Le premier temps de Valls


Le premier enseignement de la déclaration de politique générale de Manuel Valls est qu’il a tenu face à la coalition critique réunie au sein des parlementaires socialistes entre sa nomination et son passage devant l’Assemblée. Celle-ci n’était pourtant pas négligeable. Ni par le nombre, autour d’une centaine de députés, soit plus du tiers du groupe. Ni par l’éventail des courants ainsi rassemblés, qui allait des gauches de Lienemann et d’Hamon à la gauche populaire et aux amis de Martine Aubry, dont certains étaient hier encore ministres. Ni par le contexte, marqué par le départ des écologistes et lourd d’un délitement possible de la majorité. Ni par les arguments, selon lesquels la diminution indiscriminée et excessive des charges des entreprises ne serait optimale ni pour l’emploi ni pour l’investissement. Ni enfin par l’analyse électorale, qui mettait en avant l’abstentionnisme de gauche comme le facteur déterminant des élections municipales. Bref, tous les ingrédients paraissaient réunis pour une sorte de revanche de la primaire socialiste, qui se serait traduite par un coup de barre à gauche.

 

Ménager sa majorité

 

Il n’en a rien été. Ou plutôt, l’inflexion sociale, annoncée par Hollande au lendemain de la déroute municipale, a été confirmée, chiffrée (à cinq milliards), maintenue dans sa fonction de geste à l’égard du pouvoir d’achat des classes populaires. Mais elle n’a pas enclenché le rétropédalage par rapport à la politique de l’offre que les signataires de la pétition appelaient de leurs vœux. Les deux demandes les plus politiques de la fronde socialiste se sont heurtées à une fin de non-recevoir : les dix milliards supplémentaires d’allègements de charges annoncés par Hollande en janvier ont été réaffirmés, et le vote séparé avec possibilité d’amendements sur le contenu du pacte a été écarté ou plutôt démembré pour être renvoyé aux votes des lois de finance rectificative et initiale.

 

Une satisfaction purement rhétorique leur a été tout de même donnée : les relations entre la majorité parlementaire et le gouvernement feront l’objet d’un « contrat ». Pléonasme ou chimère ? Et bien sûr, il y a convergence entre le gouvernement et ses contestataires sur le vœu d’infléchir Angela Merkel et la BCE en faveur de la croissance. Sur le vœu, sinon sur le ton : le gouvernement ira « expliquer » les efforts de la France. Ces assurances, précédées d’une nouvelle méthode de rencontres directes avec quelques représentants de la fronde, ont suffi : la confiance a été votée à Valls avec plus de voix que n’en avait obtenues Ayrault.

 

Garder la ligne

 

Sur le fond donc, rien n’a été cédé par le nouveau couple exécutif sur le tournant de janvier 2014. Le premier choix de Hollande, en janvier, de donner un signal clair et sans réserve aux entreprises pour renverser les anticipations négatives qui plombaient le climat économique depuis son accession à l’Elysée, a été développé par Valls. En mots à la gloire de tous les types d’entreprise (sauf les grandes, qui ont moins besoin de calinothérapie). Et en actes : par l’annonce d’une baisse supplémentaire de l’impôt sur les sociétés et d’une réduction à zéro des charges sur le SMIC qui pourrait amener des dizaines de milliers d’embauches. Valls a ainsi fait du Hollande, et c’est une information en soi après l’annonce de la composition du gouvernement, qui pouvait laisser apparaître une méfiance entre les deux hommes.

 

Mais il a aussi fait du Valls, comme l’y a engagé Hollande en le nommant Premier ministre. Il a rappelé qu’avec le chômage et la stagnation du pouvoir d’achat, l’insécurité avait aussi été l’un des ressorts de la défaite, en « jouant sur le moral » des électeurs. Il a répété qu’il avait écouté tous les électeurs, et pas seulement les abstentionnistes de gauche. Surtout il a exprimé des valeurs et manié des références : vérité et Mendès-France, république mais république du dialogue (« les républicains doivent pouvoir s'écouter ») et république intransigeante contre toutes les attaques, antisémites, antimusulmanes, antichrétiennes, homophobes, nation plus grande qu’elle-même depuis Valmy jusqu’aux maquisards, en passant par Jaurès.

 

La première réussite de Valls est d’avoir amorcé avec Hollande une complémentarité qu’Ayrault n’avait jamais réussi à produire. Complémentarité paradoxale puisque c’est le premier ministre qui incarne, habite le discours avec son itinéraire personnel, magnifie la France, ouvre un espace de respiration. Mais il le fait sur une ligne fixée par le Président. Celle-ci recèle encore bien des interrogations : onze milliards d’économies sont vaguement localisés dans « le système des prestations ». Les cinq milliards du pacte de solidarité seront-ils financés par un emprunt ? La mention nouvelle du marché du travail à rendre plus performant implique-t-elle un projet de réforme ? L’école et la santé feront-elles l’objet d’engagements aussi forts que le logement (ou celui-ci a-t-il été mis en exergue simplement pour stigmatiser le bilan de Cécile Duflot) ? Cette ligne donne aussi à la gauche de nouvelles cartes, ainsi la division par deux du nombre des régions… aussitôt après leur probable passage à droite.

 

Michel Marian