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Des manifestants bloquent le Ring à Beyrouth le 26 octobre 2019 (CC Nadim Kobeissi)
Des manifestants bloquent le Ring à Beyrouth le 26 octobre 2019 (CC Nadim Kobeissi)
Flux d'actualités

Crises et révoltes au Moyen-Orient

Près d'une décennie après les printemps arabes, une nouvelle vague de révoltes est apparue au Liban, en Irak, en Iran, mais aussi en Algérie et au Soudan. Joseph Bahout, Marie Ladier-Fouladi et Agnès Levallois apportent leur éclairage.  

Une décennie après les printemps arabes de 2011, une nouvelle vague de soulèvements affecte le Liban, l’Irak, l’Iran, mais aussi l’Algérie et le Soudan. Y a-t-il une dynamique commune ou des différences nationales ?

Joseph Bahout – Les événements actuels s’inscrivent dans le cycle révolutionnaire arabe qui a commencé en 2010. Tant qu’on ne répond pas aux questions fondamentales (gouvernance, corruption, dignité) de façon structurelle, tant qu’on en reste à des traitements sécuritaires anti-terroristes, ces questions resteront ouvertes.

Ce qui se passe en 2019-2020, c’est le passage à une nouvelle génération : des leçons ont été tirées de ce qui s’est passé en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen et en Syrie. On constate désormais une grande méfiance par rapport à la violence. On observe ensuite l’absence de dirigeants ou de représentants de ces révolutions, qui est à la fois une stratégie de parade face au pouvoir et une limite du mouvement. Son corollaire, thème principal de ces nouvelles révoltes depuis un an, est le « dégagisme » : « Partez et on verra bien ce qu’on fera. » Les mouvements de 2011 étaient beaucoup plus politiques : ils voulaient renverser le système et le remplacer. Dans l’absence de programme des nouvelles révolutions, on réclame une nouvelle gouvernance, un État et des services publics sans corruption, mais les revendications restent extrêmement aseptisées.

Au Liban, pays caractérisé par l’apathie politique, si l’on tente une archéologie de la révolte récente, le premier recours à la rue après la guerre a eu lieu en 2005, suite à l’assassinat de Rafiq Hariri, sur un thème éminemment politique et souverainiste. Ce mouvement a fondé le clivage entre l’alliance pro-syrienne du 8 mars et l’alliance anti-syrienne du 14 mars, qui subsiste aujourd’hui, même si les révolutionnaires actuels voudraient le dépasser. La seconde strate de la sédimentation est la contestation civile concernant les ordures avec le mouvement You Stink de 2016-2017. Alors que la première ne concernait que la politique, celle-ci ne concernait que les services. Le mouvement actuel est une sorte de synthèse de ces deux mobilisations, mais elle est inaboutie parce qu’elle manque de programme et de direction.

Par rapport aux autres pays arabes, le Liban se distingue par un État faible mais un système politique fort, tenace parce qu’il est impossible à situer, fluide. C’est pourquoi il n’y a pas de dictature au Liban : il y a le communautarisme, qui est une dictature systémique, mais qui n’est pas une personne que l’on peut faire chuter. Telle est la différence fondamentale avec les autres révolutions arabes.

De leur côté, depuis 2011, les contre-révolutionnaire à l’œuvre au Liban ont appris comment radicaliser le mouvement et le diviser entre communautés. De plus, la révolution se joue dans un contexte d’effondrement économique. L’arme de la faim joue en faveur de la contre-révolution, tout comme le risque que la rue soit débordée par la radicalité.

Agnès Levallois – En 2011, un certain nombre de pays de la communauté internationale appuyaient les mouvements de contestation contre les régimes autoritaires. Aujourd’hui, ces régimes savent qu’il n’y aura aucune réaction de la communauté internationale : ils peuvent donc faire ce qu’ils veulent. Sissi peut enterrer Moubarak avec les honneurs de la nation, comme si rien ne s’était passé. L’Arabie saoudite peut assassiner le journaliste Jamal Khashoggi : aucune réaction.

Pourtant, les revendications sont les mêmes qu’en 2011 : gouvernance, transparence, chômage. Ce qui est frappant en 2019, c’est la jeunesse de ceux qui sont dans la rue. À Bagdad, la moyenne d’âge est de 13-14 ans. Les manifestants n’ont pas peur de mourir : ils vont sur la place comme ils jouent à des jeux vidéo. Les jeunes femmes sont par ailleurs plus mobilisées qu’en 2011.

Les conséquences de la Syrie, de la Libye et du Yémen en 2011 sont dans la tête des manifestants d’aujourd’hui, qui ne veulent pas se retrouver confrontés à la violence. Ils savent que les services de sécurité et de renseignement, qui se trouvent être la colonne vertébrale de ces régimes, sont toujours à l’œuvre. De quelle marge de manœuvre disposent-t-ils pour réclamer autre chose sans prendre le risque d’être confrontés à la violence ? Ces manifestants ont aussi compris que la réaction de ces services de répression ne subira pas la même opprobre qu’en 2011, quand il y avait encore des réactions de la communauté internationale.

Enfin, organiser des élections était le maître mot en 2011. Les manifestants ont désormais compris que si les élections se tenaient immédiatement, cela empêchait d’éventuels nouveaux partis de s’y préparer. En Algérie, les manifestants ne voulaient pas d’élections, mais celles-ci ont été imposées par le système. Ils avaient conscience qu’ils n’avaient pas le temps de préparer une relève politique. Il y a donc une méfiance relative envers le processus électoral, qui est le thème privilégié de la communauté internationale. Comment ouvrir une phase de transition avant l’organisation d’élections, qui permette à de nouvelles forces politiques d’émerger, sans tomber dans le piège des vieilles structures trop peureuses pour récupérer le mouvement ? Au Soudan, pays où il y avait des institutions fortes, comme les syndicats professionnels des ingénieurs, les manifestants ont réussi, malgré la force de répression, à mettre un place une transition de plusieurs mois pour permettre la relève. Les pays de la région regardent assez peu ce pays, alors que ce qui s’y passe mériterait d’être médité.

Marie Ladier-Fouladi – Les soulèvements actuels s’inscrivent dans la continuité de ceux de 2011, mais le mouvement égyptien a échoué avec la prise de pouvoir d’Al-Sissi et le mouvement syrien a sombré dans la guerre : ces échecs ont suscité des peurs et des prudences dans la région.

Si l’on se concentre sur 2018-2020 et que l’on sort de la focale régionale, on observe une coïncidence avec d’autres mouvements qui ont émergé ailleurs dans le monde : Chili, Hong Kong, Gilets jaunes. Le mouvement des Gilets jaunes a eu beaucoup d’influence sur l’émergence des manifestations en Algérie, au Soudan et au Liban, où des manifestants portent des gilets jaunes. Les mouvements qui ont émergé l’année dernière (Iran, Irak, Liban) étaient plutôt provoqués de manière spontanée, à partir des réseaux sociaux, sans leadership, animés par le « dégagisme ».

Il faut également regarder les mouvements des pays d’Amérique centrale : Guatemala, Salvador, Honduras, et leurs vagues d’immigration vers le Mexique. Ces mouvements et l’immigration, qui touche aussi l’ensemble des pays européens, ont des causes économiques. Les Européens ne veulent pas regarder ce qui se passe ailleurs, alors que cela affecte notre vie quotidienne. Tant qu’on ne résout pas ce qui se passe dans ces régions, on ne peut résoudre le problème du populisme en Europe.

En Iran, 2009 est peut être la dernière étape d’un processus révolutionnaire amorcé en 1979. La société iranienne a tenté de résister à cet État autoritaire qu’est la République islamique, mais elle a été violemment réprimée. On a beaucoup parlé de l’influence du mouvement iranien de 2009 sur la révolution tunisienne de 2011. Dans le cas de la Tunisie, il s’agissait de revendications économiques par de jeunes diplômés urbains sans travail, déclassés. On les retrouve en 2019, aussi bien en Irak qu’au Liban. Alors qu’en Iran en 2009, le mouvement présentait une revendication politique, suite à une fraude électorale, et touchait surtout les grandes villes. À partir du moment où la République islamique a réussi à mater le mouvement, il devenait clair que l’opposition supposée entre les « modérés » et les « conservateurs » n’a pas de sens : il n’existe qu’une seule politique, celle du Guide suprême Ali Khamenei. À la différence des Européens, Trump l’a bien compris : la politique de la République islamique est celle du Guide suprême et des Gardiens de la révolution.

Les manifestations de 2019 concernaient tous les Iraniens parce qu’elles réagissaient à une hausse des prix de l’essence. À l’inverse, en 2018, les habitants de Téhéran n’ont pas rejoint le mouvement de protestation qui avait lieu dans plusieurs centaines de petites villes. En 2019, ils ont rejoint le mouvement parce que l’inflation était générale. La répression a été à nouveau très violente. Plusieurs centaines de tués et près de 10 000 personnes ont été arrêtées dont on n’a aucune nouvelle.

Comment se redistribuent les rapports de force internes dans la région et comment les sociétés en sont-elles affectées ? Quel est le rôle des acteurs non-étatiques (milices, populations civiles, élites économiques) ?

J. Bahout – La part de la diaspora libanaise dans le soulèvement est importante, à la fois physiquement et en termes d’inspiration et de soutien. On observe donc une transnationalisation à la fois des forces de coercition – comme le Hezbollah –, mais aussi des forces de contestation, et de l’économie libanaise, qui n’existe pas en dehors de son extraversion.

On observe une coexistence de quatre scènes, qui se confrontent l’une à l’autre et au sein desquelles se trouvent aussi des confrontations : la scène du pouvoir, la scène de la rue, la scène régionale et la scène économique.

Sur la scène du pouvoir, le vieux clivage organisateur de la vie politique depuis 2005 ne meurt pas : il se brouille mais se refait quand le système doit se défendre. Il n’y a pas un pouvoir confronté à la rue mais un pouvoir en pleine recomposition sur le mode de la déliquescence. Saad Hariri est presque politiquement mort et d’autres arrivent à bout de souffle. On ne sait pas comment le pouvoir va se recomposer.

La scène de la rue libanaise est occupée par deux ailes bien distinctes. La première comprend la classe moyenne, bobo, réformiste (professions libérales, diaspora, médecins, avocats, jeunes diplômés sans travail) et n’a pas de programme politique. Il s’agit d’un « dégagisme » qui ne sait pas très bien ce qu’il veut ni ce contre quoi il se bat. La seconde aile est beaucoup plus difficile à cerner : plus jeune, beaucoup plus radicale, elle présente le risque d’un dérapage vers la violence. Ces jeunes n’ont pas la mémoire de la violence ni son inhibition : ce sont eux qui cassent les devantures de banques. Avec le temps, l’effondrement économique et les ruses du pouvoir, la première aile tend à rentrer chez elle. Le risque est de voir l’autre aile mobiliser seule la rue et se trouver face au pouvoir. On retrouve les vieilles ruses syriennes.

La scène régionale distingue le Liban et l’Irak d’autres cas, comme l’Algérie ou le Soudan. On observe un jeu de miroir et une double paranoïa. La pression maximale de Trump porte ses fruits : l’effondrement de l’Irak, celui de l’Iran et celui du système économique libanais en sont les conséquences. En réponse à cette pression, l’Iran, l’Irak et le Liban se transmettent mutuellement la paranoïa des forces mandataires de l’Iran, le Hezbollah au Liban et les Bassidj en Irak. Lorsque le Premier ministre d’Irak Adel Abdel-Mehdi fait un discours dans lequel il menace de démissionner, Saad Hariri fait le même discours une heure après. Ils démissionnent le même jour et les forces qui représentent l’Iran dans les deux pays font le même choix d’un certain style de Premier ministre. Le Hezbollah fait une lecture régionale complètement paranoïaque en termes de complot. Même si, dans la bouche de Hassan Nasrallah, les revendications des manifestants, notamment contre la corruption, sont légitimes, le Hezbollah ne veut rien céder à la rue parce que ce serait céder aux Américains.

Enfin, le seul acteur qui va déterminer la suite des choses au Liban n’a ni nom, ni identité : c’est la rationalité froide de la macroéconomie. Le pays subit un effondrement : la livre va perdre de sa valeur et le secteur public ne pourra plus payer ses fonctionnaires. Des familles entières vont changer de classe sociale. Pour le pouvoir, l’effondrement est l’arme absolue de la contre-révolution : les gens vont rentrer chez eux parce qu’ils auront faim et réclameront le rétablissement de l’ordre. Mais l’effondrement entraîne des désordres sociaux : aujourd’hui, il y a des vols à la tire, des cambriolages, les gens achètent des armes de poing. Le pouvoir pense ainsi effrayer les foules et réimposer le parti de l’ordre. Pour la frange radicale, l’effondrement permettra de balayer une partie de la classe économique ainsi que le Hezbollah, qui ne pourra plus payer ses miliciens. Toutes les parties souhaitent instrumentaliser l’effondrement sans réfléchir aux conséquences.

L’effondrement étant inéluctable, plusieurs scénarios de sortie se dessinent. Selon un premier, le Hezbollah parvient à prendre le pouvoir, soutenu par une partie de la bourgeoisie (selon des nuances communautaires) et de la classe politique qui souhaite le retour de l’ordre – c’est improbable. Le deuxième scénario est celui d’une violence généralisée. Selon un troisième scénario, avec l’effondrement économique, les forces armées seront bientôt sous-payées, fatiguées, et tentées par une prise du pouvoir – soit contre le Hezbollah (on retrouve le chaos du deuxième scénario), soit en signant un accord avec la rue, le Hezbollah et une partie de la classe politique qui se rend. Il s’agirait d’un scénario à la soudanaise avec un programme de sortie de crise sur trois ans ou quatre ans. Mais cela suppose que le mouvement se politise, fixe un programme et choisisse des représentants.

Pour l’instant, rien n’augure de cela malgré une histoire de sagesse politique au Liban. Pour la première fois, les Libanais sont livrés à eux-mêmes : les ressources sont épuisées, il n’y a plus de solidarité ou d’offre de médiation arabe et les Américains veulent que l’ordre existant au Liban s’effondre. Il y a un parallélisme entre l’effondrement économique libanais et la crise syrienne : il n’y a pas de possibilité extérieure d’éteindre le feu. Comme sur la scène de la rue : personne n’a de réponse à ce qu’il faut faire.

A. Levallois – En Irak, à la différence du Liban, il y a de l’argent. Ce qui est remis en question, c’est la manière dont il est géré. L’État irakien est le plus corrompu de la région. La population ne comprend pas comment, dans un pays aussi riche, la population peut être si pauvre. Dans les régions du sud en particulier, qui abritent les champs pétroliers, les autorités irakiennes sont accusées de ne pas apporter les services publics que la population attend.

L’incapacité des autorités irakiennes à tenir tête à l’Iran est également dénoncée. Elles sont considérées comme complices de la captation des richesses irakiennes par l’Iran. Aujourd’hui, la première ressource de l’Iran est l’Irak.

Enfin, il y a un développement très important des milices dans le pays. Le rôle des milices en Irak est très ambivalent en fonction des appartenances et des personnes auxquelles elles renvoient. On observe un jeu déstabilisateur de cet État qui est lui-même extrêmement faible et qui faillit dans sa capacité à accorder ce qu’il doit à sa population. Ce jeu des milices est lui-même mortifère pour l’État. La question pour le devenir de l’Irak est de savoir s’il faut intégrer les milices à l’armée nationale. Tant qu’elles maintiennent leur autonomie par rapport au pouvoir, elles conservent leur capacité de déstabilisation, ce qui empêche l’État de fonctionner. Dans un contexte où les Américains et les Iraniens prennent l’Irak pour leur terrain de jeu, il n’y a pas de gouvernement, empêché par les rivalités politiques et régionales, l’économie tourne au ralenti, le système éducatif est délabré et la question des milices n’est pas résolue.

La question des milices est déterminante en Irak, mais également en Libye et en Syrie. Selon l’enquête du Centre pour le dialogue humanitaire, les Libyens veulent que les milices soient intégrées à l’armée pour limiter leur capacité de nuisance. Une telle intégration peut éviter que ces milices opèrent en fonction d’intérêts autres que ceux du pays. La question se posera également en Syrie s’il y a un règlement du conflit.

Concernant la question économique, il faut souligner la particularité de l’Égypte : l’armée est l’acteur économique dominant. Sissi a accentué ce rôle économique de l’armée avec le lancement de grands travaux d’infrastructure, pour renforcer l’unité nationale après la période de la révolution et la parenthèse Morsi. Ainsi, le doublement du canal de Suez a été réalisé en un temps record grâce aux conscrits de l’armée, malléables à merci. Sissi a également lancé un projet de nouvelle capitale. Mais on peut douter des effets politiques de ces grands projets sur la population égyptienne, dont la démographie est galopante.

M. Ladier-Fouladi – La République islamique était l’une des instigatrices du développement des milices dans la région. Elle envoie des armes depuis plusieurs années au Yémen pour soutenir le mouvement houthiste. Elle soutient également le Hamas, ainsi qu’un autre mouvement de djihadistes islamiques plus radical à Gaza et en Palestine. En Afghanistan, elle a sa propre milice. Elle a profité du contexte de la guerre contre l’État Islamique en Irak, où elle a recruté des milices parmi les Irakiens pour combattre Daech, ce qui a donné naissance à Hachd al-Chaabi. Dans l’ensemble des pays où la République islamique intervient, très peu d’Iraniens de naissance sont sur le terrain. Il s’agit d’une stratégie de l’État pour ne pas provoquer de contestation interne.

Sur le plan interne, malgré des mesures incitatives et agressives pour pousser les femmes à faire plus d’enfants, l’État n’y parvient pas. Sachant qu’en quinze ans, entre 1986 et 2003, la fécondité en Iran a chuté d’un peu plus de six à moins de deux enfants par femme. L’objectif, surtout sous les mandats de Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), puis sous l’impulsion du Guide suprême Ali Khamenei, c’est d’arriver à 150 millions d’habitants. La République islamique veut en effet faire de la démographie une arme pour peser dans la région. Pour cela, elle accorde la nationalité iranienne aux chiites afghans et pakistanais ainsi qu’à leurs familles. Cela traduit une volonté de redéfinir l’identité nationale : iranienne, révolutionnaire et islamique. Pour Khamenei, un Afghan chiite naturalisé qui s’engage aux côtés des Pasdaran dans la guerre en Syrie est plus iranien qu’un Iranien de naissance qui n’adhère pas aux valeurs de la « révolution islamique ». Ainsi, le Guide peut donner l’ordre de tirer à balles réelles sur les manifestants : ces chiites de naissance sont pour lui des ennemis de la révolution.

En adoptant une vision plus globale de la République islamique, on se rend compte qu’elle est beaucoup plus dangereuse que les autres pays. En raison des sanctions très dures qu’elle subit, elle peine à trouver des financements, mais elle est en train de trouver des solutions alternatives, peut-être illégales. La Chine et la Russie ont notamment intérêt à maintenir l’Iran dans la région après le départ des États-Unis.

Lorsque les Américains ont refusé d’intervenir en Syrie en 2013, ils cherchaient, autant que les Européens, à maintenir dans cette région des pouvoirs qui leur assuraient une stabilité. C’est peut-être pour cela qu’ils ont choisi Bachar el-Assad. De même, ils savent que le régime iranien écrase sa population, mais ils adoptent un discours de soutien parce qu’ils ne savent pas ce qui va se passer si la République islamique s’effondre. À partir du moment où la région est laissée à la Turquie, la Russie et l’Iran, ces dictatures font tout ce qu’elles veulent, surtout en Syrie, alors que les Européens et les Américains semblent s’abstenir de faire contrepoids à ces puissances.

Concernant les effets de la crise du coronavirus, étant donnée, d’une part, la dissimulation de la propagation du virus par la République islamique qui s’efforce désormais de minimiser le bilan et, d’autre part, le déni et la censure de la Turquie sur l’épidémie, il faut s’attendre à une catastrophe sanitaire. Dans ce cas, les dirigeants iraniens et turcs, prétextant cette fois la lutte contre la maladie, procéderont à un contrôle encore plus musclé de la société.

En quoi ce qui se passe au Moyen-Orient nous concerne-t-il, sans doute pour longtemps ?

J. Bahout – Au fond, ce qui a été ouvert en 2010 après des décennies d’apathie, l’est encore et le restera tant que les fondamentaux n’auront pas été traités. Nous entrons dans une période longue dans laquelle il va y avoir, pour reprendre la formule de Gramsci, beaucoup de monstruosité de tous les côtés. Il s’agit sans doute d’une fin de cycle économique dans la région et dans le monde : le problème énergétique, la fin du système rentier, l’essoufflement des systèmes socialistes arabes sont en question, sans que l’on sache ce que l’on va faire. En contrepoint, l’Occident est lui-même en crise et il n’y a plus de travail : les habitants du Moyen-Orient ne peuvent plus faire le choix de l’immigration. Que peut faire l’Occident ? Ne pas céder trop facilement à la tentation autoritaire de la fausse et illusoire stabilité. Cette cécité n’achète que du court terme.

A. Levallois – Deux questions importantes déterminent les comportements dans la région. Il y a, d’une part, celle du terrorisme, qui a inhibé la capacité des Occidentaux à observer ce qui se passe dans la région et à élaborer une politique. On assiste, d’autre part, à une volonté des puissances régionales de jouer un rôle nouveau. Ainsi, l’Arabie Saoudite se voit aujourd’hui comme une puissance régionale, qui a provoqué de nombreux dégâts (guerre au Yémen, crise avec le Qatar, tension avec le Liban), accompagnée en cela par les Émirats arabes unis. Ce tandem est terrifiant, en raison de la contre-révolution qu’il mène, mais également par la manière dont il tente d’imposer leur ordre dans la région. Nous, Occidentaux, sommes liés à ces pays par des marchés importants, en particulier dans l’armement : nous avons besoin d’eux pour l’équilibre de notre balance commerciale. Nous avons donc aussi tendance à leur déléguer certaines actions afin d’éviter la confrontation directe. En Palestine, par exemple, Trump a précisément voulu s’appuyer sur les puissances régionales, en particulier l’Arabie saoudite, pour faire passer son plan et contraindre les Palestiniens de l’acheter. On observe une vraie fatigue occidentale : il n’y a plus de mobilisation, plus de manifestations, plus d’intérêt.

Les effets de la crise du coronavirus risquent d’être lourds de conséquences dans la région, où les régimes mobilisent les réflexes autoritaires qu’ils maîtrisent si bien,  avec déploiement de forces armées : fermeture de la région du Qatif en Arabie saoudite, le président syrien reconnaît du bout des lèvres un cas ou deux quand son homologue égyptien préfère expulser les journalistes qui publient des données précises sur l’épidémie. Les mobilisations au Liban ou en Algérie sont les victimes de la situation et les pouvoirs espèrent ainsi un répit. La tendance est à la négation du virus qui « s’arrête aux frontières » et à la mise en avant d’un discours religieux, toutes religions confondues, pour s’en protéger.

Propos recueillis par Hamit Bozarslan, Anne-Lorraine Bujon et Noémie Lombard

Joseph Bahout

Joseph Bahout est professeur de sciences politiques, directeur de l'Institut Issam Farès de politiques publiques et d'affaires internationales à l'Université américaine de Beyrouth. Il a été professeur à Sciences-Po Paris, Consultant permanent au CAPS et Chargé de mission à l’Académie diplomatique internationale. Il a écrit en 2014 Les entrepreneurs syriens : Économie, affaires et politique.

Marie Ladier-Fouladi

Marie Ladier-Fouladi est sociodémographe, directrice de recherche au CNRS/EHESS-CETOBac et chercheure associée à l’INED. Elle est l’auteure de différents ouvrages dont Population et politique en Iran : De la Monarchie à la République islamique (INED-PUF, 2003) et de Iran : un monde de paradoxes (Nantes, Atalante, 2009).…

Agnès Levallois

Agnès Levallois est consultante, spécialiste du Moyen-Orient, vice-présidente de l’iReMMO, chargée de cours à Science po, maitre de recherche à la FRS et co-pilote l’Observatoire sur le monde arabo-musulman et du sahel depuis mars 2016. Elle est l’auteure de Moyen-Orient mode d’emploi (stock, 2002) et de Ilym, Irak, Libye, Yémen médias (L’harmattan, 2017) avec Akram Belkaid et Claire Gabrielle…