Bloquons-tout, 10 septembre 2025, wikimedia - Haldu
Bloquons-tout, 10 septembre 2025, wikimedia - Haldu

Ce que la gauche doit à ses électeurs

Les explications de l'instabilité politique actuelle ne sont pas à chercher tant du côté des divisions partisanes ou des positions irréconciliables à gauche, que dans l'écart grandissant entre les attentes de l'électorat et les limites du jeu politique institutionnel. La fixation sur l'élection présidentielle empêche la représentation nationale de jouer sa partition, en lien avec des demandes sociales qui ne pourront jamais s'y résumer entièrement.


La chute du gouvernement Bayrou puis la nomination de Sébastien Lecornu, assorties de l’éventualité d’une nouvelle dissolution, opposent dos à dos les partis et courants politiques représentés au Parlement. La gauche se voit reprocher sa désunion dans un récit médiatique entretenu par une dramaturgie plus ou moins honnête, qui conduit à nommer des premiers ministres issus d’une droite qui obtient pourtant des scores électoraux faméliques. L’insistance sur les clivages entre les partis et personnalités au sein de la gauche pose ces derniers en contrepoint de l’exploit électoral d’une union de circonstances qu’elle a réalisé, contre tous les pronostics, en juillet 2024. Il est vrai que La France Insoumise semble s’isoler stratégiquement pour protéger son monopole sur la radicalité à gauche, comme l’a bien montré son université d’été centrée sur un projet qu’elle aurait en propre. Pourtant ses positions sur le changement social sont incontournables. Elles se font le relais d’une colère sociale qui s’accroit mais aussi d’une demande large de courants d’opinion et d’initiatives locales diverses.

Le reste de la gauche partisane, du Parti socialiste aux Écologistes en passant par d’anciens Insoumis soucieux d’un projet politique rassembleur, peut bien se prévaloir d’une pratique du pouvoir plus ouverte : on la jugera à l’aune de ce qu’elle trouve à dire à une population française fracturée par des inégalités croissantes et un État perçu comme impuissant ou envahissant. On ne peut répondre avec des demi-mesures à des interrogations si profondes sur notre société. D’autant plus que la droite n’est pas plus unie, au contraire, entre un centre qui n’assume pas son virage conservateur et des Républicains segmentés en égos vindicatifs. Le silence du Rassemblement national ne l’empêche pas d’être dans tous les esprits tant sa vision du monde pose les coordonnées du débat politique, entre dénonciation de l’État social et report de tous les maux sur les migrants, les assistés et les marginaux. Mais c’est souvent à la gauche ou à l’écologie que l’on reproche une d’antagoniser les rapports sociaux.

Une double trahison ?

L’avenir de la droite n’est guère plus assuré, quand les courants libéraux semblent gagnés par des tendances bonapartistes et contre-révolutionnaires – pour reprendre l’analyse un peu trop englobante de René Rémond. Ou alors, Renaissance signifie essentiellement la préséance du marché, qui s’accommode à la fois de la désagrégation du corps social et de l’affaiblissement des institutions, comme on le voit singulièrement depuis les dissolutions et la nomination des gouvernements depuis l’été 2025, tandis que la focalisation sur la dette coupable dispenserait de formuler un projet de société pour les générations à venir. L’imaginaire malthusien affleure : dépenser moins en bon père de famille, corriger les désordres. Mais le discours d’extrême droite est d’une autre nature. C’est la société qui serait malade, comme le disent JD Vance ou Vladimir Poutine et leurs porte-voix, c’est la civilisation qui décline, appelant à une restauration ethno-nationaliste. Avec une autre grammaire, les positions de Jean-Luc Mélenchon sur l’illégitimité du président ukrainien, calquées sur le récit propagé par le Kremlin, rendent impossible une union de la gauche comme celle qui avait prévalu aux dernières élections : elles sont porteuses d’une même vision du monde, celle d’empires qui se jouent du droit des peuples.

Ce sont-là les thèmes historiques contre lesquels la gauche s’est construite. Mais quand bien même son projet de société semble plus pertinent que jamais, elle est desservie par la structure du débat public actuel. Car les partis de gauche font face depuis toujours à deux idées de la trahison à la fois omniprésentes et irréconciliables dans les imaginaires : ceux qui se réclament d’une gauche de gouvernement seraient prêts à transiger sur un projet de transformation sociale ambitieux afin de gouverner, c’est-à-dire de présider à la destinée du pays et de la population ; ceux qui à gauche expriment une radicalité se maintiennent hors du pouvoir en entretenant une critique externe aux institutions qui ne permet pas d’obtenir la majorité sociale, à moins d’un soulèvement dont la promesse incantatoire s’accompagne peu de faits.

C’est oublier un peu vite que la violence, physique ou non, s’exerce de manières très différentes : celle de la rue n’est pas la même que celle d’une répression organisée ou d’un système de hiérarchisation sociale, par exemple. Mais la violence reste une déchirure qui peut se retourner contre ceux-là même qu’elle vise à défendre, par le retour de bâton ou l’escalade, en condamnant ceux qui la subissent toujours, tandis que les soulèvements déçoivent plus souvent qu’ils ne produisent un changement pérenne. Il n’est pas sûr que l’électorat jeune et périurbain que représente LFI y gagne, tandis que l’électorat urbain plus privilégié qui favorise le PS ou Les Écologistes peut à raison s’en tenir éloigné. Sans compter l’abstention insondable : qu’elle soit motivée par une demande de rupture ou plutôt par le désintérêt ou le dégoût, elle n’en constitue pas moins un immense défi pour la vie électorale.  

L’espace politique est structuré par ces deux idées de la trahison. Oublier l’une revient à laisser l’autre prospérer, et les résultats ne peuvent qu’être catastrophiques, au moment où se trouve partout menacée une forme d’État qu’on a du mal à qualifier d’un mot : démocratique, social, redistributif et égalitaire, respectueux de la dignité des personnes, protecteur des minorités et des vulnérables ? Si l’on accuse souvent LFI d’avoir été trop rigide sur l’application du programme commun de la gauche après les législatives de 2024, on oublie que c’est bien Emmanuel Macron qui refusait de nommer une personnalité qu’il n’aurait pu contrôler, notamment sur la politique économique : de Michel Barnier à Sébastien Lecornu, la droite minoritaire gouverne sans légitimité démocratique particulière. Le pragmatisme s’oppose alors à la révolution sans même la possibilité des réformes. Il n’incarne plus qu'une stricte continuité politique.

Aussi le reproche usuel adressé à l’inflexibilité des Insoumis – dont l’existence politique même repose sur cette posture – néglige l’idée de la trahison que nourrit le renoncement même hésitant à un programme ambitieux. C’est un motif constant de la gauche, de la mise en accusation des social-traîtres au début du xxe siècle à la dénonciation d’un tournant libéral depuis 1983, chez les intellectuels qui soutiennent l’intégration européenne dans les années 2000 puis à nouveau sous François Hollande, avec la rupture opérée par la loi Travail en 2016 et les répressions du mouvement social qui préfiguraient le mouvement des Gilets jaunes. Comme l’a analysé l’historien Mathieu Fulla dans différents travaux1, ce motif de la trahison constitue la gauche et distingue en réalité différents rapports au pouvoir. Aujourd’hui le blocage est à la fois social, car les inégalités et injustices sont criantes, et institutionnel : il n’y a plus de majorité parlementaire claire.

Émancipation et pouvoir

Pour sortir de ces deux idées de la trahison il faut admettre que l’émancipation et le pouvoir sont autant nécessaires l’une à l’autre qu’inassimilables2. La Ve République a été construite contre les partis au profit du chef et d’une forme d’ordre qui n’a jamais été favorable au projet de la gauche. Une politique institutionnelle se voit accuser d’une corruption généralisée impuissante face aux divisions sociales, tandis que les milieux au pouvoir opposent les extrêmes entre eux, dans une dénonciation ancienne d’un gauchisme irréaliste voire séditieux. Socialistes comme écologistes ne peuvent s’associer à une telle pratique du pouvoir sans cautionner une violence sociale indéniable. Le dilemme est donc assez clair. Ou bien l’on cède à une vie politique violente, une contradiction pour la pensée constitutionnelle et politique jusqu’ici, ou bien l’on cherche à institutionnaliser différemment la vie sociale.

La force des coalitions est d’affirmer que l’on peut être en désaccord et pourtant agir, sans renier les idées des uns et des autres. Le problème vient lorsque la crise est telle que tout compromis peut sembler coupable. Avec la fragmentation partisane au Parlement et la centralisation inédite aux mains de l’Élysée, une nouvelle dissolution de l’Assemblée nationale, dans l’espoir de constituer de nouveaux équilibres parlementaires n’apporterait vraisemblablement de solution que temporaire. Dans les institutions actuelles, l’usage de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution semble incontournable pour forcer les oppositions alors que personne ne peut rassembler une majorité absolue. On parle de proportionnelle pour générer des coalitions : mais on ne changera pas la représentation absente – par le double effet de l’abstentionnisme et de la défiance envers les élus –ni la centralisation présidentielle qui sont les causes profondes de la crise. De 2020 à 2025, de la gestion étatique de la pandémie au blocage gouvernemental et parlementaire en passant par la réaction politique à l’occupation de l’Ukraine et de Gaza, l’écart s’accroît dangereusement entre les perspectives de l’émancipation et la pratique du pouvoir, entre la justice et les institutions, entre la représentation et la réalité sociale.

Le motif de la « trahison des clercs3 » a pu viser autant l’extrême-droite que le communisme en leur reprochant de servir un discours idéologique au lieu d’une réflexion sincère sur le juste. Les extrêmes se dessinent souvent par la propension des uns ou des autres à désigner la corruption du pouvoir au nom d’un monde meilleur ou d’un grand soir. Le problème est que l’on a trop voulu incorporer toutes les demandes sociales au pouvoir : les représentants à la traîne jouent un double jeu, celui du gouvernant et celui du militant. Dès lors la gauche fait face à un dilemme : incorporer les luttes pour une société idéale, se faire le porte-voix des cris d’injustice quitte à s’y joindre contre le pouvoir ; ou gouverner dans le cadre actuel quitte à reproduire l’injustice ou à compter sur l’indifférence générale.

La lecture nouvelle qui oppose un camp de la modération à un camp de l’extrémisme pour expliquer l’actuelle fragmentation partisane est fausse. Cet extrémisme qui mène à dire que l’on veut tout renverser sans que rien ne change n’a pas de camp politique : un centriste peut très bien s’en prévaloir, comme l’a proposé Pierre Serna avec son concept d’extrême-centre. Aujourd’hui Jean-Luc Mélenchon joue les tribuns contre l’ordre comme Marine Le Pen a longtemps critiqué le « système » dont elle fait toujours plus partie, pendant qu’Emmanuel Macron promettait la révolution. Signe d’un décalage des discours avec la réalité, d’un décrochage entre le discours politique et une réalité sociale plurielle, complexe, irréductible et indisciplinée, dont le guide n’est pas le pouvoir mais la justice, activité vitale sans cesse accaparée.

Derrière la posture contestataire ne se cache souvent que le projet de substituer au pouvoir un autre pouvoir, tout aussi excluant et dominant : aporie du militantisme, paradoxe du rejet institutionnel de l’institution4. Le précédent de 1981 est là pour rappeler qu’un Jean-Luc Mélenchon président ne règlerait en rien la question de la pratique du pouvoir, quelles que soient aujourd’hui ses promesses sociales. Le reste de la gauche s’aligne pourtant sur cette élection qui monopolise la vie politique, tout en essayant de construire les coalitions qui pourraient agir concrètement au Parlement ou au moins sur les grandes mesures du budget, même si le temps manque pour discuter démocratiquement de la répartition de la charge fiscale, de la politique économique de l’État qui s’incarne par les aides aux entreprises ou des postes clés de dépenses sociale, et l’on pense ici au sujet des retraites.

Sauf qu’aujourd’hui, les voix contre l’injustice – et l’injustice elle-même – sont telles que les discours contre le système peuvent se nourrir de toute contradiction comme celle de la prétention, à gauche, d’incarner l’alternative sans pouvoir agir concrètement. Si le PS devait lâcher la taxe Zucman dans un compromis avec le centre et la droite, que resterait-il de son projet politique ? Et ce serait encore largement insuffisant, de toute façon, tant les choix à faire sont immenses. Attendre l’élection présidentielle ou espérer une législative qui rebatte les cartes ressemble pourtant à un renoncement. Il n’est plus tenable de suspendre la vision de la société à une campagne électorale tous les cinq ans et une personne qui n’aurait même plus de majorité parlementaire sur laquelle compter – ce qui vaut pour tous les camps, sauf peut-être l’extrême droite qui espère encore pouvoir gagner suffisamment de sièges.

Si l’on accepte au contraire l’irréductibilité des projets d’émancipation au pouvoir, on est plus libre d’imaginer des dispositifs qui réduisent l’écart sans le confondre, sans risquer de nourrir à nouveau la trahison qui écarte le politique du monde. Les discours militants radicaux servent à en mesurer l’ampleur plus qu’ils n’apportent une réponse au gouvernement, sans doute bien heureux de laisser les autres se contredire dans l’exercice du pouvoir. La politique vise alors non à reproduire les antagonismes sociaux – que sont-ils hors de la politique, justement ? - mais à réduire cet écart sans nier la pluralité sociale, sans chercher l’un du peuple, sans chercher l’identification et l’incarnation personnelle dans une représentation parfaite, comme y invite pourtant la course à la présidentielle.

On peut alors très concrètement envisager deux registres politiques et les maintenir distincts – mais indissociables - par exigence éthique et morale, car la période en a besoin. D’un côté la lutte pour l’émancipation dans un monde insupportable d’injustices, appelant à la radicalité des pensées et des actions autant qu’au dissensus, la réalité était infiniment plurielle et de plus en plus reconnue comme telle. D’un autre côté le pouvoir, dont on mesure la légitimité à la distance avec la vie mais qui ne s’y confond jamais, et dont il serait absurde voire dangereux d’attendre qu’il porte une révolution de l’intérieur ou mène une insurrection. L’on peut très bien défendre un compromis électoral peu satisfaisant, temporaire et protecteur, tout en continuant à revendiquer beaucoup plus par une pression sociale qui nourrit la vie partisane. Ce qui ne doit pas aboutir à exiger à l’inverse qu’un parti de gauche comme le PS fasse une alliance qui renie son programme : l’équilibre toujours précaire de l’action doit s’apprécier d’une honnêteté qui manque à beaucoup d’observateurs.

Le gouvernement qui tombait hier avait été nommé sur des critères qui n’avaient pas grand-chose à voir avec ce qui se passe dans les vies – il s’agissait de défendre une politique économique de l’offre et l’austérité au regard d’une situation financière générale au détriment des thèmes de la campagne électorale précédente, comme si les électeurs ne connaissaient pas les sujets qui comptent. Ce déni insupportable renforce le diagnostic anti-système d’une démocratie finissante, mais il est tout aussi irresponsable de porter ce discours au sein des institutions, comme le font LFI ou encore le RN, comme s’il pouvait s’agir d’une solution viable pour le plus grand nombre. Au sein même des mouvements militants, la virulence des courants les plus visibles – et médiatiques – n’est pas toujours bien vue par les personnes concernées par les causes, qui agissent dans les lieux ou les groupes défavorisés, face aux discriminations, en marge du marché ou de l’État, en déployant des solidarités concrètes.

Les courants traditionnels de la gauche, du centre et de la droite n’ont pas disparu même si les partis, eux, perdent leur centralité et se délitent, ce qui est peu reflété dans l’espace médiatique. Les multiples espaces du politique sont sans doute plus ouverts que l’économie du discours public le laisse croire. Le jeu parlementaire, partisan ou élyséen n’est qu’un aspect de la vie politique et démocratique : il faut rappeler cette banalité sans cesse pour ne pas désespérer. La démocratie  appelle au contraire à embrasser une multitude institutionnelle désirable : l’exécutif, le législatif mais aussi le judiciaire, les collectivités locales, les différentes autorités et pouvoirs de la participation citoyenne, l’Europe et le monde associatif – en particulier celui qui participe de missions de service public – sont autant de lieux à investir pour décider ensemble, multiplier les formes d’engagement et maintenir ouverte l’idée qu’une émancipation de tous est possible. 

 

  • 1. Mathieu Fulla, Les socialistes français et l'économie (1944-1981) : Une histoire économique du politique. Presses de Sciences Po, 2016 et Mathieu Fulla, « Le recours au motif de la trahison est une constante dans l’histoire de la gauche française », Le Monde, 12 décembre 2024. 
  • 2. De la même manière que Jacques Rancière écrivait, après la victoire du non au référendum de 2005, que la confusion entre la démocratie et le pouvoir menait certains à dénoncer le système politique comme trop peu démocratique, alors que la démocratie est un ensemble de principes et une vitalité sociale, quand le pouvoir est toujours un « État oligarchique de droit » plus ou moins parfait mais jamais entièrement démocratique, Jacques Rancière, La haine de la démocratie, La Fabrique, 2006.
  • 3. Selon le titre de l’ouvrage du journaliste Julien Benda en 1927.
  • 4. Voir Bernard Charbonneau, « Réformisme et action révolutionnaire », Esprit, février 1939, p. 675-685.