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Mourir en mer

par

Esprit

Alors qu’on reproche souvent à l’Europe son juridisme et son formalisme, elle doit se souvenir que les droits supposent, au-delà des déclarations de principe, la possibilité de les exercer. Donc des mesures pour permettre aux réfugiés de faire valoir leur situation.

Comme beaucoup d’autres phénomènes globalisés aujourd’hui, les migrations se traduisent par des mouvements maritimes autant que terrestres. Les réfugiés naviguent en Méditerranée sur des barques surchargées, vers un rivage où ils cherchent protection et deuxième chance, et qui leur offre murs et grillages. Le coût humain de ce contournement par la mer de l’obstacle terrestre est très élevé puisque, depuis le début de l’année 2015, déjà plus de 2 000 personnes ont disparu non loin des côtes européennes. Trois mois après son élection, le pape François avait fait sa première visite hors de Rome à Lampedusa, un de ces îlots de terre placé au centre du drame méditerranéen, où il a justement dénoncé la « mondialisation de l’indifférence ».

Loin d’entendre cet appel prophétique, les pays européens cherchent à calculer au plus juste la gestion des flux. Les ministres de l’Intérieur parlent de déplacement à canaliser, de charges à répartir. À l’échelle de l’Europe, comme à l’échelle la plus locale, il s’agit de maintenir les migrants en mouvement, de les faire passer à travers les territoires pour les orienter au-delà de leur point d’arrivée, d’éviter qu’ils ne se posent. Pour les pays de l’Union européenne, il faut empêcher que se fixent des camps informels de migrants sur les îles et les côtes de l’Italie et de la Grèce sur lesquelles repose la contrainte du premier accueil. Mais la solidarité tarde à se manifester, alors que tous les gouvernements européens sont sous la pression électorale de partis populistes (comme on l’a vérifié en juin au Danemark). De même, à l’échelle des villes, comme ce fut le cas à Paris, porte de la Chapelle, les forces de l’ordre interviennent pour disperser les campements, éviter les points de fixation, qui sont à la fois visibles, et donc troublants dans la ville, et potentiellement lieux d’organisation d’une solidarité ou de revendications dont les pouvoirs publics n’auraient plus la maîtrise.

À l’échelle locale, bien sûr, on ne voit guère de solution évidente. Les Européens doivent élargir le panorama, prendre en compte la particularité des pays de départ (actuellement surtout la Syrie, l’Érythrée, le Soudan du Sud), des pays de transit (la Libye en plein chaos), la constitution de filières, la prospérité et le cynisme des passeurs… tout en reconnaissant les limites de la réponse sécuritaire. Ils peuvent aussi rappeler ses responsabilités à la coalition anglo-américaine qui a commencé à déstabiliser le Moyen-Orient au nom d’un nouvel ordre géopolitique en 2003… Mais les Européens doivent aussi reconnaître que les réfugiés se rendent aujourd’hui avant tout dans les pays du Sud. Les Syriens, par exemple, pour près de 4 millions d’entre eux, trouvent asile dans les pays voisins : la Turquie (1, 7 million), la Jordanie (620 000) et le Liban (1, 2 million de réfugiés, ce qui représente un quart de la population). Par comparaison, on dénombre 205 000 Syriens dans l’ensemble de l’Europe (pour 506 millions d’habitants). À une tribune internationale, le repli européen est difficile à défendre, d’autant plus qu’une déstabilisation de ces pays concernerait le voisinage immédiat de l’Union européenne.

Malgré le caractère inédit d’une situation en grande partie due au conflit syrien, à la guerre civile soudanaise et au durcissement totalitaire du pouvoir érythréen (5 à 10 % de la population a fui ce pays ces dix dernières années), l’Europe ne doit pas renoncer aux principes du droit d’asile au nom d’une situation d’exception. Si l’augmentation des demandes d’asile en Europe est forte (+ 44 % en un an), elle ne justifie aucune suspension des règles d’accueil. La Commission européenne a raison de pousser à une solidarité européenne avec l’Italie et la Grèce.

Alors qu’on reproche souvent à l’Europe son juridisme et son formalisme, elle doit ici se souvenir que les droits supposent, au-delà des déclarations de principe, la possibilité de les exercer. Donc des mesures pour permettre aux réfugiés de faire valoir leur situation et d’attendre le règlement de leur cas dans des conditions décentes. L’accès à l’Europe n’est pas seulement une question territoriale, c’est une idée que nous avons de nous-mêmes : l’exigence que la recherche d’une vie digne d’être vécue ne s’achève pas dans le bleu indifférent de la Méditerranée.