Mathieu Delmestre via Wikimedia, Domaine public
Mathieu Delmestre via Wikimedia, Domaine public

Glucksmann fait cavalier seul

La décision de Raphaël Glucksmann de ne pas participer à une primaire de la gauche, si elle se comprend au regard de divergences trop profondes avec La France Insoumise, illustre encore le piège de la verticalité, dans lequel s’abîme une vie politique française coupée du monde social.


Dans un bref entretien dans Le Monde du 23 mai dernier, Raphaël Glucksmann s’est positionné dans la course à la présidentielle, qui commence en vue de l’élection de 2027. Il a été très clair : il ne participera pas à une primaire, refusant toute possibilité de candidature commune de la gauche avec La France Insoumise, et en particulier Jean-Luc Mélenchon. L’ancienne tête de liste de Place publique et du Parti socialiste aux européennes préfère tenter de réunir seul ces partis derrière son nom. Il est décidé à se passer une primaire qui distinguerait les différents prétendants au sein de cette gauche que l’on peut dire modérée, qui réunit désormais d’anciens compagnons de route du leader de la gauche radicale comme François Ruffin, Clémentine Autain et Alexis Corbière, exclus lors des purges menées opportunément par le mouvement aux législatives de l’été dernier. Souvent présenté comme un concurrent crédible au leadership de la gauche, François Ruffin s’est dit ouvert à une primaire très large à toutes les sensibilités, certain d’en être le rassembleur.

Mais Raphaël Glucksmann a un autre argument pour refuser la compétition : la démocratie, ou plus précisément les valeurs au nom desquelles il lui semble impossible aujourd’hui d’envisager une affiliation à La France Insoumise. On le comprend – leur approche des droits humains dans le monde diverge profondément, et sans doute aussi leur rapport à la conflictualité politique. De fait, la recherche du consensus ou la mise à nu des clivages sociaux représentent deux projets politiques distincts. Mais en quoi est-ce une raison de ne pas opposer les projets au sein d’un départage qui est désormais devenu une pré-élection présidentielle au sein des différents camps - à l’exception notable du macronisme, du Rassemblement national et de LFI ? N’y-a-t-il pas là une occasion d’ouvrir au contraire la présidentielle à un débat plus approfondi sur les projets, dont on sait que la campagne pour la présidence ne permet jamais tout à fait de les discuter, surtout face à l’adversaire évident de la démocratie libérale qu’est le Rassemblement national ?

Un projet solitaire

Avec des accents plus gaulliens que jaurésiens, Raphaël Glucksmann assume son projet solitaire contre la primaire : « Ce n’est ni sincère ni démocratique. La démocratie, c’est assumer une vision du monde et de la France et la présenter aux électeurs ». Une élection bien pauvre donc qui dépend précisément des jeux d’appareils dont le candidat sans parti prétend se défaire. Ou espère-t-il les dépasser seul ? Une sorte de Macron de gauche mais vraiment de gauche cette fois-ci ? Le reste de l’entretien permet au député européen de défendre son ambitieux projet fiscal à l’égard des plus riches, des multinationales et d’une redistribution plus juste qu’il élabore avec Aurore Lalucq. L’importance du travail représente l’essentiel du modèle économique auquel semble appeler la profession de foi du candidat putatif. Or ce qu’il a à dire « du monde et de la France » reste bien pauvre quand sa principale réplique aux questions des journalistes sur un récent rapport que personne ne semble vraiment avoir lu sur les frères musulmans reste enfermé dans le discours ambiant très droitier : se focaliser sur un danger incommensurable dans lequel on peut mettre à la fois les banlieues, le narcotrafic et « l’offensive politique, culturelle et sociale » de l’islamisme – tout rejet de la « stigmatisation » à l’égard « des musulmans » entendu. 

Pendant ce temps, désormais bien ancrés à droite quoi qu’ils en disent, les macronistes s’inquiètent de voir la droite traditionnelle se mettre en ordre de bataille derrière le très droitier Bruno Retailleau, largement élu président des Républicains et toujours ministre du gouvernement Bayrou. Edouard Philippe n’a jamais caché ses ambitions d’offrir une candidature du centre-droit jusqu’à une droite plus dure, portant l’héritage libéral-conservateur du macronisme contre l’extrême-droite qui constitue, depuis 2017, le principal adversaire auquel veut se mesurer le « bloc central ». Un projet conservateur et réactionnaire sert de matrice au débat politique : dans ce monde parallèle qui résonne de l’information en continu et du petit fait vrai, l’immigration, l’islam et secondairement la dette semblent structurer la société.

Rassembler quoi ?

Les manœuvres personnelles donnent l’impression d’une grande opération vers l’Élysée où tout projet politique semble secondaire au profit d’une question presque psychologique : qui peut rassembler ? Mais rassembler quoi ? Quel parti ou quel mouvement a aujourd’hui engagé une démarche sérieuse de définition d’un ou de plusieurs projets de société adaptés aux enjeux du temps ? Ce travail ne semble être mené que par les plus clivants, quand les prétendants à la modération, qui ne cessent de clamer l’importance du compromis et de l’apaisement, sont bien en peine de dépasser les égos des uns et des autres. C’est laisser à quelques-uns les processus de politisation et de conscientisation qui précèdent tout jeu partisan. La complexité du contemporain face à la pluralité sociale entraîne pourtant des recompositions idéologiques profondes, dont la nouveauté est trop souvent reléguée à l’extrémisme ou en deçà des institutions, à des polarisations mal placées ou des espaces absents de tout débat. Mais un gaullisme mal digéré nourrit aujourd’hui une verticalité qui n’a d’autre effet que d’isoler encore plus le milieu politique du monde social.

Un homme ne rencontre plus un peuple mais un socle électoral de plus en plus réduit qui ne suffit plus à fonder une politique. Tout au plus à segmenter l’électorat et, pour les plus opportunistes, à prendre les réseaux sociaux pour la nouvelle opinion publique. Les gauches seront toujours mal à l’aise au jeu du présidentialisme : le Nouveau front populaire était une alliance électorale comme la Nupes, ce qui autorisait la diversité des positions et n’imposait pas d’adhérer à l’ensemble des membres de la coalition, comme y appelle la vie parlementaire vers laquelle la VèmeRépublique se dirige de fait avec la fragmentation de l’offre électorale. Et pourtant. Il est inouï que ce simple fait a mené, depuis juillet 2024, au blocage institutionnel d’une démocratie immature : les gouvernements successifs dirigent au nom d’une minorité sociale, enfermant les autres camps dans l’impossible ou l’extrémisme.

Les gauches seront toujours mal à l’aise au jeu du présidentialisme.

Cette situation intenable passe inaperçue dans le cadrage de la discussion politique, en lien étroit avec la difficulté à politiser les enjeux de justice sociale autrement qu’en dehors des institutions. Raphaël Glucksmann, comme d’autres, ferait bien d’en tirer les leçons : il faut penser à une pratique démocratique du pouvoir. Il faut bien des gouvernants, dont le rôle peut être beaucoup plus limité, décentralisé, diversifié. Mais il n’est pas certain que la sensation qu’ont souvent les dirigeants de porter des projets qui émergent de leur seule conscience, même instruite des meilleures expertises, suffise à refaire la politique d’une démocratie plurielle et inclusive qui en a urgemment besoin.