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Photo : MichaelVadon, wikimédia 2017
Photo : MichaelVadon, wikimédia 2017
Dans le même numéro

Trump contre l’Amérique

septembre 2020

L’essor de Trump aux États-Unis s’explique par trois facteurs principaux : l’évolution économique, la division raciale et la guerre tribale entre les deux partis majoritaires. Mais il est possible de garder confiance en la démocratie constitutionnelle américaine.

À première vue, le phénomène Trump aux États-Unis présente de fortes similitudes avec la vague de populisme de droite qui a récemment balayé l’Europe. Trump a soutenu très tôt le Brexit. Il compte parmi les admirateurs de Boris Johnson et de Viktor Orbán, et il a eu recours à une rhétorique qui n’est pas sans rappeler celle de Le Pen ou de Salvini. Comme tous les populistes de droite, Trump a identifié une partie du peuple américain avec le tout, et il a fait un paquet avec les citoyens restants, les immigrés et les étrangers, catégorisés ennemis. Cette recette est familière : dresser l’homme ordinaire contre les experts et les élites, et saupoudrer le tout d’une bonne dose de misogynie ; lancer une campagne politique pour l’élection présidentielle en affirmant que les Mexicains sont des délinquants déterminés à entrer clandestinement aux États-Unis ; et se hâter de publier un décret migratoire contre les ressortissants de pays musulmans (Muslim ban). À la différence d’Orbán, Trump a manqué de pouvoir pour adopter une nouvelle constitution à la mesure de ses ambitions autocratiques, mais cela ne l’a pas empêché de se vanter que ses pouvoirs constitutionnels étaient illimités, dans un pays où tout écolier apprend que l’objectif principal de la Constitution américaine de 1787 est de garantir que personne, au sein de la nation nouvellement indépendante, ne puisse se prévaloir de l’impunité de la couronne britannique, contre laquelle les colonies américaines se sont révoltées avec succès. Encore à la différence d’Orbán, Trump n’a pas eu, jusqu’à présent, l’occasion de nationaliser ou d’acheter la presse du pays. Néanmoins, Trump a systématiquement qualifié des faits rapportés dans la presse qu’il trouvait peu flatteurs à son égard de « fausses nouvelles » (fake news), et la presse en général d’« ennemie du peuple ». Il s’est par ailleurs livré à des agressions verbales à l’encontre des journalistes qui couvraient ses rassemblements politiques, tout en excitant les passions de ses soutiens enragés.

L’exception américaine

À la suite de la mondialisation, les États-Unis ont connu une hausse des inégalités de richesse – en réalité, les États-Unis ont produit les plus grandes inégalités parmi les nations occidentales industrialisées –, une augmentation du nombre de délocalisations, une montée du ressentiment et du sentiment d’une perte de la capacité à se gouverner soi-même, similaires à celles qu’ont connues les États européens. Néanmoins, il existe deux différences importantes entre les États-Unis et les pays européens, qui se rapportent toutes les deux au (tristement, pour certains) célèbre exceptionnalisme américain. La première concerne la perception qu’ont les États-Unis d’eux-mêmes comme superpuissance qui n’est subordonnée à aucune autorité mondiale ou transnationale, par opposition aux États membres de l’Union européenne, qui sont parfois considérés comme inféodés à Bruxelles ou aux cours transnationales de Luxembourg et de Strasbourg. Dans cette perspective, le Brexit représente une émancipation bienvenue, qui permet au Royaume-Uni de réintégrer ce que de nombreux Américains considèrent comme le meilleur ordre politique et juridique, inventé et entretenu par les peuples anglophones. Non sans lien avec la première, la seconde différence s’appuie sur l’idée très américaine selon laquelle les États-Unis ont une histoire et un destin constitutionnels singuliers, sans équivalent ailleurs. Avant la chute de l’Union soviétique, la plupart des Américains avaient tendance à considérer que leur Constitution était tout simplement la meilleure qui soit. Depuis, ils admettent de plus en plus que d’autres pays puissent disposer de constitutions aussi bonnes, mais ils continuent de tenir pour certain que, du fait de sa longévité et de sa continuité, la Constitution américaine de 1787, toujours en vigueur aujourd’hui, fait des États-Unis la démocratie constitutionnelle la plus solidement établie et potentiellement la plus durable du monde.

Au premier abord, l’exceptionnalisme constitutionnel et politique des États-Unis rend le pays peu adapté au trumpisme. Politiquement, les États-Unis ont joué un rôle majeur dans la mondialisation, façonnant et contournant les règles du jeu juridique et politique, endossant le rôle de gendarme international et exportant leur idéologie et leur culture populaire libre-échangistes à travers le monde. Les États-Unis ont certes adhéré aux instances qui fixent les règles et les lois internationales, mais ils y tiennent une position hégémonique, comme en témoignent leur pouvoir de veto au Conseil de sécurité des Nations unies, leur capacité de faire de l’Organisation mondiale du commerce un garant du libre-échange dans le monde et leur présence traditionnelle à la direction de l’Otan. Par ailleurs, alors que les États-Unis se sont longtemps présentés comme des défenseurs des droits de l’homme et qu’ils ont exercé des pressions sur les pays qu’ils jugeaient insuffisants dans ce domaine, ils ont systématiquement évité d’avoir à rendre des comptes lorsqu’on le leur demandait, et ont échappé à toute condamnation juridique transnationale en refusant de se présenter devant la Cour pénale internationale ou la Cour interaméricaine des droits de l’homme. Par comparaison avec les pays européens, marqués par le repli nationaliste et la déploration d’une perte de souveraineté nationale due à l’ingérence systématique de l’Union européenne, le nationalisme américain est non seulement incroyablement optimiste, mais il s’étend aussi au-delà de ses frontières, dans la mesure où de nombreux Américains sont depuis longtemps convaincus que l’exportation des vertus et des valeurs inhérentes à leur identité nationale profiteraient aux autres nations du monde. Enfin, tandis que la plupart des nationalismes européens récents, d’Orbán aux défenseurs du Brexit, s’opposent fortement à l’immigration, l’Amérique s’est traditionnellement présentée comme un pays d’immigration, aussi peu cohérente ou exemplaire que soit son histoire à ce sujet.

Constitutionnellement, en revanche, le sentiment d’une continuité de l’État de droit aux États-Unis et de son respect s’est maintenu malgré une guerre civile, la tourmente liée à la déségrégation raciale et d’importants renforcements des pouvoirs de la présidence depuis le mandat de Franklin Roosevelt, qui avait conduit ses citoyens réticents dans la Seconde Guerre mondiale. Sous la surface, l’odyssée constitutionnelle américaine n’a été ni paisible ni harmonieuse, puisqu’elle a commencé par accepter l’esclavage et qu’il a fallu une guerre civile, que certains ont qualifiée de « seconde révolution1  », pour abolir l’esclavage et adopter pour la première fois des droits d’égalité que la Déclaration française de 1789 avait gravés dans le marbre près d’un siècle plus tôt. En dépit de tout cela, par contraste avec la France, ses cinq Républiques, ses nombreuses Constitutions, ses retours à la monarchie et ses empires napoléoniens, les États-Unis ont maintenu une démocratie constitutionnelle tout au long de leur histoire. Et même si la présidence américaine moderne a pu être qualifiée d’« impériale2  », les présidents américains, notamment Truman au milieu de la guerre de Corée et Nixon pendant le scandale du Watergate, ont toujours reculé et changé d’orientation lorsqu’ils étaient confrontés à une décision défavorable de la Cour suprême des États-Unis.

La désindustrialisation

Comment expliquer l’ascension de Trump à la présidence des États-Unis dans ces circonstances ? Et comment expliquer sa popularité durable en tant que président, autour de 45 %, au regard de son comportement vulgaire, de sa manière polémique, scandaleuse, souvent incontestablement incompétente, manifestement népotique et corrompue de gouverner, ainsi que son mépris flagrant pour l’État de droit et les contre-pouvoirs constitutionnels ? En effet, en 2017, Trump a affirmé qu’il y avait des bonnes personnes parmi les néonazis qui portent des armes automatiques, défilent de façon menaçante, arborent des croix gammées et crient des slogans antisémites. Encore récemment, au pic d’une épidémie qui fait des milliers de victimes américaines quotidiennes, Trump a exprimé son soutien à des manifestants armés qui ont envahi le Parlement du Michigan pour protester contre le prolongement du confinement, une mesure visant à réduire le nombre de décès dus au coronavirus. Et cela, en dépit du fait que ces hommes menaçants, dont la plupart ne portaient pas de masque de protection, ne respectaient pas les recommandations fédérales que Trump avait lui-même publiquement émises. Trump a également parlé de juges, qui avaient rendu des décisions à son encontre ou contre certaines de ses réformes, comme de « soi-disant juges ». Il a systématiquement refusé ce qui était, sous les présidences précédentes, le contrôle parlementaire ordinaire des mesures et des réformes proposées par l’exécutif. Et il a accusé les Démocrates de faire en sorte, du moins d’espérer, que l’épidémie actuelle fasse le plus de victimes américaines possibles parce que, selon lui, c’est leur meilleur espoir de le battre à l’élection de novembre 2020.

Malgré l’étonnement qu’il a provoqué chez beaucoup, l’essor du trumpisme aux États-Unis n’a pourtant rien d’une aberration, et peut s’expliquer par la convergence de trois séries de facteurs. La première a beaucoup en commun avec l’émergence du populisme xénophobe de droite en Europe et ailleurs. La deuxième et la troisième, en revanche, sont propres aux États-Unis. L’une trouve sa source dans une ligne de fracture qui remonte à la Déclaration d’indépendance du pays et à sa Constitution de 1787. L’autre résulte d’une tendance plus récente à la confrontation tribale entre les deux principaux partis politiques du pays. Cette confrontation est apparue sous la présidence de Clinton et s’est transformée en un dysfonctionnement majeur, qui vire parfois à la paralysie, des prérogatives du gouvernement fédéral.

La mondialisation et l’évolution économique à l’intérieur des États-Unis ont conduit à des délocalisations et à la hausse des inégalités de richesse, comparables à celles d’autres économies développées, malgré la domination de l’Amérique sur le marché mondial. Ainsi, par exemple, les emplois du secteur industriel ont été largement exportés vers des pays où le coût du travail est moindre ; de nombreux autres emplois ont été perdus au profit de l’automatisation ; certaines industries, comme l’exploitation du charbon, étaient en chute libre quand le pays s’est tourné vers des sources d’énergie plus propres et plus efficaces ; et les syndicats, déjà affaiblis, sont devenus de plus en plus insignifiants. Par ailleurs, les gouvernements républicains comme les gouvernements démocrates ont invariablement soutenu le libre-échange et ont contracté de multiples accords régionaux et internationaux de libre-échange. Curieusement, alors qu’il est désormais soutenu par plus de 90 % des Républicains, Trump est entré dans la course pour les primaires de ce parti en 2016 en adoptant une position populiste, protectionniste et isolationniste, pourtant contraire à celle l’establishment républicain. À cette époque, et depuis lors, les soutiens les plus ardents de Trump, qui forment le cœur de son « socle » électoral, sont des hommes blancs non diplômés. En adoptant le slogan America first – celui d’une organisation du début des années 1940 qui avait recours à une rhétorique profasciste et antisémite pour s’opposer à la volonté de Roosevelt de faire intervenir les États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale –, Trump est entré en campagne contre tous ceux qu’il dénonce comme des ennemis intérieurs et extérieurs des travailleurs américains, dont beaucoup sont sous-employés ou doivent accepter des emplois subalternes et moins bien payés, afin de revenir à une version idéalisée, déformée et vague de temps meilleurs, remontant sans doute aux années 1950.

La division raciale

La profonde ligne de fracture américaine que Trump a exploitée sur le chemin de la présidence est celle de la race. Elle est déjà manifeste dans le contraste entre la Déclaration d’indépendance des États-Unis de 1776, avec son fameux précepte selon lequel « tous les hommes sont créés égaux », et la Constitution des États-Unis de 1787, qui a fait de l’interdiction d’intervenir dans la traite des esclaves la seule clause non modifiable, censée durer pour une génération entière. De plus, afin d’éviter l’impasse entre les États du Nord et ceux du Sud, la Constitution stipulait que les esclaves comptaient pour trois cinquièmes d’une personne dans la détermination de la taille de la délégation des représentants élus que chaque État esclavagiste serait autorisé à envoyer à la Chambre des représentants. Il a fallu une guerre civile sanglante pour que des amendements à la Constitution abolissent l’esclavage en 1865 et reconnaissent des droits d’égalité en 1868.

La profonde ligne de fracture américaine que Trump a exploitée sur le chemin de la présidence est celle de la race.

Le conflit entre, d’une part, ceux qui ont défendu et se sont battus pour l’égalité raciale et, d’autre part, ceux qui sont impliqués dans des politiques racistes ou favorisant les divisions raciales a persisté tout au long de l’histoire des États-Unis. Par ailleurs, tandis que les Afro-Américains en ont été de loin les plus grandes victimes, d’autres groupes, comme les immigrés chinois au xixe siècle et les Américains d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, ont également souffert de politiques racistes terriblement avilissantes. Bien qu’un progrès indéniable vers l’égalité raciale ait été réalisé depuis les années 1950, quand la Cour suprême des États-Unis a jugé que la ségrégation raciale imposée par les États était anticonstitutionnelle, la tentative de mettre un terme au racisme n’a jamais abouti et a connu à plusieurs reprises des revers. Pour ceux qui défendent l’égalité raciale, l’élection de Barack Obama à la présidence en 2008 a représenté un tournant politique majeur, qui en a conduit beaucoup à proclamer, avec bien trop d’optimisme, une nouvelle ère « post-raciale ».

Trump, qui était à l’époque un homme d’affaires connu au niveau national comme vedette de la télévision, est devenu le porte-parole de ceux qui cherchaient à prendre pour cible et à discréditer Obama à des fins de division raciale. Depuis 2011, Trump a calomnié, publiquement et avec véhémence, Obama en prétendant qu’il était né à l’étranger, alors qu’il est né dans l’État de Hawaï d’un père kenyan et d’une mère originaire du Midwest. Comme la Constitution n’autorise que les citoyens américains nés aux États-Unis à devenir président des États-Unis, le mouvement des birthers mené par Trump accusait constamment Obama d’avoir usurpé la plus haute charge du pays. Associé à la fausse accusation, relayée par Trump, selon laquelle Obama est musulman, le mensonge sur la naissance est devenu un point de convergence, au moment du lancement de la campagne présidentielle de Trump, autour d’un programme fondamentalement attaché à la division raciale, avec des mesures discriminatoires sur l’immigration (contre les Mexicains mais pour les Norvégiens). Une fois victorieux, Trump a maintenu ses objectifs de division raciale, comme en témoignent son décret déjà mentionné sur l’immigration depuis des pays à majorité musulmane, son opposition à l’immigration depuis des pays à majorité noire, qu’il a qualifié de « pays de merde » (shit holes), et ses incessants clins d’œil et sous-entendus à l’intention des suprématistes blancs qui l’ont soutenu. En somme, Trump a pris les rênes de la contre-offensive contre ce que beaucoup considéraient comme le plus grand succès des défenseurs de l’égalité raciale.

La guerre tribale

Le second facteur important, propre aux États-Unis, du succès de Trump est la transformation progressive de la politique américaine en une guerre tribale entre les deux partis majoritaires et une paralysie presque complète des institutions. La politique, dans un cadre démocratique, fonctionne mieux quand les partis en concurrence respectent les règles du jeu et quand celui qui est au pouvoir traite le parti d’opposition avec respect. En revanche, quand le parti d’opposition est considéré comme un traître à la patrie, ainsi que Trump n’a cessé de décrire le Parti démocrate et les fonctionnaires qui y sont affiliés – une tendance typique des populistes de droite contemporains –, les lois, les droits et la Constitution sont réduits à des instruments manipulables à l’envi pour imposer la volonté d’une faction politique au détriment de toute opposition. À la différence des partis politiques d’une démocratie parlementaire pluraliste, les deux partis dominants aux États-Unis sont des ensembles complexes d’éléments qui ne font souvent pas bon ménage. Ainsi, dans les années 1960 et 1970, le Parti républicain a accueilli des ultra-conservateurs comme Barry Goldwater et des modérés et des progressistes sociaux comme Nelson Rockefeller. Le Parti démocrate, pour sa part, a compté dans ses rangs des progressistes qui défendaient les droits civiques, comme Robert Kennedy, mais aussi Robert Byrd, un ancien membre du Ku Klux Klan qui cherchait à empêcher toute législation sur les droits civiques au Sénat. En dépit de différences fortes sur des sujets comme la déségrégation raciale, les deux partis ont largement fonctionné comme des adversaires respectueux l’un de l’autre et sont souvent parvenus à des consensus opérationnels dans de nombreux domaines, notamment en politique étrangère. Malgré quelques différends fameux, par exemple sur la guerre du Vietnam et les émeutes raciales à la fin des années 1960, ce n’est pas avant 1994, la présidence de Bill Clinton et des majorités républicaines dans les deux chambres du Congrès que les ferments de la politique de destruction mutuelle sont apparus. Cette nouvelle animosité a conduit à la destitution de Clinton pour avoir menti aux autorités au sujet d’un rapport sexuel avec une jeune assistante de la Maison Blanche et elle a été exacerbée à la suite des résultats contestés de l’élection présidentielle de 2000. Le candidat démocrate Al Gore a remporté le vote populaire, mais il a fallu une décision de la Cour suprême (cinq voix contre quatre, les cinq juges de l’opinion majoritaire ayant été désignés par un président républicain) pour régler le grave litige du collège électoral, remettant ainsi de facto la présidence au candidat républicain, George W. Bush.

Bien qu’Obama ait gagné à la fois le vote populaire et le vote du collège électoral à deux reprises, la politique de destruction mutuelle est devenue systématique au cours de son mandat. Dans les deux premières années de sa présidence, avec des majorités démocrates dans les deux chambres du Congrès, Obama a pu faire passer son ambitieux projet de réforme du système de santé. Cependant, après que les Républicains ont repris le Congrès en 2010, le chef de la majorité au Sénat a annoncé que son objectif principal était d’empêcher la réélection d’Obama – qui a eu lieu en 2012. Cette nouvelle animosité allait virtuellement paralyser le pouvoir législatif des États-Unis, dans la mesure où les Républicains bloquaient toute initiative soutenue par Obama. Mais ils manquaient de la majorité des deux tiers dans les deux chambres, nécessaire pour renverser un veto présidentiel à leurs propres projets de loi.

Trump a obtenu son improbable victoire à l’élection présidentielle de 2016 en exploitant et en attisant la haine, en faisant appel à la division raciale et entonnant un refrain anti-immigration aux accents racistes. Il s’est présenté comme un populiste anti-establishment qui défend l’homme blanc, ordinaire, laissé-pour-compte, censé avoir été le pilier du passé glorieux mais désormais révolu des États-Unis. Il a ainsi repris et amplifié un procédé classique de la politique américaine, qui consiste à réorienter les conflits de classes vers les ressentiments racistes. Selon ce procédé, on tient d’ordinaire la discrimination positive et l’immigration des non-Blancs pour responsables des infortunes des travailleurs blancs évincés ou désavantagés. Trump a en outre profité de peurs plus récentes liées à la race, suscitées par les prévisions selon lesquelles la population des États-Unis ne sera plus majoritairement blanche avant 2050.

Contre les élites

L’image anti-establishment de Trump a été favorisée par sa victoire sur ses nombreux rivaux à la nomination républicaine, dont des Républicains chevronnés, tels que Jeb Bush, le fils et le frère de présidents précédents. Cette image a été renforcée par une campagne présidentielle peu orthodoxe et à bien des égards grossière, au cours de laquelle Trump a exigé que son opposante Hillary Clinton soit jetée en prison, galvanisant les foules avec le slogan « Enfermez-la » (Lock her up), et demandant ouvertement à la Russie, qui avait piraté les messages électroniques de Hillary, de les livrer à la presse américaine.

L’appel du pied aux électeurs mécontents qui se sentent dépossédés n’a certainement pas suffi à Trump pour emporter la présidence. Bien qu’il ait obtenu le soutien de certains déçus de Bernie Sanders, le populiste de gauche qui avait perdu la bataille pour la nomination démocrate, tout le monde pensait qu’il perdrait l’élection à cause de son manque de popularité auprès de l’establishment républicain, en particulier des femmes. C’était pourtant un mauvais calcul, parce que Trump a intelligemment complété son message anti-establishment par certaines promesses de réformes chères aux Républicains, telles que la nomination de juges fédéraux très conservateurs et un programme de dérégulation dans des domaines, comme l’environnement et la sécurité, qui intéressent le milieu des affaires.

La présidence de Trump a rencontré un grand succès auprès des Républicains, qui le soutiennent désormais de manière presque unanime. Trump leur a assuré des réductions massives des impôts qui profitent principalement au centile le plus riche, un nombre impressionnant de désignations de juges conservateurs, une dérégulation d’ampleur et d’autres politiques au profit du milieu des affaires. Mis à part le fait d’avoir pris avec vigueur leur défense dans la guerre culturelle (cultural wars), Trump a peu fait pour aider les membres, aliénés et laissés-pour-compte, de son « socle ». D’un point de vue constitutionnel, l’évolution la plus importante a été l’effondrement de toute résistance institutionnelle – et même la complicité presque complète – des Républicains au Congrès, qui a sapé tout contrôle parlementaire et fait échouer la procédure de destitution contre Trump. Les accusations portées par la Chambre des représentants démocrate étaient plus graves que celles portées contre Nixon. Trump était en effet accusé d’avoir exercé des pressions sur le président de l’Ukraine, pour qu’il prenne des mesures visant à discréditer le rival de Trump à l’élection de 2020, et d’avoir illégalement suspendu une assistance militaire nécessaire à l’Ukraine pour faire face à l’agression russe, et ce au détriment de la sécurité nationale des États-Unis. Après avoir été disculpé par un Sénat contrôlé par les Républicains, Trump s’est lancé dans une vendetta contre les fonctionnaires appelés à témoigner dans le cadre de l’instruction.


Beaucoup sont convaincus qu’une réélection de Trump porterait un sérieux coup au gouvernement constitutionnel américain, puisqu’il disposerait de quatre années supplémentaires pour agir impunément, exercer des pressions sur la justice et favoriser la corruption en privilégiant ses intérêts personnels comme ceux de ses proches soutiens au sein du milieu des affaires. Au début de l’année 2020, alors que Bernie Sanders faisait la course en tête pour la candidature démocrate à l’élection présidentielle, certains craignaient une radicalisation de la politique, avec une confrontation entre un populiste de droite et un populiste de gauche, sans que l’espace politique entre les deux soit représenté. Toutefois, depuis le début de l’épidémie, vu l’incapacité flagrante de Trump à diriger le pays et l’émergence du centriste Biden comme candidat démocrate, certains ont retrouvé l’espoir d’un retour à plus d’unité et à un meilleur équilibre constitutionnel. C’est peut-être prendre ses désirs pour la réalité, mais on entend souvent que les échecs de Trump face à l’épidémie s’apparentent à ceux de Hoover pendant la Grande Dépression et que les Démocrates auront la possibilité de ramener les choses à l’ordre et de rassembler le pays, comme Franklin Roosevelt en 1933.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jonathan Chalier

  • 1.Voir Charles A. Beard et Mary R. Beard, The Rise of Americain Civilization, New York, MacMillan, 1927. L’idée est sans doute empruntée à Clemenceau.
  • 2.Voir Arthur M. Schlesinger, The Imperial Presidency, Boston, Houghton Mifflin, 1973.

Michel Rosenfeld

Professeur de droit constitutionnel à l’université Cardozo, il est notamment l’auteur, avec Antoine Garapon, de Démocratie sous stress. Les défis du terrorisme global (Presses universitaires de France, 2016).

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Selon ce dossier coordonné par Carole Desbarats et Emmanuel Laurentin, les institutions culturelles sont confrontées depuis quelques temps à des enjeux que l’épidémie de coronavirus a rendus plus aigus encore. Alors même que le confinement a suscité une forte demande de culture, beaucoup de ces institutions sont aujourd’hui face à un tournant. À lire aussi dans ce numéro : Trump contre l’Amérique, des élections par temps de pandémie et des jeunes sans bercail.