L’université publique au Brésil, une institution démocratique en danger
Dans le cadre de son dossier sur l’université publique en France (juillet-août 2023), la revue Esprit a souhaité apporter un éclairage comparatif en considérant la situation de l’université publique au Brésil. La massification et la démocratisation spectaculaires de l’université, dans les années 2000, ont été mises à mal par la politique du président d’extrême droite Jair Bolsonaro (2019-2022). Au Brésil, l’université reste notamment un lieu où s’exercent des violences de genre, ce qui constitue un défi pour la gauche au pouvoir.
La constitution de l’enseignement supérieur au Brésil a été un processus tardif et lent. À la différence de ce qui s’est passé dans les autres pays d’Amérique latine, les premières facultés y ont été créées dans un contexte de réformes qui visaient à maintenir la couronne portugaise au Brésil : ainsi, à partir de 1808, l’École de chirurgie et d’anatomie de Bahia et de l’École anatomique, chirurgicale et médicale de Rio de Janeiro. Après l’indépendance du Brésil et la consolidation du nouvel État, avec l’adoption de la Constitution en 1824, la Faculté de droit d’Olinda (1827) et celle de São Paulo (1827) ont formé les principaux cadres de la politique de l’empire du Brésil, accueillant à la fois les défenseurs de l’esclavage et les abolitionnistes1.
Le caractère élitiste de l’enseignement supérieur brésilien s’est maintenu après la Constitution de la République de 1891, avec la création de facultés privées. En 1900, dans un pays de plus de 17 millions d’habitants, seulement 10 000 personnes étaient inscrites dans une des vingt-quatre facultés brésiliennes. La situation a commencé à changer à partir des années 1920, avec la création de l’université de Rio de Janeiro et des propositions d’artistes et d’intellectuels liés à la Semaine d’Art Moderne de 1922, exaltant le modernisme de São Paulo par opposition aux autres régions du pays, en particulier celles qui portaient encore les marques de l’esclavage et du travail de la terre2.
Le résultat principal de ce mouvement a été la création de l’université de São Paulo en 1934, et le double travail du directeur du journal O Estado de São Paulo, Júlio de Mesquita Filho, et de George Dumas, porte-parole du Groupement des universités et grandes écoles de France pour les relations avec l’Amérique latine3. Une mission française a ainsi inauguré les activités d’enseignement à l’université de São Paulo, avec la présence d’intellectuels dont les recherches ont été profondément marquées par leur passage au Brésil et qui, en même temps, ont laissé un héritage d’enseignement supérieur de grande qualité, tels que Fernand Braudel, Pierre Monbeig, Claude Lévi-Strauss et Jean Maugüé.
La démocratisation de l’enseignement supérieur
Malgré les tentatives précoces d’expansion et de démocratisation de l’enseignement supérieur après la Constitution de 1988, le pays ne compte que quarante-cinq universités fédérales jusqu’en 2002, concentrées principalement dans les régions du Sud-Est et du Sud, avec un accès et une expansion limités. Un changement est venu du Plan national d’éducation, en vigueur de 2001 à 2010, qui vise à offrir un enseignement supérieur à 30 % des jeunes de 18 à 24 ans.
À cette fin fut créé en 2007 le Programme d’appui aux plans de restructuration et d’expansion des universités fédérales, chargé de démocratiser l’accès, l’extension et la décentralisation des financements de l’enseignement supérieur au Brésil. Selon les données du recensement de l’enseignement supérieur (2013) de l’Institut national d’études et de recherches sur l’éducation Anísio Teixeira, 9 306 877 personnes ont terminé l’enseignement supérieur en une décennie, soit l’équivalent de 5 % de la population brésilienne en 2011.
Au cours de cette période, la création de sept nouvelles universités fédérales dans vingt-huit villes du Nord-Est a porté le nombre d’étudiants de 413 709 à 1 434 825. Le nombre de doctorats et de masters a également augmenté de 33 % dans la région entre 2010 et 2012, dépassant la région Sud et représentant 20 % du total des étudiants de l’enseignement supérieur dans le pays. Comme l’internationalisation de l’enseignement supérieur a élargi l’offre et démocratisé l’accès aux diplômes, en 2013, le taux de croissance des inscriptions dans la région du Nord-Est a doublé par rapport à celui enregistré dans le Sud-Est et le triple de celui enregistré dans la région du Sud.
Une telle démocratisation est passée par un système d’accès spécifique. Créé en 1998 et réformé à partir de 2003, l’examen national de l’enseignement secondaire a été la seule porte d’entrée dans le système universitaire brésilien, garantissant l’entrée annuelle de millions de Brésiliens et de Brésiliennes dans les universités fédérales par le biais du système national d’inscription unifiée sur Internet. Ce système a également permis l’accès à deux programmes de bourses pour les étudiants à faibles revenus qui accédaient aux universités privées du pays, le programme « Université pour tous » et le Fonds de financement de l’enseignement supérieur4.
En outre, sous le premier gouvernement de la présidente Dilma Rousseff, le programme « Sciences sans frontières » a été créé afin de renforcer l’internationalisation de la production scientifique brésilienne et la coopération avec les universités étrangères. Ainsi, entre 2011 et 2014, 101 000 bourses d’études ont été offertes aux étudiants brésiliens pour étudier à l’étranger. Le ministère de l’Éducation a également créé de nouveaux programmes de troisième cycle et décentralisé le système des subventions à la recherche.
Selon les données de la Coordination pour le perfectionnement du personnel de niveau supérieur, l’organisme responsable du développement des recherches doctorales au Brésil, en 1996, près de 68 000 étudiants sont inscrits au troisième cycle (45 622 en maîtrise et 22 168 en doctorat). Depuis, les diplômés ont augmenté en moyenne de 9 % par an, de sorte que le pays compte actuellement environ 120 000 étudiants de troisième cycle (80 000 en maîtrise et 42 000 en doctorat).
Les politiques d’extension et de démocratisation de l’accès à l’université, ajoutées à la loi sur les quotas promulguée en 2016, ont changé la physionomie de l’enseignement supérieur au Brésil. Une enquête de l’Institut brésilien de géographie et de statistique, publiée en 2019, montre que le nombre d’étudiants non blancs dans les universités publiques au Brésil a dépassé pour la première fois celui des étudiants blancs. Il s’agissait d’articuler l’enseignement supérieur et les besoins sociaux, économiques et culturels des secteurs de la population avec un accès historiquement restreint à l’État, le « Brésil profond ». Sa politisation et la revendication de nouvelles demandes a été rendue possible par la qualité de l’enseignement supérieur5.
Le retour de bâton
Les réactions contre ce projet n’ont pas tardé. En 2014, l’opération dite Lava Jato a utilisé le droit comme arme de guerre (lawfare) contre des ennemis politiques, notamment progressistes6. Avec le soutien d’une bonne partie de la classe dirigeante et de la classe moyenne, de la presse, de la justice et des forces armées, l’opération Lava Jato a été responsable de la procédure de destitution contre la présidente Dilma Rousseff, du démantèlement d’une série de politiques publiques mises en œuvre pendant le gouvernement de Michel Temer (2016-2018) et l’accession au pouvoir de Jair Messias Bolsonaro en 2019.
Selon les informations disponibles sur le Portail de la transparence, compilées par l’Observatoire du législatif brésilien, sur 566 milliards de dollars brésiliens prévus pour le ministère de l’Éducation au cours des quatre années du gouvernement de Jair Bolsonaro, 113 ont été supprimés. Au ministère de la Science et de la Technologie, pour le Conseil national du développement scientifique et technologique (CNPQ), 68 % des recettes ont été annulées en moyenne entre 2019 et 2021, et 40 % du total en 2022. La Coordination pour le perfectionnement du personnel de niveau supérieur a été délibérément attaquée, avec l’annulation de 7 % de son budget en 2021 et de 28 % en 2022. Les universités fédérales ont connu le même sort. En 2021, 11 % des ressources qui leur étaient destinées ont été annulés et en 2022, année de l’élection présidentielle, la réduction a atteint 25 %. En outre, le Fonds national de développement scientifique (FNDC) a perdu plus de 90 % de ses ressources entre 2019 et 2020, et 37 % rien qu’en 2022.
Une étude de l’Université fédérale de Goiás, publiée dans la prestigieuse revue internationale Frontier, montre que les universités publiques et les instituts fédéraux ont atténué les dommages causés par la pandémie de Covid-19 et le négationnisme scientifique d’un gouvernement d’extrême droite au Brésil, avec plus de mille initiatives de recherche et près de cinq cents actions de solidarité dans trois directions : la création d’observatoires pour aider les gouvernements locaux et la société à comprendre l’évolution de la maladie et les mesures nécessaires pour la prévention ; la prise en charge directe des communautés locales, en allouant plus de mille lits dans les hôpitaux universitaires pour le traitement des patients atteints de la Covid-19, ainsi que la production d’équipements de protection individuelle ; et les recherches liées à la pandémie, comme celle qui a cartographié le génome du SRAS-CoV-2, en seulement 48 heures, après la confirmation du premier cas de Covid-19 dans le pays, ainsi que les tests de vaccination au troisième stage de la maladie7.
Contre les harcèlements
La violence physique qui a marqué le pays au cours des quatre dernières années a également touché l’enseignement supérieur brésilien. Dans un article publié le 27 avril 2023 dans Folha de São Paulo, des chercheurs du Réseau brésilien de femmes scientifiques ont démontré la croissance de la culture du harcèlement dans les universités brésiliennes. L’enquête de 2020 sur la perception du harcèlement moral et sexuel relatif au genre, à l’université fédérale du Rio Grande do Sul, a montré que les femmes noires plus harcelées que les autres à l’université. Le harcèlement est en grande partie commis par les hommes, en particulier le harcèlement sexuel (90 %), et rarement dénoncé. Selon une enquête menée auprès de six cents agents de soixante-et-onze universités publiques et instituts fédéraux, 52, 3 % des institutions n’ont aucune politique de prévention et, parmi celles-ci, 70 % n’ont pas de mesures de lutte contre le harcèlement et les violences de genre. L’une des raisons du faible taux de plaintes et d’actions qui en découlent, dans les cas de harcèlement, est que les chercheuses sont majoritaires dans les universités brésiliennes, mais les postes de direction sont, principalement, encore occupés par des hommes.
Face à cela, il nous semble que la lutte pour la parité, la lutte contre la violence liée au genre et la culture du harcèlement dans le milieu académique, la construction de protocoles d’accueil des victimes, en plus de la recomposition budgétaire pour assurer la reprise de l’expansion et de la démocratisation de l’enseignement supérieur du Brésil, sont les principaux défis pour le troisième mandat du gouvernement du président Luis Inácio Lula da Silva.
- 1. Voir Luiz Felipe de Alencastro, « Le versant brésilien de l’Atlantique-Sud: 1550-1850 », Annales. Histoire, sciences Sociales, vol. 61, no 2, 2006, p. 339-382.
- 2. Voir le dossier « Brasil Manifestos » dirigé par Alexandre Avelar et Patrícia Valim, de la revue Cult, no 267, 2021.
- 3. Voir Fernanda Arêas Peixoto, « La mission française à l’université de São Paulo » [en ligne], Héritage/BNF, 2009.
- 4. Le PROUNI est un programme de bourses d’études du ministère de l’Éducation et, de sa création en 2005 au premier semestre 2016, il a garanti 1, 9 million de bourses. Le FIES est un financement subventionné, qui a bénéficié à 2, 71 millions d’étudiants depuis 1998.
- 5. Voir Patrícia Valim, « Lulismo ou Lulismos? Assimetria regional e o Golpe de 2016 », CODAS - Cadernos Latino-Americanos de Política e Sociedade, vol. 1, no 1, 2020.
- 6. Voir Rafael Valim et Cristiano Zanin Martins et Valeska Teixeira Zanin Martins, Lawfare: uma introdução, São Paulo, Editora Contracorrente, 2019.
- 7. Voir Cristiano Alencar Arrais, Graciella Corcioli et Gabriel da Silva Medina, “The Role Played by Public Universities in Mitigating the Coronavirus Catastrophe in Brazil: Solidarity, Research and Support to Local Governments Facing the Health Crisis” [en ligne], Frontiers in Sociology, vol. 6, février 2021.