérique, hommes, femmes et enfants pesés, examinés, validés, que l’on ne laisse entrer que si l’on estime que leur « passage1 » les a rendus aptes à s’implanter, à s’ancrer dans cette nouvelle terre, née des eaux telle Vénus, et cachant, comme elle, certaines parties de son corps aux regards.

La Vénus de l’Atlantique

L’île de la Tempête de Shakespeare est-elle américaine ? Caliban est-il un « autochtone », qui se retrouve pris, comme Ariel, l’esprit ami du sorcier Prospero, dans des querelles de colons auxquelles il ne comprend goutte ? Quoi qu’il en soit de l’influence du Nouveau Monde sur cette pièce tardive (dont l’écriture se situerait aux alentours de 1610-1611, soit quelques années après l’arrivée des premiers colons anglais à Jamestown, en Virginie, en 1607), elle a donné à la langue anglaise l’expression qui incarne l’imaginaire marin : le sea change, la transformation par les eaux. Dans l’acte I, Ariel annonce à Ferdinand la mort de son père (qui est en réalité bien vivant) dans le naufrage, par ces mots :

Par cinq brasses sous les eaux
Ton père étendu sommeille.
De ses os naît le corail,
De ses yeux naissent les perles.
Rien chez lui de périssable
Que le flot marin ne change
En tel ou tel faste étrange2.

Sea change signifie depuis en anglais « transformation profonde ». La mer transforme les os en bijoux, les corps en trésors. Elle est, en elle-même, créatrice d’une identité nouvelle.

C’est sur cette idée de la traversée créatrice qu’émerge l’un des mythes fondateurs des États-Unis, celui des Pères pèlerins, ces puritains anglais qui, critiquant les dérives de l’anglicanisme, veulent en revenir à un calvinisme plus pur, plus proche, selon eux, de l’esprit de la Réforme. Plusieurs d’entre eux, après s’être réfugiés aux Provinces-Unies, tentent l’aventure américaine. Le Mayflower fait route vers le nord de la Virginie, en 1620, et, dix ans plus tard, c’est l’Arbella qui touche les côtes de ce qui deviendra le Massachusetts. Deux navires, deux hommes (William Bradford et John Winthrop), deux textes (le “Mayflower Compact” et le sermon « Modèle de charité chrétienne »), seront érigés plus tard au rang de fondations de l’esprit américain d’entreprise et de démocratie. Dans cet imaginaire démiurge, tout comme l’Amérique « apparaît » lorsqu’elle est découverte, l’Américain naît de la traversée elle-même ; le désir de pratiquer sa foi librement se transforme, par la grâce des flots, pourrait-on dire, en projet de société, en aspiration démocratique. La « cité sur la colline » de Winthrop, le contrat entre égaux des passagers du Mayflower, tous deux prononcés, ainsi le veut la légende, sur les eaux mouvantes de l’Atlantique, établiraient les fondements solides d’une nation encore à venir.

Mais l’onde claire du roman national se trouble à la lecture des textes eux-mêmes. Le sermon de Winthrop ne repose pas sur l’idée d’une égalité entre les hommes, mais sur l’importance pour chacun de rester à la place que Dieu lui a assignée3. Le futur gouverneur du Massachusetts n’appelle pas ses frères à la transformation, mais les enjoint au contraire à se comporter dans le Nouveau Monde exactement comme ils le faisaient en Angleterre4. Quant à la « cité sur la colline » qui naît des eaux de l’Atlantique, elle n’est pas présentée comme un modèle a priori que le monde entier devrait suivre ; elle est sous le regard du monde, et le moindre écart non seulement la ferait sombrer, mais porterait atteinte au Dieu dont elle se réclame. Le sermon de Winthrop place ainsi l’aventure américaine sous le signe de la contrainte davantage que de la liberté, de la hiérarchie davantage que de l’égalité.

La reconstruction de cette traversée en mythe, faisant de l’Amérique la Vénus de l’Atlantique, soudain sortie des eaux pour advenir à la liberté et à la démocratie dans le projet puritain, s’opère vers le milieu du xixe siècle, dans le contexte d’une tension grandissante entre Nord et Sud autour de la question de l’esclavage. Si le Mayflower en vient alors à représenter l’idéal d’une société d’égaux, cet idéal s’incarne dans les États du Nord. Car au Sud, en 1619, c’est un autre bateau qui accoste aux rives de la Virginie, un navire hollandais qui transporte à son bord, entre autres passagers, une vingtaine d’esclaves noirs. En 1839, Robert C. Winthrop, descendant du John Winthrop de l’Arbella, présente ainsi cette concomitance symbolique :

Je vois ces deux bateaux chargés par le destin, luttant pour le sort d’une même nation pourtant divisée, voguant sur la même mer déchaînée, incarnant les principes du bien et du mal portés par le même grand océan de l’existence humaine5.

L’idéalisation des Pères pèlerins a comme pendant la diabolisation des États du Sud, terres de l’esclavage qui gangrène une nation pourtant vouée à la liberté et à l’émancipation ; or cette interprétation, dictée par des visées politiques, présente l’esclavage comme un corps étranger, qui n’a pu s’implanter que parce que certains États s’en sont fait les complices, et ne remet pas en question la pureté du projet des Pèlerins. Si le négrier de 1619 n’est pas significatif en termes historiques dans le développement de la traite vers les États-Unis6, la concomitance de ces deux traversées installe au contraire l’esclavage au fondement de la société coloniale, et marque le début d’une présence souterraine, à fond de cale du rêve américain ; c’est l’ombre noire qui, selon Toni Morrison, informe la littérature américaine, jusque dans la manière dont elle l’ignore obstinément :

La manière même dont la littérature américaine se définit comme entité cohérente provient de cette population instable et déstabilisante7.

La traversée transatlantique devient alors le vecteur de l’ambiguïté, le bateau le lieu où la société américaine construit sa fiction, celui aussi où la hiérarchie peut être subvertie, où les apparences deviennent trompeuses ; l’onde de l’océan provoque, comme les étendues sablonneuses du désert, des mirages. Ainsi, dans Benito Cereno, longue nouvelle d’Herman Melville8, Amasa Delano, capitaine du bateau américain Bachelor’s Delight, se rend à bord du Saint Dominick pour venir en aide à son équipage, réduit à la faim et à la soif par les tempêtes et les maladies. Il rencontre le capitaine Benito Cereno, noble espagnol dont le comportement, fait de morgue et d’incertitude, le surprend. Don Benito est secondé par son esclave noir, Babo, qui ne le laisse jamais seul ; il est physiquement faible et ses sautes d’humeur finissent par inquiéter Delano, qui se demande si l’Espagnol n’est pas en train d’ourdir son meurtre. Il s’avère finalement que les esclaves noirs transportés par le Saint Dominick se sont mutinés, ont tué un certain nombre d’officiers blancs, et ont obligé les autres à leur obéir, leur faisant promettre de les emmener au Sénégal. Pendant tout le temps où Delano se trouve à bord, les Blancs font donc semblant d’être encore les maîtres, tandis que les esclaves feignent de leur obéir. Dès le début du texte, l’ambiguïté, la duplicité sont inscrites dans la mer même, qui ne se laisse pas déchiffrer, enveloppée dans une aube grisâtre, comme l’étrange bateau qui n’affiche pas ses couleurs… L’Américain pourtant, doté d’un caractère bon et confiant, croit à la fiction, malgré les doutes qui de temps à autre l’assaillent. Rien ne vient ébranler ses certitudes, à savoir que sur un bateau où se trouvent des Blancs et des Noirs, les premiers sont nécessairement les maîtres des seconds.

L’égalité fondatrice du mythe américain telle qu’elle est représentée à travers la traversée des Puritains, comme une coupure nette avec l’Angleterre, une nouvelle naissance sur les flots de l’océan, masque ainsi la réalité du projet des Pères pèlerins. On les voudrait déjà américains quand ils étaient encore anglais, on les rêve démocrates quand ils étaient théocrates, on les voudrait purs quand ils n’étaient que puritains.

On crée ainsi une identité américaine de la traversée transformatrice qui rejette l’impensé à fond de cale, et la fiction s’enracine si bien, loin des vagues mouvantes qui en sont l’origine, que, comme le montre Melville, lorsque les Noirs prennent le pouvoir, l’Américain, lui, ne s’en rend même pas compte.

À la conquête des flots

Si l’idéal démocratique se construit dans la figure d’une traversée que l’on peut définir comme providentielle, il est un autre mythe fondateur des États-Unis qui emprunte à l’imaginaire marin : celui de la Frontière. Comme le premier, il est construit a posteriori, à travers notamment la conférence de Frederick Jackson Turner, « Le sens de la Frontière dans l’histoire américaine », prononcée en 1893, dans laquelle Turner annonçait, en même temps que son importance dans la formation de l’identité américaine, la fin de cette Frontière. Il peut sembler paradoxal d’associer la Frontière, l’expansion vers l’Ouest (qui s’éloigne, donc, du rivage atlantique), les grandes plaines désertiques et les Montagnes rocheuses, à la mer. Pourtant, l’esprit pionnier a quelque chose de l’esprit pirate, et l’idée d’un territoire en mouvement fait de la nation en perpétuelle construction une nation liquide, de l’éternel recommencement. Les pionniers apparaissent à la fois comme des pèlerins (l’Atlantique, après tout, était la première frontière) et des pirates, qui construisent une société fondée sur la conquête et la prédation plutôt que sur le contrat et la légalité. La société de la frontière a quelque chose de la société marine : à l’écart des centres de pouvoir, dans un territoire inconnu aux dangers imprévus, composée principalement d’hommes, associant aventure et violence.

Il serait cependant faux de voir l’exploration de l’Ouest comme une forme de relais à la frontière maritime, dans l’imaginaire comme dans les faits. À la fin du xviiie et au début du xixe siècle, les deux vont de pair, et la nouvelle nation américaine se lance dans l’exploration et la conquête du continent (cette traversée se faisant aux dépens des Indiens comme la traversée océanique se doublait de la traite des Noirs) en même temps qu’elle affirme sa présence sur les mers, poursuivant par ce biais sa quête d’indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne. La circulation sur l’Atlantique et l’abord des ports américains sont semés de périls, les nations en guerre étendant leurs conflits au nouveau continent et à la nouvelle nation. Ainsi, la guerre de 1812 entre les États-Unis et la Grande-Bretagne (également connue sous le nom de « deuxième guerre d’indépendance ») doit beaucoup à l’enrôlement forcé de marins américains dans la Royal Navy et aux conséquences néfastes sur le commerce maritime américain du blocus anglais de nombreux ports européens. Et c’est après cette guerre (qui se termine en 1815 sur des positions guère différentes de celles sur lesquelles elle avait commencé en termes de conflits territoriaux – notamment sur le sol canadien) que les États-Unis s’affirmeront véritablement comme une puissance maritime, sur le plan commercial tout d’abord, puis à la fin du siècle et au début du xxe, dans le domaine militaire.

Cette concomitance des deux « frontières », maritime et terrestre, se retrouve dans les œuvres de James Fenimore Cooper, le romancier de la conquête de l’Ouest. S’il est principalement connu pour ses romans de la série « Bas-de-Cuir » (Leatherstocking novels), dont le plus célèbre est le Dernier des Mohicans, Cooper est également considéré comme l’inventeur du roman maritime aux États-Unis. Il a lui-même été marin – et même détenteur de parts dans un baleinier – et a écrit de nombreux romans sur la mer (The Pilot, The Red Rover, Homeward Bound…) ainsi qu’une histoire de la marine américaine9. Il voulait par là, comme il le précise dans la préface au Pilote, remédier à un vide littéraire, la mer étant souvent considérée comme trop monotone pour faire l’objet d’une œuvre, et décrire la vie des marins de manière précise et vraie (contrairement à ce qu’avait fait Walter Scott dans le Pirate) pour qu’elle puisse inspirer les terriens. Ce qu’il fait aussi à travers ces romans maritimes, c’est, tout comme dans ses récits de la frontière, donner forme à une vision de l’Amérique, des États-Unis, créer un imaginaire national. Sur mer, celui-ci est incarné par le corsaire (privateer), qui, avec l’autorisation d’un État, attaque en temps de guerre les navires marchands (et non les navires combattants) de l’ennemi : dans le Pilote, Cooper choisit comme héros John Paul Jones, figure historique de la guerre d’indépendance, et mêle politique et aventure pour écrire un véritable roman de l’Atlantique. Il associe une vision romantique de la mer (qui devient le moyen pour le héros de se découvrir en surmontant les obstacles qui se présentent à lui) à une description précise de la vie sur un bateau. La mer et la frontière apparaissent donc comme des épreuves similaires pour les protagonistes des romans de Cooper, tout comme elles participent toutes deux à la création de la mythologie nationale.

Mais d’autres écrivains ont donné de la mer une description moins flatteuse, refusant de voir en elle la simple possibilité d’accomplissement de l’individualisme et de la liberté. Car la fluidité, le mouvement perpétuel de l’océan vont de pair avec une société marine hiérarchisée et violente, où le simple matelot, bien souvent, est traité comme un esclave. C’est du moins ce que voulait dénoncer Richard Henry Dana Jr. dans Deux années sur le gaillard d’avant10 (1840) ; étudiant à Harvard, Dana décide, pour des raisons de santé, de faire un voyage en mer. Mais, plutôt que de s’embarquer pour un « Grand tour » d’Europe, comme le faisaient nombre de jeunes Américains de sa classe sociale, il s’engage dans la marine marchande, et va de Boston jusqu’en Californie en passant par le cap Horn à bord du bien nommé Pilgrim (pèlerin), s’arrêtant de port en port pour charger à bord des peaux de vaches à tanner. Le texte est en fait son journal, dans lequel il décrit les conditions de vie des marins, et notamment les violences corporelles dont ils sont victimes. Malgré sa prose simple et directe, et sa visée avant tout protestataire, le livre devient un best-seller et un grand classique de la littérature maritime américaine.

Liberté et aliénation, commerce et avidité ; les romanciers du xixe siècle partent à la conquête des flots et contribuent ainsi à la construction d’une mythologie nationale. Celle-ci, dans les romans maritimes, se fait au contact de l’Angleterre et de sa puissance navale, en face à face avec des paysages grandioses (voir par exemple la description du cap Horn dans le livre de Richard Henry Dana) qui font écho à la célébration de la nature américaine, comme si continent et océan se reflétaient l’un dans l’autre. Mais le voyage initiatique est aussi, souvent, un voyage commercial, et l’exploration est associée à l’exploitation. La mer nourrit l’industrie naissante de la jeune nation comme sa littérature.

L’océan, entre profit et poésie

À bord du Mayflower, alors qu’ils s’organisaient pour fonder leur future société du Nouveau Monde, les Pèlerins puritains virent affleurer un instant à la surface des eaux des baleines noires, près de la proue du bateau. Nul doute qu’ils en furent surpris, ces animaux étant plutôt rares dans la mer du Nord, qu’ils avaient franchie pour se rendre d’Angleterre aux Provinces-Unies. Pourtant, la baleine allait devenir un élément central de l’économie et de l’imaginaire de la Nouvelle Angleterre.

La chasse à la baleine s’implante dès la fin du xviie siècle, notamment sur l’île de Nantucket, au sud de Cape Cod, dans le Massachusetts. Au xviiie, elle se développe, mais souffre aussi des soubresauts politiques du nouveau continent ; la guerre d’indépendance décime les flottes baleinières américaines, les Anglais imposent des taxes sur l’huile de baleine en provenance des États-Unis, et la guerre de 1812 porte à nouveau un rude coup à cette industrie naissante. C’est à partir de 1820 que s’ouvre l’âge d’or de la chasse à la baleine. De nouvelles routes sont explorées par les marins (le Pacifique par le cap Horn, les eaux de l’Arctique), les ports baleiniers se multiplient (la flotte de New Bedford, toujours dans le Massachusetts, dépasse celle de Nantucket en 1823) et les océans deviennent de véritables terrains de chasse pour des équipages qui se voient à la fois comme des commerçants et des aventuriers. Si la mer continue à représenter la liberté de la conquête et le danger de l’inconnu, elle est également associée au profit et à la technique, la chasse et le dépeçage des baleines se perfectionnant au fil des années, au gré de la demande du commerce mondial (si l’huile de baleine demeure prisée, le fanon – cette lame cornée qui habille la mâchoire de l’animal – devient une marchandise recherchée).

En ce deuxième tiers du xixe siècle, au moment où l’industrie baleinière est à son zénith (plus de sept cents bateaux battant pavillon américain aux alentours de 1845), elle investit également le champ littéraire. Sur le plan matériel, biographique tout d’abord : James Fenimore Cooper investit dans un baleinier (entreprise qui finira par lui coûter de l’argent…) et Herman Melville embarque, en 1840, à bord de l’Acushnet pour un périple de trois ans. Puis dans les œuvres : le seul roman d’Edgar Allan Poe, les Aventures d’Arthur Gordon Pym11 (dont le titre anglais est l’Histoire d’Arthur Gordon Pym de Nantucket), se déroule sur un baleinier, même si le projet initial d’un roman d’aventure maritime assorti de détails réalistes se mue bien vite en voyage hallucinatoire aux confins du monde et de l’esprit. Et bien sûr, le roman « baleinier » américain, Moby Dick12 de Herman Melville, dans lequel l’imaginaire de la mer, la dislocation du roman et l’indéchiffrable énigme de la baleine blanche se conjuguent pour créer une œuvre indéfiniment interprétable dans laquelle poésie et encyclopédie vont de pair.

In landlessness resides the highest truth : la vérité est dans l’absence de terre. Le roman de Melville est placé sous le signe de l’indétermination, de l’inachevé, et ce dès la première phrase (« Appelez-moi Ismaël »), qui pose l’identité du narrateur comme une convention, une décision dont on ne sait si elle correspond ou non à la vérité. Tout au long de l’œuvre, ce narrateur exalte les vertus du manque, de l’inachevé, de l’indéfini, qu’il associe à la mer et au monstre qu’elle abrite. Moby Dick est cette blancheur insondable, ce Léviathan qui perpétuellement oscille entre légende et réalité. Et l’élément liquide est ce qui lui permet de se maintenir dans cet entre-deux que cultive le roman lui-même. Car à la poésie de sa plume, à l’ironie de son verbe, le narrateur associe – comme le faisait Cooper peu de temps avant dans sa préface au Pilote, mais avec bien plus de distance – un souci encyclopédique et réaliste. Il veut réhabiliter les chasseurs de baleines aux yeux du grand public, il veut dispenser le plus de savoir possible sur les baleines, la manière dont on les chasse, la manière dont elles ont été représentées à travers les âges. Les chapitres narratifs alternent ainsi avec des chapitres descriptifs, qui recensent les ouvrages consacrés aux baleines, les tableaux qui les dépeignent, mais aussi tout un savoir technique autour de l’industrie baleinière (voir les chapitres lx et suivants, qui décrivent tous les outils employés pour chasser la baleine, ainsi que la manière dont on « traite » l’animal, une fois tué, et les différents usages que l’on peut faire de sa peau, de sa chair, de son huile, et du précieux ambre gris).

C’est cette accumulation de connaissances qui crée la dissonance dans le roman, entre la poésie et l’encyclopédie, entre l’excès et le manque. Car sous la plume de Melville, et dans le personnage d’Achab, la conquête des mers se transforme en obsession, l’entreprise commerciale13 en quête métaphysique. Comme si derrière l’illusion de la liberté perçait toujours une soif de vengeance, une obsession d’aller toujours plus loin qui n’est pas un progrès mais le signe d’un manque. L’horizon qui se dessine au loin n’est plus alors ce qui ouvre le champ des possibles mais ce qui empêche de voir ce que l’on a sous les yeux. D’aucuns ont suggéré – parmi de nombreuses autres interprétations – que la blancheur aveuglante de Moby Dick, qui finit par détruire le Pequod et une grande partie de son équipage, figurait en creux la noirceur des esclaves qui, lorsque le roman fut publié en 1851, faisaient déjà craquer le bois de la cale du rêve américain.

*

La guerre de Sécession a éloigné les États-Unis de leurs côtes, pour les enfermer dans les affres de la guerre civile, une guerre terre à terre, corps à corps, pied à pied. « Depuis vingt-cinq ans, nous avons détourné nos yeux de la mer », écrit en 1890 Alfred Thayer Mahan dans The Influence of Sea Power Upon History (l’influence de la puissance maritime dans l’histoire), livre dans lequel il enjoint les États-Unis à regagner leur influence maritime. Comme si l’eau seule pouvait panser les plaies de la guerre et d’une reconstruction lente et difficile. Les tournants de siècles sont propices au maritime : l’arrivée des premiers colons au début du xviie (sans remonter à la « découverte » de l’Amérique à la toute fin du xve), les aventures atlantiques de la fin du xviiie, l’expansion maritime (Cuba, les Philippines…) au tournant des xixe et xxe, et aujourd’hui la réorientation des objectifs stratégiques américains vers le Pacifique. Comme si les États-Unis avaient besoin de s’arracher à la terre, périodiquement, pour oublier peut-être ce qui s’enracine – l’esclavage, la pauvreté, la violence – dans un pays qui se rêve libre de toutes les contraintes, pour imaginer un nouvel avenir, une nouvelle frontière. Le xxie siècle sera-t-il celui d’une nouvelle puissance américaine, liquide, aérienne (les opérations militaires terrestres étant peu à peu remplacées par des drones), éolienne ? L’eau s’insinue jusque dans la terre, dans la roche, pour la faire exploser, dans la fracturation hydraulique qui permet d’exploiter le pétrole et les gaz de schiste14 ; l’eau n’est pas pacifique, le fluide peut se faire prédateur. L’imaginaire liquide peut servir à masquer ce que la terre a de trop insistant.

  • 1.

    On appelle “Middle Passage” la traversée de l’Atlantique des esclaves africains pendant la traite. Hubert Deschamps, historien, auteur de nombreux ouvrages sur l’Afrique, traduisait cette expression par « noir passage », comme l’explique Bertrand Van Ruymbeke dans l’Amérique avant les États-Unis. Une histoire de l’Amérique anglaise, 1497-1776, Paris, Flammarion, coll. « Au fil de l’histoire », 2013.

  • 2.

    Chanson d’Ariel dans la Tempête. Œuvres complètes de Shakespeare, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de La Pléiade », vol. 2, 1959.

  • 3.

    Pour une analyse du sermon de Winthrop, voir Denis Lacorne, De la religion en Amérique, Paris, Gallimard, 2007 (rééd. 2012).

  • 4.

    « Tout ce que nous avons fait, ou aurions dû faire, lorsque nous vivions en Angleterre, nous devons le faire, et le faire encore mieux, là où nous allons », John Winthrop, “A Model of Christian Charity”.

  • 5.

    Robert C. Winthrop, “Address Before the New England Society in the City of New York, December 23, 1839”.

  • 6.

    La traite en effet se développe surtout à la fin du xviie siècle et au cours du xviiie siècle. Pour une discussion historique sur les origines et l’évolution de l’esclavage aux États-Unis, voir B. Van Ruymbeke, l’Amérique avant les États-Unis…, op. cit., p. 224 sqq.

  • 7.

    Toni Morrison, Playing in the Dark, Paris, Christian Bourgois, 2007.

  • 8.

    Herman Melville, Benito Cereno, Paris, Gallimard, coll. « Folio bilingue », 1994.

  • 9.

    Notons par ailleurs que le quatrième tome de la saga des Bas-de-Cuir, le Lac Ontario (en anglais The Pathfinder), est sous-titré « La mer intérieure ».

  • 10.

    Richard Henry Dana Jr., Deux années sur le gaillard d’avant, Paris, Payot, 2002.

  • 11.

    Edgar Allan Poe, les Aventures d’Arthur Gordon Pym, Paris, Le Livre de poche, 2007.

  • 12.

    H. Melville, Moby Dick, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 1996. Nous parlons ici de « baleine » par facilité ; pour être précis, précisons tout de même que Moby Dick, tout comme la plupart de ses acolytes littéraires américains, n’est pas une baleine mais un cachalot (sperm whale).

  • 13.

    Incarnée par Starbuck, le capitaine en second du Pequod, qui rappelle à Achab : « Je suis venu ici pour chasser des baleines, et non pour assumer la vengeance de mon chef », H. Melville, Moby Dick, op. cit., p. 235-236.

  • 14.

    Qui a aussi inspiré les artistes. Voir le roman de Jonathan Franzen, Freedom, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 2012 et le dernier film de Gus Van Sant, Promised Land, 2013.

Alice Béja

Maîtresse de conférences à Sciences Po Lille, chercheuse au CERAPS-CNRS, Alice Béja est spécialiste de l’histoire culturelle et politique des Etats-Unis. Elle travaille sur les mouvements protestataires américains de la fin du XIXe et du premier XXe siècle ainsi que sur leurs représentations littéraires. Ancienne rédactrice en chef de la revue Esprit, elle a notamment publié Des mots pour se

Dans le même numéro

La mondialisation par la mer

Flux tendu, stock zéro: la révolution du conteneur

Le Havre, Marseille, Tanger Med et les nouvelles routes maritimes

L'Amérique et la France vues de l'océan