L’incendie du Reichstag, le 27 février 1933 (via Wikimedia Commons)
L’incendie du Reichstag, le 27 février 1933 (via Wikimedia Commons)

« Il est 5 minutes avant 1933 »

Remigration et culture démocratique en Allemagne

Dans un pays qui s'est reconstruit sur un travail de mémoire autour du national-socialisme, la découverte d'une réunion secrète entre membres de la droite et extrême droite sur le thème de la « re-migration » a fait l'effet d'un électrochoc. 


Le 10 janvier 2024, le média d’investigation Correctiv révèle la tenue d’une réunion secrète entre membres de la droite et extrême droite dans un hôtel près de Potsdam1. Les participants viennent de mouvements néo-nazis, du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) et du parti de droite Union chrétienne-démocrate (CDU). Le sujet de la réunion est encore plus surprenant que ce mélange des genres : le déplacement forcé de population.

Au cours de la réunion, les participants ont directement évoqué la « re-migration » des demandeurs d’asile, des étrangers ayant un permis de séjour et les « citoyens non assimilés » sur des critères arbitraires d’origine ou de couleur de peau. Ce plan clairement raciste va directement à l’encontre des principes d’égalité et dignité protégés par la Constitution, ainsi que des garanties légales liées à la citoyenneté et au droit de séjour.

Les révélations de cette réunion ont créé une vague d’indignation dans le pays avec plusieurs manifestations, dans les jours suivants la parution de l’article, rassemblant plus de 1, 4 million de personnes. Dans les cortèges, on pouvait voir une grande diversité de personnes avec des panneaux alertant que « Plus jamais est maintenant », « Il est 5 minutes avant 1933 », « Voter AfD est tellement 1933 » ou « Pas d’alternative à la démocratie ».

Dans un pays s’étant reconstruit sur un travail de mémoire autour du national-socialisme et un concept de « démocratie combative », ces arguments résonnent grandement. Le débat public s’est rapidement emparé du sujet pour discuter de la possibilité voire la nécessité d’interdire officiellement l’AfD. Les arguments divergents soulignent qu’un arrêt des financements publics pour le parti risquerait de galvaniser l’extrême droite. L’Allemagne semble donc prendre conscience de la menace qui pèse sur la démocratie libérale. Cette prise de conscience est nécessaire dans un pays où l’extrême droite n’a jamais complètement disparu du débat public.

L’AfD existe depuis 2013 et s’est depuis distingué dans le paysage politique allemand en devenant le représentant de divers courants d’extrême droite. Dès 2019, le virulent Björn Höcke propose une « culture du départ » et s’oppose à l’intégration des personnes immigrées. Cette approche raciste et discriminatoire établit une hiérarchie entre résidents selon des critères arbitraires et fonde l’idée de « re-migration » désormais prônée par le parti. Ces positions radicales valent à l’AfD d’être sous surveillance policière depuis 2021 et à trois sections régionales d’être déjà certifiées d’extrême droite.

Au-delà de l’AfD, c’est la montée de l’extrême droite qui est plus largement critiquée pendant les manifestations. Des attaques de centres d’hébergement dans les années 1990 à la récente tentative de coup d’État, l’extrême droite allemande a montré sa capacité d’organisation et d’action. Son influence s’étend jusqu’au services de sécurité. Les services de renseignements intérieurs ont en effet partiellement financé un groupe terroriste sans réussir à empêcher divers attentats. Le chef du renseignement de l’époque a depuis fondé son propre parti politique, considéré très à droite et ouvert à une coopération avec l’AfD. Les forces de police sont aussi fréquemment mises en cause pour leur participation à des groupes de discussion d’extrême droite. Elles ont notamment été critiquées pour des manquements dans l’enquête sur l’attentat raciste à Hanau en 2020 ayant coûté la vie à dix personnes, et des documents internes à l’institution policière ont été retrouvés chez un complice de l’assassin du président du district de Cassel, Walter Lübcke, en 2019.

La situation est donc grave et les manifestations ne suffiront sans doute pas à transformer cette prise de conscience en opposition effective. Dans un entretien récent, le chancelier Olaf Scholz a reconnu que les fréquents débats internes à la coalition au pouvoir n’aidaient pas à créer de la confiance dans la politique du gouvernement. Cette intervention montre que les responsables politiques reconnaissent une certaine responsabilité dans la montée de l’extrême droite, en commençant par la fragilisation de la culture du compromis. Longtemps synonyme de démocratie à l’allemande, cette culture montre des signes de faiblesse, avec un gouvernement impopulaire par ses tensions internes et des conflits sociaux de plus en plus fréquents.

La montée de l’extrême droite en Allemagne se fait en effet dans un contexte social et politique de moins en moins ouvert au dialogue. Un renforcement des pratiques de compromis est nécessaire non seulement du fait de la nature fédérale du système allemand, mais également pour un fonctionnement démocratique fluide. De nombreuses voix se sont récemment élevées pour appeler les citoyens allemands à cultiver le compromis sur la démocratie, ainsi que sur la diversité au sein des entreprises, associations locales et mouvements citoyens.

Par son histoire, l’Allemagne connaît les dangers de l’extrême droite et s’est juré d’apprendre de ses erreurs passées. Il est désormais temps pour la société allemande dans son ensemble de rendre cette prise de conscience concrète et de solidifier davantage sa démocratie.

 

  • 1. « Plan secret contre l’Allemagne » [en ligne], Correctiv, 10 janvier 2024.