La finance dans tous ses États
Introduction
Si les faillites récentes de banques ont réveillé les craintes et les interrogations soulevées par la crise financière de 2008, la crise actuelle, dans un contexte de forte inflation, demeure irréductible aux crises passées. Pour y faire face, il est indispensable d’interroger la reconfiguration des rapports entre capitalisme financier et démocratie.
La faillite à l’automne 2022 de la plateforme de cryptoactifs FTX, puis celle de la « banque de la tech », la Silicon Valley Bank, suivie du rachat en urgence au printemps 2023 du Crédit Suisse, réveillent le spectre d’une nouvelle crise financière sur les marchés et dans l’opinion publique. Tant aux États-Unis qu’en Europe, l’intervention des pouvoirs publics est parvenue à éteindre le début d’incendie, mais les marchés restent nerveux, comme en témoignent les remous qui ont fait tanguer la Deutsche Bank et une chute générale des valeurs bancaires.
Le souvenir de 2008 étant encore frais, les questionnements soulevés à l’époque sur le fonctionnement des marchés financiers ont resurgi. Du phénomène de contagion et de propagation de la défiance à la découverte que la chute d’une simple banque régionale aurait des effets « systémiques », en passant par l’interrogation sur le bien-fondé d’un sauvetage par les pouvoirs publics, la chronologie des événements n’est pas sans rappeler celle d’il y a quinze ans. Avec, en ligne de mire, une question centrale : les réglementations mises en place après 2008 ont-elles fonctionné ? Et plus largement, les leçons de la précédente crise ont-elles été retenues ? En effet, face à la déflagration qu’avaient représentée la chute de Lehman Brothers et ses conséquences en cascade, les prises de position en faveur d’une plus grande régulation du système financier avaient fait l’objet d’une rare unanimité1. André Orléan rappelait ainsi, dans Esprit, que la circulation libre du capital est productrice d’instabilités que l’on peut combattre par le cloisonnement des circuits, par exemple en empêchant les banques de dépôt d’intervenir sur les marchés financiers2. Les travaux de Michel Foucault sur le néolibéralisme étaient relus pour rappeler que cette idéologie prône moins la dérégulation qu’un certain régime de gouvernementalité qui étend les règles du marché à l’ensemble des sphères de l’interaction sociale, et ce jusqu’à la privatisation du droit public et de l’État3.
L’instabilité financière du moment ne relève pas d’une déconnexion du monde de la finance avec l’économie réelle, elle révèle au contraire la profonde intrication des deux domaines.
Pourtant, s’il est bien une chose qu’enseigne la perspective du temps long à propos du capitalisme, c’est que les crises qui le secouent périodiquement se suivent, mais ne se ressemblent pas. Depuis les années 1980 et les grandes crises financières qui frappèrent le continent latino-américain, aucune crise n’a eu les mêmes traits, ni suscité les mêmes réponses. Si toutes dérivent d’un cycle où se succèdent l’emballement puis la contraction des liquidités, les remous de ce printemps ont des sources bien spécifiques. L’emballement de la liquidité est directement lié aux politiques de quantitative easing justement mises en place après la crise de 2008, poursuivies lors de la crise des dettes souveraines européennes et encore accrues avec le « quoi qu’il en coûte » lors de la pandémie. Face au retour de l’inflation, les banques centrales ont relevé leurs taux, prenant à revers les banques qui n’avaient pas anticipé ce risque et dont le portefeuille s’est trouvé déséquilibré. La fin d’une période de près de quinze ans pendant laquelle l’argent a été quasiment gratuit place les banques centrales face à ce qui ressemble à une quadrature du cercle : durcir la politique monétaire pour lutter contre l’inflation au risque de déstabiliser les marchés, ou venir en aide à ces derniers en augmentant les liquidités en circulation. L’instabilité financière du moment ne relève donc pas d’une déconnexion du monde de la finance avec l’économie réelle, comme on peut être tenté de l’analyser. Elle révèle au contraire leur profonde intrication.
C’est dans cette perspective que s’inscrit le présent dossier, pour interroger la reconfiguration des rapports entre capitalisme financier et démocratie. On sait à quel point le sentiment de divorce entre les deux nourrit des dynamiques politiques dangereuses. Comme l’a montré le sociologue Wolfgang Streeck, le renforcement dans les années 1980 de la dépendance des États à l’égard des marchés financiers, avec le financement par l’emprunt de leurs engagements sociaux auprès des citoyens, les soumet à une contradiction insoluble : tout en « achetant du temps » sur les marchés pour garantir la paix sociale, ils mettent en œuvre les programmes de dérégulation et d’austérité réclamés par ces mêmes marchés, suscitant un double sentiment d’injustice et d’impuissance4. Cette dynamique n’est cependant pas nouvelle : la dépendance du pouvoir politique à l’égard des « financiers » existe depuis les origines de la modernité démocratique, suscitant toujours la méfiance, voire la contestation des citoyens5.
La juriste Katharina Pistor, dont les travaux mettent en lumière le rôle du droit privé dans la consolidation du capital, revient ici sur la manière dont se sont nouées dans le temps long des relations d’interdépendance entre les États et les marchés. Mais elle insiste sur la nécessité que les communautés politiques reprennent le contrôle du droit, de sorte que les modalités de financement de l’économie cessent d’échapper à la décision démocratique. C’est aussi, sur un autre plan, ce à quoi invite François Meunier dans sa réflexion sur les dérives de l’effective altruism : aussi importants que soient les « dons » à la collectivité des philanthropes fortunés, leur logique ne saurait remplacer celle de la dépense publique.
Si les premiers signaux de la fébrilité actuelle des marchés financiers sont venus du secteur des cryptomonnaies avec la chute de FTX, il serait abusif de voir dans ces dernières une source d’instabilité d’une nature foncièrement différente des autres actifs. Elles témoignent plutôt de la permanence du mécanisme qui reste au cœur de la spéculation : chercher à convertir le plus rapidement et massivement possible un actif privé en argent sonnant et trébuchant. En revanche, leur succès fulgurant dit quelque chose d’un rêve de désintermédiation complète de la finance, qui pourrait à terme se passer de tout tiers, y compris des banques. Comme le montre Gabrielle Durana, le retour à la réalité qui s’opère aujourd’hui conduit paradoxalement à ce que le secteur lui-même formule une demande de régulation, témoignant s’il en était besoin que la finance a toujours besoin d’institutions.
À l’heure où les besoins d’investissement des États vont croissant, que ce soit pour faire face à la crise climatique ou dans un contexte géopolitique de plus en plus instable, et alors que, comme le montrent Françoise Benhamou et André Cartapanis, les tensions inflationnistes qui en résultent pourraient être durables, la question du mandat des banques centrales et des instruments qu’elles sont susceptibles de mobiliser devient essentielle. L’économiste Bruno Tinel rappelle à ce titre que les banques centrales sont bien des institutions publiques, dont le rôle est éminemment politique, et qui pour cette raison ne devraient pas échapper au contrôle démocratique.
L’avenir dira si la première panique financière survenue depuis 2008 aura ou non été maîtrisée. Mais cela pèse en faveur d’un renfort de la régulation, capable de maintenir des écosystèmes financiers à la fois forts et résilients. C’est ce pour quoi plaident Pervenche Berès et Fabrice Demarigny à l’échelon européen, où cette conscience doit encore s’affermir. En définitive, si les États ont besoin de pouvoir compter sur les marchés financiers, il est légitime d’interroger les contreparties sociales et politiques de cette situation pour les citoyens. La finance et la démocratie ne sont pas ennemies, mais pour l’une comme pour l’autre, tout est affaire de confiance.
- 1. Voir surtout Esprit, novembre 2008 : « Dans la tourmente (1). Aux sources de la crise financière », mais déjà Esprit, mai 1998 : « Les économies du chaos » et Esprit, novembre 1998 : « Peut-on réguler le capitalisme ? »
- 2. André Orléan, « Au-delà de la transparence de l’information, contrôler la liquidité », Esprit, novembre 2008.
- 3. Michaël Fœssel, « Néolibéralisme versus libéralisme ? », Esprit, novembre 2008.
- 4. Voir Wolfgang Streeck, Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, trad. par Frédéric Joly, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2014. Voir aussi Julia Christ et Gildas Salmon (sous la dir. de), La Dette souveraine. Économie politique et État, Paris, Éditions de l’EHESS, coll. « Raisons pratiques », 2018.
- 5. Voir Nicolas Delalande, « Finance et démocratie sont-elles irréconciliables ? » [en ligne], Cogito, 15 novembre 2019.