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Photo de Charbel Karam sur Unsplash
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Liban : et maintenant le choléra

janv./févr. 2023

La recrudescence du choléra au Liban a cristallisé les angoisses et renforcé le statut de bouc émissaire du réfugié syrien. Mais elle témoigne surtout des dysfonctionnements d’un État où la corruption a gagné l’ensemble des services publics, rendant impossible toute tentative d’entretien.

Le 9 novembre 2022, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, s’est inquiété d’une recrudescence du choléra au Liban, ainsi que dans d’autres régions du monde. Le retour de cette maladie viendrait de la proximité avec la Syrie voisine, où la maladie circule, mais aussi de la situation actuelle du pays. Quelques jours plus tôt, le représentant de l’OMS au Liban, Abdinasir Abubakar, affirmait que « la situation au Liban est fragile, car le pays lutte déjà contre d’autres crises, aggravées par une détérioration politique et économique prolongée  ».

Au-delà de l’analyse épidémiologique de la situation, le retour de cette maladie, qui n’était plus présente depuis la fin de la guerre civile, peut se lire comme une triste métaphore. D’abord, elle touche à la relation avec la Syrie qui, depuis le début de la guerre en 2011, a produit l’exode de plus de 1, 5 million de réfugiés vers le Liban. Si le chiffre actuel enregistré par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés compte pour environ moitié moins, le retour de cette maladie porte les mêmes angoisses et paniques dans le pays, notamment sur la figure du réfugié syrien. Ce dernier, précédemment accusé de déséquilibrer la société libanaise et de fragiliser son économie, représente maintenant le vecteur d’une maladie mortelle – une nouvelle raison de renforcer son rôle de paria et de bouc émissaire. La circulation de la maladie, pour le moment constatée dans la zone rurale du Akkar1, dans le Nord, dans la plaine de la Bekaa et à Hermel, ainsi qu’à Zahlé et dans certaines régions du Sud, se concentre dans les camps de réfugiés.

Ces mêmes camps, pour la plupart insalubres, avec un faible accès à l’eau potable et aux sanitaires, favorisent le terrain de l’expansion du choléra, maladie diarrhéique aiguë provenant de l’ingestion d’aliments ou d’eaux contaminés. Pourtant, les problèmes de distribution et d’assainissement ne touchent pas uniquement ces habitations de fortune. En plus des pénuries liées à un usage incontrôlé, notamment dans le secteur de l’agriculture, la mauvaise gestion de l’eau provient d’un État dysfonctionnel, pour ne pas dire failli, alors que le pays est l’un des plus riches en eau du Moyen-Orient, mais se retrouve sous le seuil de stress hydrique avec une disponibilité en eau de 1 000 m3/habitant/an. La corruption généralisée de ce secteur (ainsi que de la plupart des services publics, notamment l’électricité) a rendu le service impossible, faute de travaux d’entretien et d’investissements, si bien qu’il est nécessaire de payer pour s’assurer de recevoir de l’eau en bonne quantité et de bonne qualité. Le traitement défaillant des eaux usées et des déchets alimente le drame écologique, parce que les réserves naturelles d’eau se retrouvent polluées et qu’elles seront utilisées pour l’agriculture, contaminant les fruits et les légumes. Au regard de l’inflation galopante, les plus pauvres sont réduits à la débrouille ou à la misère : une mise en danger permanente.

L’immobilisme guette le Liban, alors que la situation économique et sociale est préoccupante.

Ces conséquences désastreuses sont liées à l’organisation politique, dominée par le confessionnalisme, le clientélisme et la corruption, et selon laquelle les hommes forts de chaque région gèrent la vie publique sans concourir au bien commun, bien aidés en cela par la paralysie permanente du pouvoir central. Depuis la fin du mandat de Michel Aoun le 1er novembre 2022, le pouvoir présidentiel est vacant, faute de majorité au Parlement. Avec ce blocage institutionnel, aggravé par un gouvernement démissionnaire, l’immobilisme guette le Liban, alors que la situation économique et sociale est préoccupante. La livre libanaise ne cesse de dévisser et les institutions internationales comme le Fonds monétaire international, mais aussi la France et les États-Unis, demandent des interlocuteurs et de la stabilité pour accompagner les réformes et fournir de l’aide. Les ONG sur place tentent tant bien que mal de colmater les brèches, mais elles ne peuvent se substituer indéfiniment à l’État. Le Liban semble s’enfoncer un peu plus dans la crise, depuis l’explosion du port de Beyrouth et l’espoir avorté d’une révolution populaire, ainsi que la crise sanitaire liée à l’épidémie de Covid-19. La classe politique, elle, tient à ses privilèges. Une peste, à laquelle s’ajoute maintenant le choléra.

Une campagne de vaccination est en cours. Organisée par le ministère de la Santé, rendue possible par l’afflux de doses de la part de l’OMS (plus de 600 000 provenant du stock mondial), elle laisse penser que la situation est maîtrisable. Selon un bilan du ministère de la Santé, publié le 28 novembre 2022, 601 personnes ont déjà été contaminées au choléra, dont 20 qui sont décédées des suites de la maladie, alors que les chiffres de l’OMS comptaient, au début du mois de novembre 2022, 2 700 cas et 18 décès. Mais quels remèdes pourront aider le Liban à se remettre de l’incurie de ses dirigeants ?

  • 1. Voir Rémi Baille et Jonathan Chalier, « Ersal, le conflit syrien au Liban », Esprit, avril 2018.

Rémi Baille

Collaborateur à France Culture et à Esprit, co-fondateur de la revue littéraire L’Allume-Feu.

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« Être moderne » a longtemps désigné une promesse de progrès, de liberté et de justice. Aujourd’hui le réchauffement climatique, une crise économique sans fin, la défiance à l’égard de la technique ou les excès de l’individualisme manifestent au contraire un doute sur la supériorité de notre présent sur le passé. Sommes-nous donc condamnés à être antimodernes ? Ce dossier, coordonné par Michaël Fœssel et Jonathan Chalier, se penche sur l’héritage de la modernité, dont le testament reste ouvert et à écrire. À lire aussi dans ce numéro : La démocratie dans le miroir russe, le métier diplomatique en danger, la solidarité énergétique à l’épreuve de l’hiver et la littérature par en-dessous d’Annie Ernaux.