Le moindre geste - photo Fernand Deligny et Josée Manenti
Le moindre geste - photo Fernand Deligny et Josée Manenti

La vie buissonnière


Nous vivons un étrange paradoxe. Alors que l’écologie devient une préoccupation majeure de nos comportements individuels et collectifs et que nous sommes abreuvés d’injonctions sur la nourriture, la voiture, le tri des déchets et l’isolation des habitations, jamais l’éducation des enfants n’a été aussi éloignée du rapport à la nature.

« Parce que nous manquons de temps, de confiance en nous, et que nous craignons le monde extérieur, nos enfants passent désormais la majorité de leur temps libre à l’intérieur, dans des activités structurées et sous la supervision d’adultes[1]. » En France, les 8-18 ans passent en moyenne 4h30 devant les écrans (Tv, jeux vidéo, smartphone, etc.), et l’on compte 6, 3 écrans par foyer. Ainsi biberonnés aux multimédias, nos chers bambins ploient forcément sous la surcharge d’images : le manque de concentration et de mémoire est relevé par tous les enseignants et pose de réels problèmes de santé publique. Le monde virtuel peut à l’évidence s’avérer utile pour l’imagination ou le plaisir du jeu, mais il éloigne forcément du réel et singulièrement de ce que la planète offre dans sa « brutalité première ».

Le « syndrome du manque de nature » est si criant que de nombreux chercheurs le ciblent comme la cause première de l’hyperactivité, de l’obésité ou de la dépression chez les enfants. Un projet éducatif devrait sortir de la sédentarité, inviter à aller « dehors » et à développer les classes « nature », les jeux dans les bois, à sortir des livres – à supposer que ce soit le problème ! – pour se frotter aux éléments naturels. Tous les éducateurs spécialisés ont expérimenté l’aspect thérapeutique du rapport à l’eau, à la terre ou au feu pour les enfants atteints de troubles mentaux, et l’on ne peut s’empêcher de penser que nombre de jeunes trouveraient leur compte à être initiés à la montagne ou à la mer, par-delà l’éternel séjour de ski en montagne ou de dériveurs près de la mer. Toutes les innovations pédagogiques – celles de Fernand Deligny, de Célestin Freinet, de Maria Montessori et d’autres – ont montré l’impératif éducatif du « faire-ensemble », de s’extirper de la tyrannie de la classe assise et d’aller voir au-delà de l’école confinée entre quatre murs et dans une petite cour avec deux arbres (encore évoque-t-on ainsi une « petite école » de campagne : il y a bien pire !).

Mais nombre d’adultes ont peur de l’aventure, ils énumèrent les risques que comporte toute initiative de sortie et s’inquiètent avant tout des protections juridiques en cas de pépin. Avant de savoir si tel ou tel projet vaut la peine pour l’enfant, on se préoccupe de la trousse à pharmacie pour ses bobos futurs. Par ricochet, les autorités multiplient les contraintes administratives qui tuent dans l’œuf les velléités de sortir. Quand s’y ajoute l’obsession hygiéniste, au point qu’un pique-nique doit se résumer à une série de barquettes lyophilisées, la nature devient un luxe que seuls peuvent se payer ceux qui ont la chance d’avoir des origines rurales, des grands-parents à la campagne ou des parents qui ne s’offusquent pas quand un gamin grimpe aux arbres, fouille avec ses mains dans un ruisseau ou se salit en jouant dans un champ plein de terre.

Eduquer à l’environnement consiste, au-delà de la pratique de gestes « écocitoyens », à considérer que la connaissance ne peut être séparée d’un rapport charnel aux choses de la Terre. Comme le souligne fort bien la pédagogie mise en œuvre par le Réseau Ecole et Nature[2], « il n’y a pas de développement durable sans éducation à l’environnement, pas d’éducation à l’environnement sans éducation dans la nature. »

Avec le sport, les hommes de ce temps pensent avoir trouvé la parade au manque d’oxygène. Sans nier l’importance de l’effort physique, on ne peut oublier que le sport s’inscrit aujourd’hui partout dans l’idéologie de la compétition. Mais surtout, force est de constater que, dans le sport, la contemplation des paysages, l’arrêt sur les diversité des plantes, la connaissance des arbres et l’expérience des marées sont quasiment nuls. La faune et la flore ne veulent rien dire. Pis, on fait de la marche nordique sans s’apercevoir que marcher, c’est d’abord un art de la promenade ; on se passionne pour la voile par griserie de la vitesse ; on court ou fait du vélo le dimanche matin pour éliminer les toxines de la semaine ; on va au ski pour la convivialité des sports d’hiver ou… pour bronzer. Le sport ou l’exercice physique s’apparentent à du défoulement, et beaucoup sont rassurés sur l’état psychique de l’enfant dès lors qu’il « fait du sport ». Sauf que ce n’est en rien un projet éducatif environnemental : le sport contribuerait plutôt au désert généralisé de nature quand il ne s’accompagne pas du plaisir de la marche lente, du bonheur de contempler les étoiles ou de se perdre dans ces cathédrales naturelles que sont les forêts. Trop souvent, ce n’est qu’un succédané de l’agitation quotidienne, un vide qui se substitue à un autre vide.

Il existe pourtant des voies pour « sortir ». Ainsi, en créant, précisément, la dynamique Sortir, un homme a inventé un métier, celui d’« éducateur-nature ». Il s’agit de Louis Espinassous, inconnu du grand public, mais qui, depuis cinquante ans, se bat pour faire comprendre qu’un être humain, c’est aussi quelqu’un du « dehors », à l’affût, aux aguets, pistant les animaux sauvages, dormant à la belle étoile, capable des plus belles constructions intellectuelles lorsqu’il se rapproche des éléments de la nature. Infatigablement, avec beaucoup d’autres aujourd’hui, il milite pour une éducation buissonnière afin qu’un enfant apprenne à grandir sur la planète Terre, à découvrir sa matière première, pour qu’il aille vers une humanité plus solidaire. L’apprentissage de la nature est une merveilleuse école de solidarité et de connaissance des territoires. Ceux qui le suivent n’ont rien de doux rêveurs ou d’attardés politiques : ils bâtissent des projets, produisent des contributions à la réflexion et à une philosophie du vivant, tentent d’infuser dans le corps social le goût du risque de retourner à ce qui permet à l’humanité de respirer. « Le monde réel, médiatisé par l’artificiel, modélisé et conceptualisé, y perds son réel. Le spectacle du monde, la “virtualisation”, ne remplacera jamais le rapport réel au monde réel, la dureté et le suprême moyen d’y vivre avec tout son être, corps, sens, intelligence mêles et engagés[3]. »

On ose espérer que le ministre de l’Education nationale, qui se propose d’intégrer des découvertes de neurosciences dans les pédagogies en primaire, n’oubliera pas d’inclure le rapport à la nature comme fondateur pour l’esprit humain et qu’il donnera les moyens à l’école et aux associations de relever ce défi majeur.

Jacques-Yves Bellay

 

[1] Marie Gervais, La famille buissonnière, Paris, Delachaux et Niestlé, 2016.

[2] Ecole et Nature, 164 rue des Albatros, 34000 Montpellier.

[3] Louis Espinassous, Pour une éducation buissonnière, Saint-Claude-de-Diray, Hesse, 2010.