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 Arc de Triomphe emballé par Christo et Jeanne-Claude · Photo : Makri27 via Pixabay
Arc de Triomphe emballé par Christo et Jeanne-Claude · Photo : Makri27 via Pixabay
Flux d'actualités

Christo, ou le regard transformé

décembre 2021

L'empaquetage de l'Arc de Triomphe cet automne, oeuvre posthume de Christo et de sa femme Jeanne-Claude, a duré deux semaines. Dans l'oeil de celui qui passe par la place de l'Étoile depuis, le monument se trouve révélé, rendu au centuple, révélant la puissance de ce geste artistique singulier. 

Les voyages en bus sont les travellings avant de mes journées. C’est par le numéro 30 Pigalle-Hôpital George Pompidou que s’effectue chaque jour mon voyage vers l’arrêt Varsovie, au pied de la Tour Eiffel où je m’arrête, afin de continuer ma route à pied. Ce trajet aller-retour compte un mouvement circulaire complet, le matin et le soir, autour de la place de l’Étoile. Ce qui est un casse-tête giratoire pour le conducteur ressemble pour le passager à un tour de carrousel. Mi-septembre, ce manège prit une autre allure. Quelques mois après sa mort, le plasticien Christo et sa défunte épouse Jeanne-Claude allaient une nouvelle fois émouvoir Paris. Je n’étais pas Parisien, ni même né, lors de l'empaquetage du Pont-Neuf en 1985. J’avais pu en voir quelques images, entendu des archives de passants tantôt fascinés ou incrédules sans pouvoir ressentir l’émotion que l’œuvre avait pu procurer. Je ne pouvais que me faire une idée de la démarche, qui finalement traverse toute l’œuvre de l’artiste bulgare : « révéler en cachant ». Cette fois-ci, c’était à l’Arc de Triomphe d’être empaqueté.

L'empaquetage de l’Arc de Triomphe est un poème à retardement.

Dans son recueil-manifeste L’évidence poétique (1937), Paul Éluard établit que la fonction de la poésie est de « donner à voir ». L'empaquetage de l’Arc de Triomphe est un poème à retardement. Il y a le premier choc, celui de l’installation, ou plutôt de l’incompréhension de voir un premier matin de multiples grues et des hommes arc-boutés à la structure du monument jusqu’ici intouchable. Le soir même, d’observer des armatures métalliques, comme de nouvelles charpentes, placées stratégiquement sur les statues et le toit de l’édifice. Le lendemain encore, d’observer la même chorégraphie des maîtres d’œuvre, à tirer de longues cordes et à déposséder petit à petit le modèle de ses attributs : cela ressemblait davantage à une camisole qu’au trait d’un croquis. Ce n’est que le jour d’après que l’habit fut dévoilé, une toile grise que l’on pourrait nommer simplement bâche, apparemment à toute épreuve, celle de la pluie comme des flammes : il y en aurait bien une qui se retrouverait aux premières loges, la flamme du soldat inconnu, abritée de ce curieux spectacle. La bâche n’était alors pas étendue, partait simplement de bas en haut comme les lambeaux d’un paquet cadeau déchiré à la hâte. Sa teinte réfléchissait le soleil d’un été à la traîne ou d’un automne peu pressé. Au soir, le geste d'empâquetage semblait devenir inéluctable, et la disparition imminente du monument prenait toute sa mesure. La suite, c’est certain, serait une surprise.

Sur les coups de neuf heures pourtant, les derniers travailleurs étaient encore à l’ouvrage, de nouveau en rappel le long des flancs de l’Arc, alors que je pensais découvrir l’œuvre terminée. J’avais sous-estimé qu’il y avait de la haute-couture dans cet apparat, et les longues cordes rouges censées soutenir la toile allaient devenir la raison de mes émotions suivantes : ses plis. Quelques heures plus tard, sur la fin de ma journée, j’aperçus au loin cette géométrie impossible et pourtant familière, le mausolée des batailles et des héros effacé de l’espace public, et pourtant plus que jamais ancré dans l’Étoile. Je regardais à nouveau ce repère que j’avais cru toujours connaitre, mais que je ne voyais plus. Je ne pouvais dire quelle forme je voyais réellement, car le monument gardait sa silhouette, mais Christo lui, y posait bien sa signature. Était-ce l’Arc de Triomphe, l’Arc de Christo, aucun ou les deux ?Je n’ai pas pu m’arrêter pour contempler, et ce passage fut aussi long que furtif, de la manière dont on croise dans la rue une beauté fuyante. De même pour le matin qui suivit, peut-être trop peu éveillé ou de nouveau subjugué. Les journées se trouvèrent dès lors rythmées par cette rencontre. Je me suis arrêté deux fois pour la saluer, un peu timide face à celle que je ne peux m’empêcher de décrire sous des attributs féminins, qui se tenait là en majesté, comme en robe de soirée. Quelques jours ont passé, l’œil s’accommode facilement de la beauté. L'empâquetage de l’Arc de Triomphe est un poème à retardement, car j’ai dû attendre, et ce quelques jours seulement, pour comprendre.

La mécanique inverse se mit en place. Et c’est lors du dévoilement que je rencontrai peut-être pour la première fois l’Arc de Triomphe. D’abord de manière très subtile, pouvant déchiffrer quelques noms de bataille comme des secrets. La typographie était incisive, totale, et les lettres catégoriques. Les noms propres qui figuraient en dessous semblaient me rappeler à l’ordre. Quelqu’un ici venait de rallumer la lumière. Je dois avouer que c’est plus tard aux statues que je dois mes plus belles retrouvailles. Le départ des Volontaires de 1792 semblait de nouveau prendre vie, et les hommes partir au combat. Peu après, ce sont les soldats du bas-relief de la frise supérieure qui se présentaient à moi comme une armée infinie, rangés et polis comme des jouets de collection. Tout cet ensemble de noms, de formes, de structures existait enfin pour lui-même. L’intérieur du monument, et ses fleurs, disposées sous la voute dans des vases carrés m’offraient la rencontre d’un jardin suspendu. J’avais compris. Je considérais pour la première fois l’Arc de Triomphe dans ses détails. Il m’était devenu lui-même œuvre. Enlevé quinze jours, rendu au centuple.