Valls à Matignon, un choix paradoxal?


Après la déroute des municipales (la Berezina puisque même Limoges est tombée après un siècle de mandats de gauche), Hollande a choisi d’appeler Valls plutôt que de maintenir Ayrault. Trois raisons peuvent expliquer ce choix.

 

D’abord l’ampleur de l’échec, record de pertes qui reflète les records d’impopularité du couple exécutif. Elle a obligé presque mécaniquement le président à hâter un changement que, par tempérament et calcul, il aurait préféré retarder. Les deux prestations télévisées d’Ayrault,  celle d’après premier tour, marquée par la mollesse, et celle d’après second tour, funèbre alors qu’elle visait la survie, ont scellé son sort en montrant que l’énergie recherchée ne viendrait pas de lui.  Si les résultats électoraux ont traduit l’absence de résultats économiques et le besoin d’efficacité, Valls s’imposait. Non que ses performances sur la sécurité soient incontestables, mais simplement parce que sa popularité a été la seule à ne pas se démentir depuis deux ans.

 

Ensuite parce qu’il fallait reformer un tandem exécutif qui fonctionne. Certes il y avait une différence entre la franchise d’Ayrault et les subtilités de Hollande, et un léger écart entre le Hollande de la politique de l’offre et le Ayrault de la réforme fiscale, plus au coeur de la gauche, qu’il a vainement tenté de regrouper pour faire échec à l’offensive de son rival. Mais les convergences entre les deux hommes étaient trop fortes pour que le premier ministre serve de fusible à l’impopularité du Président, ou à l’inverse lui offre de l’oxygène (comme le fit un temps Fillon pour Sarkozy). Valls est clair, âpre et raide. Hollande devait prendre ce risque personnel. Il est d’ailleurs plus limité qu’on ne le dit. Valls n’a jamais fait subir à Hollande le traitement que Sarkozy a imposé à Chirac; il a tout juste anticipé quelques annonces, voire créé quelques faits accomplis.

 

Enfin pour des raisons de ligne politique. Sur ce plan pourtant le choix est paradoxal. Etant entendu que le cours demeure celui, fixé en janvier, du « pacte de responsabilité » destiné à soulager les marges patronales et que l’échéance sera celle du vote parlementaire sur ce pacte, comment prendre un tel risque vis-à-vis des écologistes, de la gauche de la gauche et de la gauche du PS ? La surprise est peut-être là : Hollande ne s’est pas déterminé par rapport aux équilibres internes à la gauche, mais par rapport aux mouvements électoraux de l’ensemble du pays. Or si les écologistes ont tiré profit de leur discours de critique interne et si le Front de gauche a récupéré quelques mairies sur le PS en Seine Saint-Denis, ces frémissements sont faibles par rapport à l’affirmation d’une droite qui a réussi à empêcher, à une ou deux exceptions près, toute alliance à la base avec un FN en progression, en réussissant même dans quelques cas à faire baisser l’extrême-droite dans des triangulaires. Céder au veto anti Valls d’ écologistes un peu grisés par leur remontée aurait conduit à se priver d’un atout républicain qui retire des armes à la droite comme à l’extrême-droite. Ce choix de premier ministre, ajouté à la réaffirmation du pacte de responsabilité qui devrait priver la droite de programme économique alternatif, rappelle 1984, quand Mitterrand avait nommé le jeune Fabius pour « rassembler le pays », au risque, avéré, de perdre les communistes. Ce choix, une fois avalée la cohabitation, avait permis la réélection de 1988.

 

Restait la réponse au bloc d’inquiétude constitué par les abstentionnistes, la gauche de la gauche et l’extrême-droite. Elle figure dans l’allocution de lundi soir qui fixe la feuille de route du gouvernement Valls.  La justice sociale, absente depuis les vœux, réapparaît. Elle fera même l’objet, elle aussi, d’un pacte, « de solidarité » celui-ci, qui équilibrera le pacte de responsabilité. On ne changera pas Hollande. Ce nouveau pacte inclura des baisses d’impôt, en 2017, pour les classes moyennes, des baisses de charges salariales plutôt pour les bas salaires et des engagements sur l’éducation et la sécurité sociale, qui devraient être la contrepartie des 50 milliards d’économies sur les dépenses. Rude exercice pour le nouveau gouvernement. Moins rude si l’Europe se laisse convaincre de relâcher un peu ses exigences sur la baisse du déficit au motif des efforts de la France. Il y a loin de l’assurance du candidat Hollande en 2012 qu’il convaincrait l’Allemagne de réorienter l’Europe vers la croissance, à cette prière de mars 2014.

 

Michel Marian