Olivier Faure, Le progrès social: notre combat, agissons ensemble, conférence, via Wikimedia
Olivier Faure, Le progrès social: notre combat, agissons ensemble, conférence, via Wikimedia

Parti socialiste : un congrès pour rien ?

Le congrès de Nancy a réélu Olivier Faure à la tête du Parti socialiste avec une légitimité fragile et sans horizon clair. Devenu un parti d’élus locaux, le PS doit pourtant se rapprocher des intellectuels et de la société afin de contribuer au rassemblement de la gauche. 


Quelle est la place du Parti socialiste (PS) aujourd’hui dans la vie politique dont il a été, jusqu’en 2017, la force centrale et hégémonique à gauche ? Le congrès de Nancy a-t-il permis d’apporter des éléments de réponse à cette question ? Ce rendez-vous majeur dans la vie partisane d’une organisation, dont le pluralisme est au cœur du modèle démocratique (à la différence de La France insoumise [LFI]), est censé définir la direction politique au double sens du terme : le cercle dirigeant et l’orientation. À travers deux votes, les militants se sont exprimés : d’abord sur trois textes d’orientation, ensuite sur le choix du premier secrétaire. Olivier Faure, qui se représentait, a été confronté à une vive contestation. Les deux courants minoritaires portés par le maire de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol, et l’édile de Vaulx-en-Velin, Hélène Geoffroy, se sont alliés avec d’anciens fauristes (Jérôme Guedj ou Philippe Brun) pour battre le premier secrétaire sortant, affaibli aussi par la défection de Boris Vallaud, président du groupe socialiste qui s’est posé en rassembleur.

Le PS est aujourd’hui confronté à quatre questions et enjeux relatifs à son identité idéologique, à son organisation, à son leadership et à sa stratégie. Le congrès, décevant et pauvre dans ses débats et peu mobilisateur, ne les a pas véritablement tranchés. Il a agi comme un révélateur des faiblesses d’un parti dont le devenir est très incertain dans une gauche, plus globalement, sur la défensive et fragmentée. Alors même que Boris Vallaud a appelé à titre personnel à voter pour Olivier Faure lors du deuxième vote, ce dernier a été réélu sur le fil à la tête du parti par 50, 9 % des votants (500 voix d’écart) pour un quatrième mandat. Le scrutin n’a pas donné lieu à contestation comme au congrès précédent, mais le premier secrétaire est reconduit avec une légitimité fragile (il n’est pas majoritaire au conseil national) et sans horizon clair.

La question idéologique

Le PS doit redéfinir son identité idéologique au-delà d’un positionnement vague au centre gauche, fondé sur la croyance que l’occupation de cet espace peut seule assurer une victoire à la gauche. Les socialistes invoquent un label « social-démocrate » devenu un signifiant vide. Ils tendent à ne se définir qu’en négatif par rapport à LFI dont le populisme, la culture de la conflictualité et le goût de la brutalisation du débat font désormais l’objet d’un rejet général dans le parti. Les débats à Nancy lors du congrès ont, une nouvelle fois, achoppé sur LFI, qui agit comme un surmoi chez les socialistes. Faut s’interdire à l’avenir toute alliance aux législatives avec le parti de Jean-Luc Mélenchon ? La synthèse envisagée entre les tendances Faure et Mayer-Rossignol a échoué sur cette question, le premier refusant de récuser l’alliance a priori tout en rejetant de soutenir l’insoumis à la présidentielle. Pourtant, au-delà du rapport au rival, les débats sont immenses : comment refonder un État-providence en crise ? Quelles réponses au nouveau capitalisme féodal ? Comment lier transition écologique et justice sociale ? Quelle lecture de gauche proposer des profonds changements géopolitiques ? Les échanges du congrès ont été pauvres, peu stimulés par des textes d’orientation aux arrêtés flous. La comparaison avec les motions du passé est cruelle. Les textes d’orientation sont des catalogues de mesures techniques cherchant à couvrir toutes les thématiques d’action publique qui ne sont en rien adossés à une lecture de la société, à une vision critique du capitalisme et de ses mutations et à la définition d’un horizon politique clair. Boris Vallaud appelait de ses vœux « un congrès de doctrine ». Il n’a pas eu lieu, même si le député a introduit des thèmes intéressants comme la « démarchandisation ».

La question de l’organisation

Pourquoi les socialistes ne pensent plus ? Parce que le parti s’est éloigné du monde intellectuel, des forces vives de la société et parce qu’il s’est replié sur des réseaux d’élus, souvent gestionnaires, qui se désintéressent du devenir du parti (voire s’accommodent de ses défaites nationales) et dévalorisent la réflexion politique, de plus en plus externalisée à des think tanks. Le PS est devenu un petit parti, peu ancré socialement, qui ne revendique plus que 39 000 adhérents (il n’a jamais été un parti de masses, rappelons-le), dont seuls 24 701 ont pris part au vote. Le déclin du militantisme est général (5 000 militants écologistes à peine ont voté pour Marine Tondelier en avril 2025), mais il est très accentué au PS (plus de 100 000 insoumis sont inscrits dans des groupes d’action locaux, plus de 100 000 adhérents ont participé au vote du congrès Les Républicains).

Si on rapporte le nombre de militants socialistes au nombre d’élus, on mesure à quel point le PS se rapproche du modèle du parti de cadres et ne dispose plus de réelles forces militantes en dehors des professionnels de la politique, de leurs assistants, des fonctionnaires territoriaux et des vieux militants (et parfois de leurs enfants). Parti d’élus locaux, le PS dirige vingt et un départements, cinq régions, quatorze des quarante-deux villes de plus de 100 000 habitants (contre six pour Europe Écologie Les Verts), quarante-sept des deux cent soixante-dix communes de plus de 30 000 habitants, mais que faire de cette implantation locale ? Les militants qui restent et tiennent les murs de la « vieille maison » vivent souvent dans le fantasme du retour de l’hégémonie socialiste et la chimère d’un retour de leur gloire passée. Les soutiens de Mayer-Rossignol vivent dans des territoires (le Sud-Ouest notamment) où les socialistes sont encore assez puissants et raisonnent dans l’illusion d’optique de cette force territoriale. Les cadres socialistes aux réflexes et aux dispositions inchangés n’ont pas assez mesuré sans doute que la vie politique a structurellement changé (Pierre Bourdieu parlerait d’hystérésis des habitus1…). De ce point de vue, la tâche d’Olivier Faure pendant ce congrès n’était pas simple puisque, en proposant un dépassement du PS dans un rassemblement à gauche, il ne pouvait pas flatter la fierté partisane et l’attachement identitaire de militants qui pensent que la roue de l’histoire politique va tourner à nouveau en leur faveur… La fin du macronisme nourrit l’espoir que les anciens sympathisants vont revenir au bercail, mais l’espace électoral au centre gauche est aussi incertain qu’étriqué avec la fragmentation et la polarisation de la vie politique. Le PS ne peut se résigner à ces faiblesses organisationnelles, mais peut-il se réinventer au-delà de la sempiternelle antienne de la « rénovation », réaffirmée rituellement à chaque congrès ?

La question du leadership

La tentation du repli sur le local est d’autant plus forte que le PS n’a pas aujourd’hui de présidentiable identifié, ce qui est un handicap pour « le parti de gouvernement » qu’il veut redevenir. Olivier Faure n’a pas démérité à la tête du parti, qui ne s’est pas effondré après la débâcle de la présidentielle en 2022 (moins de 2 %). Il a réancré le parti à gauche et l’a engagé, par réalisme électoral, dans des accords électoraux (la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale en 2022, le Nouveau Front populaire en 2024), qui ont permis aux socialistes de conserver un groupe parlementaire (et les financements publics afférents) puis de doubler le nombre de députés (le PS fait désormais jeu égal avec LFI). Nicolas Mayer-Rossignol, le challenger d’Olivier Faure qui lui reproche une complaisance avec LFI, aurait-il procédé différemment ? Il n’en avait pas les réels moyens tactiques. Mais ce bilan personnel du premier secrétaire sortant est insuffisant. Il peine à affirmer un leadership qui soit autre que défensif. À partir des années 1970 et jusqu’en 2017, le PS a été un parti dominé par les rivalités présidentielles. Il s’est dé-présidentialisé et ne fabrique plus de candidats crédibles. Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, est sorti du rang, mais la route est encore longue pour être un candidat compétitif. Le candidat le mieux placé dans l’espace politique occupé par le PS est une personnalité qui n’en est pas membre, Raphaël Glucksmann, leader de Place publique, auquel les socialistes ont fait appel à deux reprises pour diriger leur liste aux élections européennes. François Hollande est un recours possible, mais la mémoire des échecs et des déceptions de son quinquennat est toujours vive.

La question stratégique

Comment affronter la prochaine élection présidentielle avec ce déficit d’incarnation, alors que la menace de l’extrême droite est de plus en plus tangible ? Le congrès a essentiellement porté sur la question stratégique et celle de la place du PS lors de la prochaine élection présidentielle. Olivier Faure propose de cheminer vers une candidature unique de la gauche au premier tour du scrutin présidentiel (hors LFI) et envisage une primaire allant « de François Ruffin à Raphaël Glucksmann », tandis que Nicolas Mayer-Rossignol privilégie l’option d’un candidat socialiste ou très proche du parti. La question d’une primaire à gauche va dominer les débats dans les mois qui viennent. Si aucune initiative de rassemblement n’est rapidement lancée, c’est une primaire sauvage par les sondages qui risque de s’imposer et la logique des gauches irréconciliables s’exacerbera. Dans l’anticipation d’une défaite, chaque parti jouera la carte mortifère de l’affirmation identitaire.

Dans l’état de ses forces, la gauche est condamnée à se rassembler pour gagner.

Une candidature unique de la gauche apparaît à ce stade improbable – les prétendants Raphaël Glucksmann ou Jean-Luc Mélenchon cultivant leur espace resserré, « social-démocratie » chez l’un, gauche de rupture chez l’autre. Elle est pourtant la condition d’une victoire au second tour. Dans l’état de ses forces, la gauche est condamnée à se rassembler pour gagner. Mieux vaut qu’elle le fasse le plus tôt possible pour faire naître un espoir, enclencher une dynamique de mobilisation dans la société, renouer avec l’esprit du Nouveau Front populaire et faire arbitrer par les électeurs les différends que les dirigeants n’arrivent pas à trancher.

La primaire a des défauts. Elle dévalue l’engagement militant, enrôle plutôt des citoyens politisés et diplômés et produit donc des effets censitaires, accroît la centralité dommageable de l’élection présidentielle. Elle peut abîmer le camp qui y a recours en encourageant la négativité des échanges. Mais le processus a aussi démontré des vertus. Il crée un espace de délibération, de politisation ; il élargit les bases de désignation en débordant des partis de moins en moins ancrés dans la société. Trois millions de personnes ont participé à la primaire socialiste de 2011, quatre millions à celle de la droite cinq ans plus tard, cinq cent mille à la « primaire populaire », pourtant confuse et bricolée, en 2022. L’outil paraît très adapté à la situation de la gauche, qui doit converger alors qu’aucun leadership présidentiel naturel ne s’affirme et que 79 % des électeurs de ce camp sont favorables à une candidature unique2. Cette voie n’est pourtant pas simple. Les primaires ouvertes ont, jusque-là, départagé des candidats d’un même parti ou de partis très proches (hormis la primaire populaire, organisée en dehors des partis). En élargissant considérablement le périmètre politique et idéologique, une primaire de rassemblement de toute la gauche pose des problèmes nouveaux. Le principe de ce mode de désignation est en effet que les candidats défaits se rallient sans états d’âme au vainqueur, ce qui suppose qu’ils partagent un socle idéologique et programmatique minimal. Les partis de gauche peuvent-ils le produire ?

  • 1. Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1980, p. 100-106.
  • 2. « L’élection présidentielle et l’hypothèse d’une candidature commune de la gauche » [en ligne], enquête Toluna Harris Interactive pour Regards, avril 2025.