Henri Leclerc, prononçant un discours lors de la remise de la légion d’honneur par ses soins à son confrère et associé Alain Weber, le 30 septembre 2014 © Wikimedia commons
Henri Leclerc, prononçant un discours lors de la remise de la légion d'honneur par ses soins à son confrère et associé Alain Weber, le 30 septembre 2014 © Wikimedia commons

Hommage à Henri Leclerc

Le décès de l'avocat pénaliste Henri Leclerc en août dernier a suscité une large émotion, témoignant de la droiture morale dont le pénaliste fit preuve tout au long de sa carrière. Joël Roman l'a bien connu, puisqu'il a défendu son frère Richard Roman dans l'affaire criminelle de La Motte-du-Caire, et obtenu son acquittement en 1992. Il lui rend ici hommage.


Henri Leclerc est mort le samedi 31 août 2024.

Pendant près de quatre ans, j’ai vu Henri Leclerc toutes les semaines ou presque. En juillet 1988, dès que j’avais appris que mon frère Richard était accusé du meurtre d’une enfant, la petite Céline Jourdan, à La Motte du Caire (Alpes de Haute-Provence), j’avais cherché à joindre Henri Leclerc, que je connaissais de réputation et pour l’avoir occasionnellement croisé au PSU à la fin des années 1970. Par l’intermédiaire d’une amie, Martine Chaudron, qui l’avait demandé à Daniel Defert, j’obtins son numéro et le lundi ou le mardi matin suivants, soit les premiers jours d’août, nous étions, mon frère Thibaud et moi-même Boulevard Ornano, au cabinet d’Henri Leclerc qui, en compagnie de son associée Muriel Brouquet, nous a reçus avec bienveillance, non sans nous cacher que les charges étaient très lourdes, l’affaire était difficile et serait sans doute longue. Après que mon frère Richard les avait désignés comme ses avocats, ils l’assistèrent aussi moralement, lui rendant visite régulièrement aux Baumettes. Je dois dire, que durant ces quatre années, elle et lui furent admirables de constance, de ténacité et de courage, notamment lorsqu’ils furent violemment agressés par une foule haineuse, lors de la tentative de reconstitution diligentée par le juge d’instruction Marc Magnon. À tous les moments de la procédure, Muriel et Henri surent se montrer vigilants et de bon conseil, allant jusqu’à convaincre Richard de se présenter devant la Cour d’appel qui devait réclamer sa réincarcération, après sa libération à la suite du non-lieu rendu par le juge Yves Bonnet. C’est tout au cours de cette longue et tortueuse instruction que je pris conscience de l’importance majeure de la procédure pénale. 

Fin 1992, durant le procès de Grenoble, nous nous retrouvions tous les soirs après les audiences.  Lors de ces instants de débriefing partagés, loin de l’atmosphère de haine qui pesait dans le palais et ses environs, les capacités exceptionnelles d’analyse d’Henri Leclerc s’avéraient précieuses. En fin de semaine, nous reprenions, en compagnie des journalistes, le train pour Paris, avant de revenir le dimanche soir ou le lundi matin. Ce furent sans doute parmi les semaines les plus intenses que j’ai connues de ma vie, qui restent gravées dans ma mémoire, y compris ce déjeuner d’Henri en compagnie de son vieil ami Marc Heurgon, ancien n°2 du PSU, auquel il m’avait amicalement convié. À la fin du procès, une fois que le procureur général avait annoncé l’abandon des poursuites, la plaidoirie d’Henri, après celle de Muriel Brouquet et celle d’Alain Molla, rassembla toutes les incohérences de cette affaire, les entorses à la procédure, et fit en creux le procès des défaillances et des irrégularités commises par la justice, depuis le procureur Weisbuch jusqu’au président Carrié, et par la gendarmerie, en particulier le gendarme Ramette et ses acolytes. Restés longtemps cloîtrés au sein du palais de justice, pour éviter tout incident et en attendant que la foule haineuse se disperse, nous fûmes finalement exfiltrés par des fonctionnaires de police et nous pûmes nous retrouver, avec mon frère, ses avocats, ses amis du comité de soutien et quelques journalistes choisis, dans une maison sur les hauteurs de Grenoble, où nous accueillaient des amis.

Dans le texte que je publiais alors au lendemain du procès de Grenoble, j’écrivais :

« N’oublions pas qu’à Grenoble, la qualité de la défense de mon frère, tant par sa rigueur, par la coopération qui régna entre ses quatre avocats (Henri Leclerc, Muriel Brouquet, Alain Molla et Joëlle Vernay), que par la connaissance du dossier dont ils firent preuve, mais aussi avec le souci constant de la douleur de la famille de la victime, firent l’admiration de tous, y compris de leurs adversaires les plus résolus. Ce n’est pas non plus rabaisser le mérite des magistrats que de constater qu’une défense de qualité les grandit aussi. » (« Leçons d’un procès », Esprit, mai 1993)

Mon frère ne se remit jamais complètement de cette épreuve. Il finit par se fixer à Annecy, où vivait ma mère, qui lui avait acheté un petit appartement dans la vieille ville. Il y mena une vie de marginal, entrecoupée de séjours en hôpital psychiatrique, jusqu’à ce jour de juin 2008, où un coup de téléphone de ma mère m’apprit son décès. Dans la petite chapelle montagnarde d’Etrembières, près d’Annemasse, qui jouxte le cimetière où il repose désormais, où nous organisâmes les funérailles, Henri était là.

La générosité, la constance, le courage, la rectitude d’Henri vont nous manquer. Efforçons-nous d’en rester dignes

La vie d’Henri Leclerc fut toute entière une vie d’engagement pour la justice et le droit, qu’il a d’ailleurs magnifiquement racontée dans son livre de mémoires, La parole et l’action1. Il y rappelle sa vocation précoce pour le combat judiciaire, ses années d’apprentissage aux côtés de Me Albert Naud, homme de droite mais avocat avant tout, qui lui transmettra la passion du droit et la nécessité de la défense. Il évoque ses premiers combats, en particulier pour la défense de Lucien Léger (celui-ci, accusé du meurtre d’un enfant en 1964 sera jugé en 1966 : il encourait la peine de mort, mais la défense conjointe d’Albert Naud et Henri Leclerc lui obtiendront des circonstances atténuantes ; il passera plus de quarante ans en prison, ce qui en fera longtemps le plus ancien prisonnier de France). Mais c’est son engagement durant la guerre d’Algérie, avocat des militants du FLN et mobilisé contre la torture et les exactions de la répression et pour la fin de la guerre, au PSU aux côtés de son ami Michel Rocard, qui sera un des temps forts de sa jeunesse.  Puis ce seront les combats pour l’opposition démocratique à Salazar, au Portugal, où il se lie avec Mario Soarès, la défense des autonomistes guadeloupéens.  Alors viennent les événements de mai 1968, et la défense des étudiants mobilisés, dont Dany Cohn-Bendit, puis dans les années de l’immédiat après-68, la défense des « gauchistes » poursuivis pour de nombreuses infractions, soit devant la Cour de sûreté de l’Etat, soit en fonction de la loi anti-casseurs de 1971, pour beaucoup les « maoïstes » de la Cause du peuple. Dans la foulée, il défendra aussi Bernard Lambert, le fondateur des Paysans-travailleurs, dont il deviendra l’ami, les mineurs de houillères, les marins pêcheurs bretons. Devenu l’avocat de la CFDT, il défendra de très nombreux syndicalistes. Mais Henri Leclerc ne fut pas qu’un avocat politique : pénaliste réputé, il assura la défense de nombreux voyous, parmi lesquels Charlie Bauer, Roger Knobelspiess, Michel Vaujour, André Bellaïche, François Besse : sans minimiser leurs crimes ou leurs délits, il sait les rendre humains et nous les rendre attachants, comme avec presque tous les accusés dont il assure la défense. Ainsi de Florence Rey, Helène Castel ou Véronique Courjault dont il montre dans quels engrenages elles ont pu être prises. Très nombreuses furent les affaires où il défendit des hommes et des femmes accusés, mais aussi une certaine idée de la justice, depuis les terroristes arméniens de l’ASALA jusqu’à des personnalités comme Dominique de Villepin ou Dominique Strauss-Kahn. Mais c’est peut-être lorsqu’il  a dû faire la preuve de l’innocence, au-delà de la seule défense pénale, comme celle du  docteur Bakari Diallo, médecin anesthésiste au CHU de Poitiers, celle de mon frère Richard ou encore celle de Jean Chouraqui, accusé dans l’affaire des cliniques de Marseille,   que son talent fut le plus manifeste et s’imposa à tous, même lorsque des biens pensants, fraîchement pénétrés d’antiracisme, lui reprochèrent avec gourmandise de s’être fourvoyé en défendant les parties civiles, comme la famille de Ghislaine Marchal, assassinée à Mougins, au procès d’Omar Raddad.

A travers toutes ces histoires, dans toutes ses plaidoiries, Henri sut être avant tout celui qui se tient aux côtés de celle ou celui qu’on accuse, dans un geste de profonde humanité : « Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! » Cette phrase, entendue d’un avocat lors du premier procès auquel il assista, et qui lui tira des larmes, Henri en fit sa raison d’être.

Ce fut donc vite une évidence, pour Henri Leclerc, que le combat pour les droits de l’homme, le militantisme à la LDH, avant qu’il en devienne, au moment du centenaire de celle-ci, le président, puis jusqu’à ce jour le président d’honneur. Certains de ces combats, comme celui pour garantir la présomption d’innocence, pour mieux encadrer la garde à vue de garanties juridiques, ou pour améliorer les conditions de détention et permettre une meilleure réinsertion des détenus, prolongeaient sa mission d’avocat pénaliste et furent à l’origine de plusieurs changements notables de la loi et de la procédure pénale. D’autres, comme la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (il fit condamner le révisionniste Faurisson) ou contre l’islamophobie, contre les injustices et pour la défense des libertés partout dans le monde donnèrent encore une plus grande ampleur à ses engagements. La générosité, la constance, le courage, la rectitude d’Henri vont nous manquer. Efforçons-nous d’en rester dignes.

 

  • 1. Fayard, 2017, réédition coll. Pluriel 2020