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« Je suis Charlie », Paris, 11 janvier 2015, Place de la République | Photo : Olivier Ortelpa, Wikimédia, Attribution 2.0 Generic (CC BY 2.0)
"Je suis Charlie", Paris, 11 janvier 2015, Place de la République | Photo : Olivier Ortelpa, Wikimédia, Attribution 2.0 Generic (CC BY 2.0)
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Être avec Charlie

Six ans après l'attentat contre Charlie Hebdo, le slogan "Je suis Charlie", d'abord symbole de l'union pour la liberté d'expression et contre le terrorisme, est devenu objet de controverses. Alors que la tournure singulière "Je suis" appelle symboliquement la fusion en une identité collective, l’opposition la plus efficace contre le fanatisme réside sans doute dans la célébration des différences plutôt que leur dépassement.

« En 2015, “Je suis Charlie“ a été le symbole d’un moment. Aujourd’hui, tout est plus compliqué »1 constatait le créateur du slogan, Joachim Roncin, trois ans après l’attaque sanglante contre le journal satirique Charlie Hebdo. Début janvier 2015, quelques jours après l’attentat qui a fait dix-sept morts, quatre millions de personnes avaient défilé dans les rues de toutes les villes de France avec pour bannière trois mots, « Je suis Charlie ». Ce slogan fédérateur, publié 5 millions de fois sur les réseaux sociaux en seulement trois jours, est devenu le symbole d’une union nationale—et internationale—spontanée pour la liberté d’expression et contre l’extrémisme religieux. Très vite, cependant, des voix ont pris leurs distances avec le slogan « Je suis Charlie », d’abord parmi des personnalités polémiques telles que Jean-Marie Le Pen, Dieudonné ou Tariq Ramadan, puis de manière plus diffuse. Au-delà même de la question du droit au blasphème, c’est la ligne éditoriale de Charlie Hebdo qui fut mise en cause, jugée agressive et souvent humiliant à l’encontre des religions, en particulier l’islam. Une sorte d’hésitation, de gêne, s’est ainsi progressivement insinuée dans la supposée unité nationale sous la forme d’une question qui rappelle l’interrogation existentielle du Hamlet de Shakespeare : « être ou ne pas être » Charlie ? Six ans plus tard, alors que vient de se clore le procès des attaques de janvier 2015, cette question occupe toujours les esprits. Comme en témoignent les débats houleux qui ont agité la sphère politico-médiatique ces derniers mois autour de la réédition des caricatures polémiques de Mahomet en Une de Charlie Hebdo et l’émergence du hashtag #ToujoursCharlie, il n’est aujourd’hui toujours pas clair si l’on peut à la fois « être et ne pas être » Charlie, c’est-à-dire, militer pour la liberté d’expression et condamner fermement la violence terroriste, tout en critiquant la ligne éditoriale de Charlie Hebdo.

Être et ne pas être Charlie ?

À cette question, pourtant, certains avaient répondu dès 2015 un oui franc et direct. C’est le cas du sociologue Emmanuel Todd. Dans son étude polémique Qui est Charlie ? : sociologie d’une crise religieuse, il affirme que «  la condamnation de l’acte terroriste n’impliquait aucunement que l’on divinisât Charlie Hebdo  »2. Bien au contraire, pour Todd, des atteintes répétées envers une religion, telles que celles de Charlie Hebdo envers l’islam, «  devrai[ent] être, quoi qu’en disent les tribunaux, qualifié[es] d’incitation[s] à la haine religieuse, ethnique et raciale  ». Naturellement, la parution de Qui est Charlie ? a suscité une vive polémique. Pour ses détracteurs, tels que l’écrivain et journaliste Maurice Szafran, le postulat de Todd est une « contre-vérité à la limite de la monstruosité éthique »3. Pour Philippe Lançon, rescapé de l’attaque, refuser ainsi de soutenir Charlie Hebdo en s’indignant de sa ligne éditoriale serait même une « justification sous-jacente à l’acte qui avait été commis, en faisant des frère Kouachi les représentants d’un peuple, d’une population ou d’une communauté opprimés ».

Difficile donc, d’« être et ne pas être » Charlie, car critiquer la ligne éditoriale du journal reviendrait à rejeter la liberté d’expression à la manière des terroristes. Il est vrai que le soutien sans faille est exigé par la formulation « Je suis Charlie » elle-même. À la différence de la simple démonstration de solidarité que proposent des tournures comme « nous sommes (ensemble) » ou « je suis avec (Charlie) », qui supposent le rapprochement de plusieurs individualités afin de soutenir une tierce personne ou une même cause, la tournure singulière « je suis » appelle, bien que de manière symbolique, une unité d’un degré supérieur, la fusion en une identité collective, ici celle, controversée, de Charlie Hebdo. La formulation « je suis » est, en cela, le symbole d’une exigence contemporaine d’unité absolue face au terrorisme islamiste, telle que décrite par le sociologue Gérôme Truc. Dans son enquête sur les attentats de New York, de Madrid et de Londres parue en 2016, Truc constate que « nos réactions aux attentats manifestent l’exacerbation d’un sens du ‘je’, qui nous porte à compatir au sort des victimes sur la base moins d’une commune appartenance que d’une commune singularité. »4 Au-delà même du succès du slogan « Je suis Charlie », sa réutilisation ces six dernières années en hommage aux victimes du terrorisme à travers le monde, devenant « Je suis Paris », « Je suis Nice » ou encore « Je suis Orlando », confirme l’analyse de Truc. En octobre dernier, au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty devant le collège de Conflans-Sainte-Honorine, où il enseignait, les slogans « Je suis Samuel » ou encore « Je suis prof » témoignaient d’un même désir d’unité dans l’adversité. « On oublie tout, toutes les autres batailles et on se concentre sur la nécessité d’être ensemble », suggérait alors le chef de file de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, pourtant un des leaders de l’opposition.

Or si la recherche d’une forte solidarité entre individus est tout à fait souhaitable, en particulier face à de telles tragédies et une menace qu’Emmanuel Macron décrit comme « séparatiste », l’idéal d’unité absolue est plus contestable. C’est ce que signalait Jean-Luc Nancy trente ans avant la création du slogan « Je suis (Charlie) ». Dans La Communauté désœuvrée, le philosophe observait que l’idéal d’une immanence absolue de l’homme à l’homme fascinait déjà bien avant le développement du terrorisme et que celui-ci s’est révélé extrêmement dangereux au cours de l’histoire politique occidentale.

Histoire politique de l’immanence

Pour Jean-Luc Nancy, cela ne fait aucun doute : la recherche d’une unité toujours plus grande entre les hommes est le moteur principal de l’histoire occidentale. Dans La Communauté désœuvrée, il observe qu’« à chaque moment de son histoire, [l’Occident] s'est [] livré à la [] déploration d'une familiarité, d'une fraternité, d'une convivialité perdues »5. Chaque courant ou régime politique, chaque modèle de société que la modernité occidentale a connu a, selon Nancy, cherché à répondre à un même mythe dit « immanentiste » : celui de la perte d’un âge d’or, où une unité fraternelle originelle régnait entre les hommes. Ainsi, l’histoire politique de l’Occident pourrait être relue « sur fond de communauté perdueet à retrouver ou à reconstituer  ». Pour s’en assurer, il suffit de jeter un coup d’œil à notre histoire politique, qui semble tout entière tournée vers un idéal d’unité au travers du sacrifice nécessaire de ce qui lui fait obstacle : les différences individuelles. Les êtres humains naissent de couleurs et sexes différents, ont des opinions, des croyances et des langues différentes. Cependant, il apparaît qu’atténuer ne serait-ce que la visibilité de certaines de ces différences favorise une intégration plus forte des individus au sein d’une communauté toujours plus soudée. Le gouvernement français préfère le terme d’« assimilation », lorsqu’il s’agit de l’intégration de la population immigrée. Un ressort courant du politique—du moins dans l’histoire occidentale—est donc le sacrifice de la différence au profit de la cohésion sociale.

Quant à la nature de ce sacrifice, deux stratégies sont généralement employées, stratégies qui ne sont en aucun cas mutuellement exclusives. Afin de promouvoir la fraternité entre les hommes, les systèmes politiques tendent à valoriser soit une expérience de la libération (qui expose la différence pour mieux s’en défaire) soit un idéal d’égalité (qui masque la différence). Notons ici la proximité d’une telle proposition avec la devise de la République : « Liberté, Égalité, Fraternité ». Courante dans les sociétés dites « primitives », une première stratégie part du constat que mettre l’unité de la communauté à l’épreuve en laissant les individus libres d’exprimer leurs différences permet, paradoxalement, de renforcer le lien social. C’est le principe des carnavals, durant lesquels les individus sont libérés des lois et normes qui les maintiennent habituellement dans un « droit chemin » préalablement défini et autour duquel est construite la cohésion sociale, de façon à renforcer leur obéissance à ces mêmes normes une fois le carnaval terminé. C’est aussi le principe des rituels sacrificiels, qui exposent une communauté au spectacle de sa propre destruction par le biais du sacrifice d’un de ces membres, considéré comme différent, ce qui aboutit à un renforcement par catharsis de la cohésion sociale. Dans les deux cas, il s’agit d’exposer la différence pour mieux s’en défaire. Une autre stratégie, plus courante dans les sociétés contemporaines, promeut l’égalité par l’atténuation—plus ou moins marquée—des différences entre individus. Cela peut se faire de manière volontaire : la formulation #JeSuis, par exemple, suggère un dépassement volontaire et symbolique des différences individuelles afin de mettre en évidence l’unité face au terrorisme et dans le soutien aux victimes. Le plus souvent, cependant, l’égalité est établie par l’installation d’interdits. Les citoyens sont alors égaux devant la loi. La loi du 15 mars 2004, par exemple, encadre le port de signes religieux dans les écoles, collèges et lycées, de façon à lutter contre les discriminations pouvant naître d’une grande visibilité de la différence religieuse. Les expériences politiques de l’histoire occidentale participent de l’une ou l’autre de ces deux stratégies, visant une unité toujours plus grande entre les hommes soit en masquant les différences, soit en les exposant pour s’en libérer une fois pour toutes.

Onto-théo-logie

Avant d’aller plus loin, il faut alors s’interroger sur ce qui pousse les sociétés à vouloir être toujours plus soudées, à cultiver le mythe d’une unité originelle perdue. Qu’est-ce qui, dans notre manière d’envisager le monde et l’existence donne son importance à l’immanence de l’homme à l’homme ? La réponse à cette question nous est donnée par Martin Heidegger. Dans Identité et Différence (1955-1957), le philosophe allemand observe que la métaphysique, de ses origines grecques à sa constitution contemporaine, s’intéresse à ce qu’est l’être «  en tant qu’être ». Cette tournure est en réalité celle d’Aristote, qui souhaitait séparer la métaphysique des autres sciences dites « partielles », qui s’intéressent à une partie de l’être seulement. C’est le cas de l’arithmétique, par exemple, qui a pour unique objet les nombres. La métaphysique, au contraire, a pour objet le « fonds commun à tout être comme tel », l’Être des étants donc. Or, il a été estimé que ce dernier est l’être dans sa version la plus pure. L’Être des étants est l’être le plus haut, le fondement de tout ce qui est, que la théologie chrétienne nommera Dieu. C’est ainsi que, pour Heidegger, la métaphysique est à la fois onto-logie et théo-logie.

En présentant l’unité absolue entre les hommes comme la vérité de l’humanité, la métaphysique a lancé tous les systèmes politiques de l’histoire occidentale à la poursuite d’un idéal qui tend à vouloir supprimer la différence inhérente à notre humanité,

Or, un tel système de pensée s’accompagne d’un traitement particulier de la différence. Il est indéniable que les étants sont tous différents les uns des autres. Mais, comme l’écrit Heidegger, « dans la mesure où la métaphysique pense l’être en tant que tel dans sa totalité, elle présente les étants en fonction de ce qui diffère dans la différence, sans se soucier de la différence en tant que différence.  »6 Si l’on considère qu’il existe une forme absolue d’Être, les différences individuelles tendent à être perçues comme autant de déviances par rapport une essence pure et universelle, et non comme un élément indissociable de l’Être. On retrouve là Platon : la métaphysique présente le monde comme une caverne, où les entités que l’on croise ne sont que des ombres, des versions corrompues d’essences qui se trouvent ailleurs, dans le monde supra-sensoriel. Un tel raisonnement en vient naturellement à s’appliquer à l’humanité, dont il y aurait une définition universelle et idéale, de laquelle l’homme se serait éloigné à mesure qu’il se différenciait de ses congénères. L’immanence de l’homme à l’homme, favorisée par une intégration toujours plus forte au sein d’une communauté, apparaît alors comme le seul moyen pour une communauté humaine de retrouver son unité, mais aussi sa vérité, perdues. Plus la cohésion sociale est forte, plus l’humanité se rapprocherait de son essence ; l’essence de la communauté, c’est-à-dire du politique, étant de fait l’accomplissement de l’essence de l’homme. Ainsi peut s’expliquer l’importance de l’idéal d’unité absolue entre les hommes dans notre histoire politique, profondément marquée par ce qu’Heidegger nomme « la constitution ontothéologique de la métaphysique ». En appelant, bien que de manière symbolique, à une fusion en une identité collective, la formulation #JeSuis participe de cette onto-théo-logique millénaire. Elle en partage cependant aussi les risques. En présentant l’unité absolue entre les hommes comme la vérité de l’humanité, la métaphysique a lancé tous les systèmes politiques de l’histoire occidentale à la poursuite d’un idéal qui tend à vouloir supprimer la différence inhérente à notre humanité, que ce soit par une épuration sacrificielle sans fin ou une uniformisation détruisant tout ce qu’il y a d’humain en l’homme. Derrière chaque discours politique cultivant la peur d’une différence extérieure ou intérieure à la communauté se cache la menace d’une logique immanentiste dans laquelle peut se perdre toute l’humanité.

Unité ou impureté ?

A ce stade, on pourra opposer que le dépassement des différences et la fusion identitaire que propose l’affirmation « Je suis » sont à la fois momentanés et strictement symboliques. À première vue, la formulation #JeSuis n’engage pas la responsabilité des individus et ne peut avoir de conséquences politiques. Mais est-ce vraiment le cas ? Écrire, ou plutôt ne pas écrire « Je suis Charlie », n’est pas sans conséquences. Ce qui devait être une simple atténuation des différences individuelles en faveur de l’unité face au terrorisme semble glisser vers un système dans lequel les individus troquent leur singularité contre une identité globale, à laquelle ils doivent adhérer sans réserve. On comprend mieux la gêne ressentie par certains au moment d’écrire #JeSuisCharlie sur les réseaux sociaux, gêne qui tient donc au moins autant de la formulation « Je suis » et l’unité absolue qu’une telle tournure linguistique appelle de ses vœux, que du dernier des trois mots, Charlie, et sa ligne éditoriale.

Il peut d’ailleurs sembler contre-productif d’opposer à l’exigence perverse de pureté de l’idéologie islamiste un désir d’unité tout aussi absolu, dont la formulation #JeSuis menace de devenir le symbole. Nancy a raison de souligner dans La Déconstruction du christianisme que « l’Unité, l’Unicité et l’Universalité [] sont convoquées de part et d’autre dans l’affrontement mondial  »7. Je rejoins ainsi l’intellectuelle allemande Carolin Emcke qui, dans un essai qui a fait grand bruit en Europe lors de sa parution en 2016, souligne que : « Le dogme de la pureté et de la simplicité ne peut pas se combattre au travers d’une adaptation mimétique ». Afin de lutter contre l’extrémisme religieux, « le plus urgent est de plaider pour l’impureté et la différenciation, parce que c’est ce qui contrarie le plus les haineux et les fanatiques dans leur fétichisme du pur et du simple »8. Mais pour ce faire, il faut commencer par arrêter de voir dans l’immanence de l’homme à l’homme la vérité perdue de l’humanité. Il faut arrêter de considérer que la différence est fondamentalement négative, une forme de corruption d’un Être pur et universel. Ce combat doit alors se jouer sur le terrain de l’ontologie, et aboutir à une définition de l’Être qui intègre la différence en tant que telle. Il faut pour cela se tourner à nouveau vers Heidegger. Dans L’Être et le Temps (1927), celui-ci propose de redéfinir l’Être de manière à donner un sens à la différence entre les étants grâce au concept de Dasein. Le Dasein, selon Heidegger, est l’être en tant que « là » de l’Être. Une telle proposition signifie que l’Être est toujours déjà être-dans-le-monde (In-der-Welt-sein). Chaque étant est l’Être tel qu’il est « là », dans le temps et l’espace. En cela, il est inévitablement singulier, unique, différent. En intégrant ainsi la différence à la définition de l’Être, on comprend alors immédiatement pourquoi l’idéal d’immanence absolu de l’homme à l’homme s’est révélé profondément dangereux au cours de l’histoire. Promouvoir l’unité absolue entre les hommes va à l’encontre de la définition même de l’Être humain comme toujours déjà singulier, et ne peut donc se solder que par une aliénation de l’humanité. Célébrer les différences individuelles serait, au contraire, plus adéquat au regard de ce qu’est qu’être humain.

Plaidoyer pour la diversité et le désœuvrement

Certains verront cependant dans cette célébration des différences la menace d’un individualisme radical menant à la dissolution des communautés humaines. Comment, en effet, sauvegarder la solidarité qui facilite la survie et l’épanouissement des hommes si la politique célèbre les différences plutôt que de travailler à l’unité ? C’est là que le concept de Dasein se révèle particulièrement intéressant. Dire que l’Être est toujours déjà être-dans-le-monde signifie que la seule forme d’existence possible des étants est la coexistence. Être, c’est être-avec (Mitsein). Comme l’explique Nancy, « L’existence sociale de Descartes précède logiquement et chronologiquement la possibilité de l’énonciation d’ego sumlequel, en s’énonçant, s’énonce d’ailleurs au moins à un autre […] et si bien, peut-on dire, que tout ego sum est un ego cum »9 Accepter et célébrer les différences individuelles ne peut donc en aucun cas glisser vers un individualisme radical ni menacer sérieusement la vie en commun, puisque la solidarité—la fraternité—est partie intégrante de ce qui définit l’Être humain. L’être est à la fois singulier et pluriel, individuel et social ; toujours déjà ego cum. Être signifie donc s’inscrire dans un réseau d’étants singuliers liés par une fraternité inaliénable. Il me faut alors citer Nancy à nouveau : « Nos existences, toutes, celles des humains et des autres vivants, celles des éléments qui leur font appui ou milieu, nourriture ou instrument. [] Toutes ces existences [sont] liées par rien d’autre que leur projection commune, qui fait monde, qui fait un monde et un monde de mondes différenciés. »10

C’est pourquoi il est urgent d’arrêter de voir dans la communauté un moyen de transformer l’humanité en ce qu’elle n’est pas. Il s’agirait plutôt de comprendre enfin que l’humanité, de même que la communauté, « nous est donnée avec l'être et comme l'être, bien en deçà de tous nos projets, volontés et entreprises. » C’est en ce sens que Nancy se fait l’avocat d’une communauté « désœuvrée », comme l’indique le titre de son ouvrage. La politique n’a de sens que dans la valorisation d’un état de fait : la nature singulièrement plurielle et pluriellement singulière de l’Être humain. Si on peut reprocher à Heidegger d’avoir trahi ses propres intuitions, réceptif qu’il était au mythe d’une communauté Aryenne pure et parfaite, Nancy s’est au contraire montré particulièrement déterminé dans la promotion de cette nouvelle ontologie qui affirme que « l’être ne peut être qu’étant-les-uns-avec-les-autres, circulant dans l’avec et comme l’avec de cette co-existence singulièrement plurielle  ». Et pour nous guider dans cette même voie, Nancy indique dans Être singulier-plurielque « L’enjeu est désormais de ne plus penser [] ni à partir de l’un, ni à partir de l’autre, [] mais de penser absolument et sans réserve à partir de l’avec  ».11

C’est bien cette priorité qui doit nous mobiliser aujourd’hui contre les dérives d’une certaine laïcité de combat, qui propose de masquer nos différences au profit d’une plus grande uni(formi)té entre les hommes. C’est aussi cette priorité qui doit nous rappeler que l’opposition la plus efficace contre le fanatisme est la célébration des différences plutôt que leur dépassement. Osons exercer notre liberté d’expression qui, comme le rappelle Jean Baubérot, tout comme « le droit au blasphème, ne s’applique pas qu’au discours à l’égard des religions. » Osons être à la hauteur de la devise de la République française en célébrant une fraternité qui ne verse pas dans le désir d’immanence. C’est cela même que Samuel Paty s’était donné pour mission d’enseigner : la liberté, la diversité, l’esprit critique. Sur Twitter nous pouvons marquer #EgoCum, « Je suis avec Charlie ». Une façon de dire que moi, française, marseillaise ou bretonne, athée, musulmane ou juive, à la peau claire ou foncée, férue de poésie et/ou de séries américaines, qui aime les femmes et/ou les hommes, me joins à chacun, et qu’étant-les-uns-avec-les-autres, nous allons contrer le fanatisme non pas en dépit de nos différences, mais plutôt grâce à elles.12

  • 1. https://www.liberation.fr/france/2018/01/05/je-suis-charlie-de-consensuel-a-conflictuel_1620694
  • 2. Emmanuel Todd, Qui est Charlie ? : sociologie d’une crise religieuse, Seuil, 2015.
  • 3. Challenges, 4 mai 2015.
  • 4. Gérôme Truc, Sidérations : une sociologie des attentats, Paris, Puf (« Le lien social »), 2016.
  • 5. Jean-Luc Nancy, La communauté désoeuvrée, Christian Bourgois, 1983.
  • 6. Martin Heidegger, Identité et différence, dans Questions I et II, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1990.
  • 7. Jean-Luc Nancy, La déclosion (Déconstruction du Christianisme 1), Galilée, 2005.
  • 8. Carolin Emcke, Contre la haine, plaidoyer pour l’impur, Seuil, 2017.
  • 9. Jean-Luc Nancy, La pensée dérobée, Galilée, 2001. 
  • 10. Jean-Luc Nancy,  L’Adoration, Déconstruction du christianisme II, Paris, Galilée, 2010.
  • 11. Jean-Luc Nancy, Être singulier pluriel, Paris, 1996.
  • 12. Une version préliminaire de ce texte est parue en janvier 2020 chez Peter Lang dans l’ouvrage universitaire #NousSommes: Collectivity and the Digital in French Thought and Culture, édité par Susie Cronin, Sofia Ropek Hewson and Cillian Ó Fathaigh.