Don Quichotte au MuCEM, un hymne à l'imagination
Sans jamais la fétichiser, l'exposition « Don Quichotte Histoire de Fou, Histoire d’en rire » propose, à travers une scénographie inspirée du théâtre de tréteaux, de cheminer aux côtés de la figure étrange et familière du Quichotte, tout en rappelant l'importance majeure de cette oeuvre.
« Je sais, /Une fois qu’on tombe dans cette passion/Et qu’on a un cœur d’un poids respectable/Il n’y a rien à faire, Mon Don Quichotte, rien à faire/Il faut se battre avec les moulins à vent1 ». Au MuCEM, l’exposition pourrait être le récit de cette passion, dans ce qu’elle peut garantir d’amour et de déraison. Dans la continuité des expositions littéraires du musée (Salammbô, 2021 ; Jean Giono, 2019 ; Jean Genet, 2016), « Don Quichotte Histoire de Fou, Histoire d’en rire » fait davantage œuvre de relation que de commentaire. Elle raconte comment cette histoire, et son immense cortège bigarré, lie, relie. Le visiteur peut en être familier ou non, car le pari est ailleurs, celui de considérer que Don Quichotte fait partie de nos vies, tel un gentil fantôme, vieil ami ou ce lointain cousin qui dérange et amuse. Il n’est pas question d’analyse littéraire ou philologique mais bien de complicités, entre un auteur, un texte, des personnages, des scènes, des lecteurs souvent relecteurs, des artistes mais aussi des visiteurs, un en mot, d’itinéraires. Se crée ainsi une petite communauté précaire, funambule, qui a le droit de tomber, et pourra toujours se rattraper comme elle le voudra, à des lanternes magiques, à une marionnette un peu inquiétante2, à un dessin de Picasso devenu symbole3ou à l’émouvante solitude d’un chevalier en armure battant la Bretagne4. L’ambition portée par le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée répond ici de sa mission sans cesse renouvelée : raconter qu’il est celui des sociétés, des expressions populaires, et finalement aussi, celui des passions autres que tristes.
Le livre « dont vous êtes le héros ».
Cette exposition tient de la jouissance. À travers le regard des commissaires d’exposition, Aude Fanlo (responsable du département Recherche et enseignement) et Hélia Paukner, (conservatrice du patrimoine, responsable du pôle Art contemporain) on semble comprendre que ce binôme s’est largement laissé prendre au jeu. La scénographie proposée par Maciej Fiszer, inspirée du théâtre de tréteaux, se veut désuète et légère à la fois, comme une tendre façon de faire tenir le monument qu’est Don Quichotte sur un château de cartes plutôt que sur une stèle de marbre. De cette proposition nait une série d’éloges, de la création et du désordre, de la lecture et de la camaraderie, de la fiction et de la liberté. Mais toutes pourraient se rassembler en une seule, celle de l’imagination. Cette part de génie créateur suit l’exposition, de Cervantes à son illustre personnage, l’ingénieux hidalgo de la Mancha, sans pour autant légitimer, hiérarchiser un geste plus qu’un autre. Preuve en est, le Verdadero Retrato de Cervantes (Véritable portrait de Cervantès) d’Eduardo Scala, où l’auteur disparait au profit de sa fraise. Ce qui compte ici, ce sont les histoires qu’on peut se raconter, hors du réel, établissant le monde tel qu’on voudrait le voir, fuyant le monde tel qu’il est. Si imaginer est une affaire de l’esprit, elle implique une disposition propre aux bricolages aux brouillages, aux superpositions, aux hallucinations. C’est un Don Quichotte en libre-service qui se présente alors, prêt à la récup’, appelant à un do-it-yourself. Énergie plus que totem, il est présenté comme un catalyseur heureux pour les artistes qui s’en saisissent, sorte de carburant à la création, venant au secours parfois de pièces en recherche de souffle, d’inspiration, ou d’un peu de folie. Ce propos sur l’imagination rend cette exposition beaucoup plus politique qu’elle n’y paraît. Par-delà l’éloge, un slogan bruisse : il existe un droit à l’imagination et chacun est à même de pouvoir le revendiquer.
Énergie plus que totem, Don Quichotte est présenté comme un catalyseur heureux pour les artistes qui s’en saisissent.
Pensée en séquences, l’exposition choisit de se construire par l’idée d’une mise en mouvement, sorte de chemin, sur lequel chacun serait libre de s’élancer. Ce sont ainsi quatre étapes qui s’enchainent de façon discontinues et solidaires, « Le livre des livres », « Armures et casseroles », « Errances, exploits, illusions » et « Se prendre au jeu : fêtes et spectacles ». Il y a quelque chose d’initiatique dans cette progression, comme si le visiteur en glaneur pouvait trouver l’occasion de se parer de morceaux trouvés çà et là, parmi les plus de deux-cents pièces choisies d’époques et de natures variées, construisant à sa manière son histoire. Ce n’est pas étonnant que le catalogue d’exposition5 ait choisi de prendre la forme d’un livre « dont vous êtes le héros ». Lire un livre, aller musée, est aussi un moment de plaisir. Le message est reçu dans cette proposition prenant grand soin de ménager l’agentivité, appelant sans mot dire à l’émancipation. Qu’importe si vous n’avez jamais lu le livre, vous trouverez une édition qui parlera, dans un format miniature ou gigantesque, façon « Art Brut » ou jeu vidéo. Qu’importe si votre armure a dû rester aux vestiaires, car vous apprendrez, à l’instar de Manolo Bez dans le film Je suis la nuit en plein midi (Gaspard Hirschi, 2025), qu’elle peut se constituer dans la quincaillerie d’à côté. Qu’importe si La Grotte de Montesinos vous paraît trop obscure, un très beau film saura l’animer. Qu’importe enfin si vous vous perdez en route, Don Quichotte, l’astéroïde 3552, sera là pour vous guider. De cette même façon, on comprend bien à quoi peut correspondre en chacun l’image d’une Dulcinée - qu’il n’est alors pas nécessaire de représenter. Une quête, un espoir, qui permet sans doute d’avancer. Qu’importe quoi que ce soit, puisque que tout est possible.
Cette part de liberté ne compromet cependant jamais l’occasion d’un véritable discours sur l’envergure du livre. Jamais fétichisé, il est tantôt ressource ou objet, référence ou citation. C’est d’ailleurs de cette façon que le rire advient par effraction en début d’exposition. L’installation de Pilar Albarracín, Asnería6, représentant un âne empaillé en pleine lecture, surplombant une pile de livres aléatoires et renversés, donne le ton de la dimension comique, mais aussi critique. Le rire, dans l’exposition, est traité de façon multiple et complexe. Il est autant possible de rire avec que de Don Quichotte, de sa raideur et de son anachronisme chevaleresque, de son décalage maximal avec la réalité, de la manière dont il s’y cogne, de ses aventures contrariées, de son duo avec Sancho Penza mais aussi, comme dirait Clément Rosset, de sa part tragique, provenant de son refus obstiné du réel. De ces diverses matrices du rire, l’exposition rend compte, à la fois comme procédés et effets, manifestations sociales ou anthropologiques. La force de ce rire résiderait peut-être dans la part carnavalesque qu’elle propose, faite de retournements et de renversements, impliquant aussi la condition du jeu, du déguisement, du théâtre et de la fête. Se produit alors un rire multiple, déversé sur plusieurs couches, des plus bas instincts à ses dimensions métaphysiques. Un rire finalement grave et existentiel, provenant de l’enfance et du refus de grandir dans un monde sans poésie, un rire comme une manière de dire non, à ce qui est offert, et aux assignations.
S'attendre à tout
Don Quichotte Histoire de Fou, Histoire d’en rire participe également d’une réflexion sur la notion de relation. Si le rire et les livres peuvent réunir, rien ne vaut la présence d’un fidèle compagnon. Cette expression du double et de l’altérité rappelle en somme que Don Quichotte ne serait pas grand-chose sans Sancho Penza. Ressource impérissable de nos imaginaires, cette forme du duo s’est inscrite dans nos représentations. L’on rencontre Carl Schenstrøm et Harald Madsen, dits Doublepatte et Patachon, sorte d’ancêtres danois de Laurel et Hardy, Şener Özmen et Erkan Özgen sur la route du Tate Modern ou, de façon beaucoup plus émouvante, Don Quichotte et la mule morte, d’Honoré Daumier7, qui ajoute au défi de la mort, l’importance des liens qui unissent humains et animaux, sans lesquels l’aventure ne serait pas possible. De ces relations se forment des traits d’unions. Car Don Quichotte reste une histoire méditerranéenne avant d’être universelle. Celle de son auteur d’abord, qui a participé à la bataille de Lépante en 1571, avant de partir pour l’Italie et de se retrouver emprisonné en Algérie où un quartier encore aujourd’hui porte son nom. Travaillé par les doutes de son époque, il écrit au moment de l’Inquisition et de ses obsessions identitaires, alors que les populations morisques sont chassées d’Espagne. Sous sa plume, la figure de Cid Hamet Benengeli, qui serait dans le texte le vrai-faux auteur du manuscrit original du roman, devient alors l’alter égo méditerranéen, celui de l’autre rive, créateur plutôt que barbare.
Et la folie dans tout ça ? Elle viendrait sans doute de l’outrage porté aux structures immuables, au passage à la modernité. Comme le dit Georg Lukács, Don Quichotte serait « l’épopée du monde sans dieux8 ». C’est avant tout l’histoire d’un anti-héros, basée sur l’échec et l’errance, dans un monde sans unité, l’ironie pour mode d’existence. Plutôt que d’attester de sa lucidité, il est bien plus commode de considérer comme fou celui qui croit encore aux utopies, sonne la charge contre les moulins. Et de se rendre compte dans une perspective contemporaine, comme dans le Retable de Maître Pierre, que le monde des images et des faux-semblants dans lequel nous habitons peut lui-même conduire à la folie. Lors de la journée d’étude consacrée à l’exposition9, William Marx a rappelé que Don Quichotte nous amenait à nous attendre à tout. Dans un monde sans espoir, privé de significations, le professeur au Collège de France a rappelé d’ailleurs une phrase de Paul Valéry qui lui est chère, et s’inscrit sur un mur de l’exposition : « Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ? 10 ».
Exposition « Don Quichotte. Histoire de fou, histoire d’en rire », au MuCEM, à Marseille, jusqu’au 30 mars 2026.
- 1. Nâzım Hikmet, « Don Quichotte », dans Anthologie poétique, traduction Hasan Gureh, Paris, Scanéditions, 1993.
- 2. Michael Meschke – Don Quichotte lisant et imaginant Dulcinée: marionnettes de type bunraku. Suède et France, 1988 Techniques mixtes. Musée des Arts de la marionnette-Gadagne, Lyon.
- 3. Pablo Picasso – Don Quichotte, encre de Chine sur papier, 11 août 1955. Musée d’art et d’histoire Paul Éluard, Saint-Denis. Succession Picasso 2025.
- 4. Abraham Poincheval (performance) Matthieu Verdeil (réalisation) – Le Chevalier errant, l’homme sans ici. France, 2018/2025.
- 5. Don Quichotte. Histoire de fou, histoire d’en rire, Coédition MuCEM / Gallimard, 264 pages, 2025.
- 6. Pilar Albarracín – Asnería, installation, 2010.
- 7. Honoré Daumier – Don Quichotte et la mule morte. France, 1867 Huile sur toile. Musée d’Orsay, Paris, Donation baronne Eva Gebhard-Gourgaud, 1965.
- 8. Georg Lukács, La théorie du roman, Gallimard, 1989.
- 9. Changer le monde ?, Mucem, 28 janvier.
- 10. Paul Valéry, Variété I, 1934.