Boris Johnson en 2021. Photo Alan Santos/Palácio do Planalto CC BY 2.0
Boris Johnson en 2021. Photo Alan Santos/Palácio do Planalto CC BY 2.0

Keep calm and Brexit On

La participation des membres du gouvernement britannique à une conférence des droites nationalistes européennes et américaines est la dernière preuve en date d’un tournant politique nationaliste et populiste au Royaume-Uni.


La National Conservatism Conference est un de ces spectacles politiques qui se multiplient depuis plusieurs années, et font fureur auprès des militants et des médias. Sur plusieurs jours, généralement au printemps, des personnalités politiques, médiatiques et universitaires se retrouvent pour parler de sujets d’actualité devant un public d’initiés, le tout retransmis en direct sur les réseaux sociaux. Le but de ces congrès n’est pas seulement de mélanger les genres, mais aussi de dépoussiérer le format traditionnel du débat d’idées.

Depuis sa création en 2019, la « NatCon » a attiré le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, la Première ministre italienne Giorgia Meloni, d’innombrables alliés de Donald Trump et même Marion Maréchal, vice-présidente du parti Reconquête d’Éric Zemmour et nièce de Marine Le Pen. La NatCon aspire à un « monde de nations indépendantes », dans le « respect des traditions nationales », centré autour d’une économie de marché et du « christianisme et de sa vision morale », telle que « la famille traditionnelle, construite sur l’union entre un homme et une femme ». Véritable gala des droites nationalistes et conservatrices, elle est devenue l’un des événements les plus en vogue en Europe et aux États-Unis.

Un moment populiste

L’organisation de l’édition 2023 du 15 au 17 mai à Londres n’est pas anodine et la décision de quitter l’Union européenne y est pour beaucoup dans ce choix. Le référendum de 2016 a rendu visibles 17 millions d’électeurs partageant, à divers degrés, les arguments eurosceptiques, souverainistes, nationalistes et anti-immigration du camp du Brexit. Les principaux partis de centre-droit et de centre-gauche acceptèrent la décision référendaire, tout en cherchant à répondre aux préoccupations de ces électeurs.

Pour le Parti conservateur, au pouvoir depuis 2010 et issu du centre-droit libéral, la priorité devint rapidement les circonscriptions populaires ayant voté pour le Brexit. Sous l’impulsion de Theresa May, le parti développa un discours ouvertement nationaliste et anti-élite, critiquant en particulier ceux qui « se comportent comme s’ils avaient plus en commun avec les élites internationales qu’avec les gens en bas de chez eux ». Son successeur, Boris Johnson, continua cette stratégie en adoptant une approche davantage populiste et eurosceptique, comme il l’avait déjà fait au sein du camp du retrait en 2016. Il tenta de suspendre le Parlement britannique pour empêcher les débats sur le Brexit et accusa les députés de s’opposer au résultat du référendum. Cette rhétorique fonctionna en particulier dans les circonscriptions populaires du Nord de l’Angleterre, que Johnson remporta largement lors des élections générales de 2019 et qui lui permirent de remporter une victoire électorale. Fort de sa majorité parlementaire, il finalisa le processus du Brexit et promit une ère de prospérité pour le Royaume-Uni en dehors de l’Union européenne.

Johnson fut finalement contraint de démissionner à l’été 2022 après une succession de scandales, mais son approche politique perdure. L’éphémère Liz Truss essaya de mettre en place des réformes économiques rêvées par beaucoup de partisans du Brexit, avant de démissionner à son tour en mettant en cause une prétendue « coalition anti-croissance » de partis d’oppositions, de syndicats et d’organisation non gouvernementales. Rishi Sunak, l’actuel Premier ministre depuis fin 2022, soutient l’envoi de demandeurs d’asile au Rwanda et cherche à limiter la possibilité de déposer une demande d’asile, ce qui serait illégal au regard du droit international, de l’aveu même du gouvernement britannique.

La décision du Brexit a donc non seulement fait sortir le Royaume-Uni de l’Union, mais a également favorisé la normalisation de discours et de pratiques populistes, anti-élites et anti-immigration. La mise en œuvre à grande échelle d’un projet politique nationaliste et conservateur fait aujourd’hui du Royaume-Uni un cas intéressant pour les droites radicales au niveau international.

Le coût du Brexit

Si le projet politique s’est bien matérialisé, le Brexit tarde néanmoins à offrir les opportunités économiques promises. Début 2023, le Royaume-Uni affiche un des plus hauts taux d’inflation et l’un des plus bas taux de croissance des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques. Alors que d’autres pays ont rapidement retrouvé leur niveau d’avant la pandémie, l’économie britannique peine à renouer avec la croissance. Le Brexit, en coupant le pays de son premier partenaire économique, porte une responsabilité indéniable, si bien que, selon les calculs du Centre for European Reform, le Brexit aurait un coût estimé à 5, 5 % du produit intérieur brut.

La plupart des participants de la NatCon 2023 trouveront ce bilan économique insignifiant face aux réalisations politiques du Parti conservateur depuis le référendum de 2016. La participation de deux ministres de premier plan et de plusieurs députés conservateurs, tous partisans du Brexit, en est la preuve. Même si la plupart des partis eurosceptiques européens ne prônent plus la sortie de l’Union, le Brexit reste considéré dans ces cercles comme un projet idéologiquement cohérent, et le Parti conservateur comme ayant rendu cette transformation possible.

Avec le Brexit, le Royaume-Uni est véritablement devenu un avant-poste des droites nationalistes et conservatrices. Toutefois, les répercussions économiques de ce projet sont importantes et ce ne sont ni les membres du gouvernement conservateurs ni les participants de la NatCon, mais les citoyens britanniques, qui en payent le coût de manière quotidienne.