Sans accusé de réception
Lettre d’une Syrienne en exil à sa camarade algérienne
Une camarade a disparu depuis des années. Pour moi, qui ne l’ai pas revue depuis que j’ai terminé mes études de journalisme en Algérie, son existence s’est estompée. Mes recherches pour la retrouver font remonter le passé et me font réfléchir aux événements qui ont bouleversé nos vies et conduit la Syrie à la désolation.
Une camarade de classe, une amie, a disparu depuis des années. Selon la presse, elle aurait été arrêtée. Selon certains, elle aurait été libérée. Pour moi, qui ne l’ai pas revue depuis que j’ai terminé mes études de journalisme en Algérie et que je suis retournée en Syrie, la vraisemblance de son existence s’est estompée, voire effacée. Qu’elle n’ait jamais répondu à mes lettres et à mes messages, qui sont restés sans accusé de réception, signifie qu’elle est toujours emprisonnée ou pire… Mes recherches font remonter bien des choses du passé et me font réfléchir aux événements qui, au fil des années, ont bouleversé nos vies et amené mon pays dans la désolation qui est la sienne.
Je me souviens des sacs en plastique avec lesquels nous faisions des ceintures « minceur » avant de commencer notre jogging dans les avenues de la Cité universitaire des jeunes filles d’Alger et dans la forêt attenante. Elles bruissaient à chacun de nos mouvements. Les gens que nous croisions nous regardaient avec étonnement. Je me rappelle aussi que, pour éviter la nourriture du restaurant universitaire, nous cuisinions des légumes dans nos chambres sur les chauffages électriques et partagions nos repas.
Pleine d’espoir
Je pense à toi, et notamment lors d’une soirée cinéma réservée aux journalistes en Syrie. Le film était suivi d’un débat et, juste après la projection, j’ai entendu quelqu’un demander pourquoi plusieurs scènes avaient été censurées. Ce n’était pas le cas du ciné-club où nous allions à Alger le jeudi. Quand je t’y ai accompagnée pour la première fois, il s’agissait d’un film grec ou espagnol sur la classe ouvrière. La salle était pleine de journalistes, d’étudiants et de toutes sortes de « progressistes » attachés à la liberté d’expression. Le film commençait par une scène torride entre une femme et un homme. Soudain, nous avons eu droit à un gros plan sur le pénis de ce dernier. J’ai alors lancé un cri que tout le monde a entendu. Tu étais calme et souriante. Tu m’as dit : « N’aies pas honte, c’est normal. » En Syrie, la censure est la norme. La sexualité, comme la politique, constitue un tabou que l’on ne peut transgresser que dans le cadre privé ou sur Internet. Mais cette dernière liberté est trompeuse : elle n’est que le travestissement marchand de l’émancipation souhaitée par les femmes et les plus pauvres.
Souviens-toi aussi de notre sortie au centre culturel russe d’Alger. Prises d’un fou rire, nous avions crié nos noms : « Nadja, Nadjou, Nadje ! Somayia, Somayiou, Somayié ! » comme si nous étions des déclinaisons. Nous étions enchantées par la langue russe, fascinées par « Les Nuits de Moscou », la Pravda, Marx, Pouchkine, Lénine, le Gorki de la révolution rouge et l’union des prolétaires de tous les pays. Pour autant que je sache, tu t’es brûlée au contact de la révolution et de la justice sociale que tu défendais. Où es-tu maintenant ? Paies-tu le prix de ton engagement ?
Pourquoi n’as-tu pas répondu à mes lettres ? Je t’en ai envoyées des dizaines depuis mon ancienne adresse en Syrie. Je t’ai écrit à l’été 1987, dès que j’ai quitté l’Algérie. Dans cette première lettre, la seule à laquelle tu aies répondue, je n’ai pas osé tout te raconter. Je t’ai un peu parlé de ma vie de femme mariée et de la ville paisible où je vivais : Salamieh. Dans ma deuxième lettre, je t’ai raconté ce qui s’est passé après mon retour en Syrie. Toute fière d’avoir reçu mon diplôme avec la meilleure note pour mon mémoire sur le projet démocratique national dans le journal du Parti communiste libanais, j’étais pleine de joie et d’espoir pour l’avenir.
Interrogatoire
Dès que je suis arrivée à l’aéroport de Damas, les agents de contrôle ont pris mon passeport et m’ont obligé à attendre, sans m’en dire plus. Avec beaucoup d’inquiétude, j’ai vu le hall des arrivées se vider et des hommes (sans doute des agents du renseignement) s’approcher de moi. Ils m’ont demandé de les accompagner et, une fois dans leur bureau, j’ai été informée que je n’étais pas autorisée à quitter l’aéroport. Après une heure d’attente, nous sommes sortis du bâtiment et les deux types m’ont poussée dans une voiture banalisée. L’un d’eux m’a mis un bandeau sur les yeux et j’ai été conduite dans l’un des centres des services de renseignement de Damas. Je leur ai demandé le motif de mon arrestation, mais ils ne voulaient pas répondre. Puis, l’un d’eux m’a dit qu’il y avait un mandat d’arrêt contre moi. « Pour quelle raison ? », lui ai-je demandé. Aucune réponse. Par la suite, j’ai été poussée dans un labyrinthe de couloirs jusqu’à un lieu étroit. Ils m’ont alors enlevé le bandeau noir : j’étais dans une horrible petite cellule en béton. Les deux types ont verrouillé la porte avant de disparaître.
Après un moment, ils sont revenus et m’ont remis le bandeau noir sur les yeux. Ils m’ont emmenée dans un bureau où mon interrogatoire a eu lieu. J’étais accusée d’avoir collaboré avec l’opposition au régime. L’homme qui m’interrogeait avait une voix de taureau. Il m’a questionné à plusieurs reprises, en me laissant le bandeau noir sur les yeux. Comme il n’a pas obtenu les informations souhaitées, il m’a « commandé un cadeau ». Un des types s’est approché de moi et m’a donné des gifles qui m’ont fait abondamment saigner les lèvres. Puis il m’a mise dans une petite pièce, seule avec un stylo et une pile de feuilles blanches. L’homme à la voix de taureau est entré dans la pièce et m’a crié : « Écris ! En détail ! » Lorsqu’il a disparu, les deux types m’ont enlevé le bandeau. Comment pouvais-je écrire ? Je ne savais pas quoi raconter, alors j’ai couché sur le papier divers événements de ma vie : des rencontres, des invitations à dîner, un repas de spaghetti, une visite de la foire du livre, un barbecue en forêt où l’on avait volé mon sac et mon passeport…
Lorsque l’officier de renseignement est revenu et a lu ce que j’avais écrit, il murmura : « Spaghetti… barbecue…, voleur… Qui penses-tu être ? Pute de merde ! » Les deux types sont revenus me tirer hors de la petite pièce pour me ramener dans celle de l’interrogatoire. Ils m’ont allongée sur le sol, m’ont mis les pieds dans une roue de voiture et les ont fermement attachés. Puis, avec une cravache en cuir fin, ils m’ont fouetté les pieds jusqu’à ce qu’ils gonflent et commencent à saigner. À la fin, je ne pouvais plus me mettre debout, mais ils m’ont forcée à marcher pour retourner dans ma cellule privée de lumière. J’ai décidé de me laisser mourir de faim. Le lendemain, les types m’ont forcée à boire un mélange d’eau au goût de sel et de sucre. Quelques jours plus tard, ils m’ont relâchée.
Que t’est-il arrivé ?
Près d’un an après cet accueil, je me suis préoccupée de mon mariage et de mon nouveau-né. Je me suis battue pour garder mon emploi de journaliste sans prendre part aux hypocrites cérémonies en hommage aux baasistes au pouvoir. Mon mariage a échoué et j’ai été licenciée de mon travail sans aucune justification. Ma petite maison a été incendiée par un inconnu et j’ai continué à être convoquée par divers bureaux de renseignement. J’ai finalement décidé de quitter le pays mais, les autorités ayant refusé de me fournir un passeport, j’ai dû fuir au Liban sans papiers. Je me suis cachée avec mon enfant plusieurs années dans un monastère, jusqu’à ce que je reçoive l’autorisation et l’aide de l’Organisation des Nations unies pour venir en Europe. Aujourd’hui, je suis en exil et je n’ose plus retourner en Syrie. Je suis les informations et les réseaux sociaux pour savoir ce qu’il s’y passe. C’est sur les réseaux que je t’ai cherchée pendant des années.
Les indices étaient peu nombreux, mais les souvenirs, eux, toujours vivaces. Que s’est-il passé lors du soulèvement de 2011 dans ton pays ? Tu as dû y participer d’une manière ou d’une autre. Le mouvement, au début, était pacifique, mais l’horreur a vite pris le dessus. La même chose s’est reproduite dans de nombreux pays arabes où le « printemps » avait pourtant éclaté au grand jour. Malheureusement, en moins d’un an, les protestataires se sont islamisés et ont été armés par des régimes totalitaires. Que t’est-il arrivé ? Tu étais à Paris, puis tu es retournée en Algérie et tu as été arrêtée à ton arrivée… T’ont-ils torturée, brisée, crachée au visage, violée ?
Village mondial
Je veux, je dois et je vais te retrouver. Avec Internet, cela devrait être possible… Souviens-toi du rapport de la commission McBride, Voix multiples, un seul monde (1980), cher à notre école de journalisme. Il soulignait la nécessité d’un nouvel ordre de la communication et de l’information plus juste et se demandait comment le monde pouvait former un seul village. Le monde est uni à présent, mais à quel prix ?
Internet est apparue à peu après l’effondrement de l’Union soviétique et alors que l’Union européenne adoptait son traité de Maastricht. L’utopie du « village international » s’est imposée. Pourtant, il s’agissait surtout d’une mondialisation des capitaux. Comme l’écrit Pierre Bourdieu : « La mondialisation des marchés financiers, jointe au progrès des techniques d’information, assure une mobilité sans précédent de capitaux et donne aux investisseurs, soucieux de la rentabilité à court terme de leurs investissements, la possibilité de comparer de manière permanente la rentabilité des plus grandes entreprises et de sanctionner en conséquence les échecs relatifs1. »
Depuis dix ans, le débat sur cette mondialisation s’amplifie, notamment concernant l’immigration en Europe. Les peuples du tiers-monde affluent du Sud vers le Nord en fuyant la guerre, la pauvreté et l’oppression, mais le rêve d’une unité des travailleurs de tous les pays n’existe plus.
Culture de la peur
Le régime baasiste qui règne sur mon pays avec le fer et le fouet depuis plus de cinquante ans se maintient par la peur, la famine et surtout le soutien des grandes puissances – en premier lieu, de la Russie, dont nous avions chanté l’Internationale et qui bombarde désormais mon pays en prétendant lutter contre le terrorisme.
Mon pays dérive en silence vers la mort. Face aux milliers d’arrestations et de détentions arbitraires, aux exécutions extrajudiciaires, aux viols, aux enlèvements, aux disparitions forcées et à l’usage de la torture par les autorités syriennes et les milices pro-gouvernementales (chabiha), le peuple reste impuissant, incapable de mettre fin à ce cauchemar. Comme en Algérie et dans beaucoup de pays du monde arabe, une certaine culture de la peur s’est installée et empêche les populations de dénoncer la tyrannie, la violence, la famine et l’injustice. Est-ce pour cela que ta sœur n’a pas non plus répondu à mon message ?
J’ai honte chaque fois que je mets un sac en plastique avant d’aller courir. En Syrie, les gens meurent de faim et perdent du poids sans avoir besoin de faire du sport. Les sacs et les déchets en plastique sont utilisés comme combustibles de chauffage, tout comme les souliers. J’ai honte aussi chaque fois que je fais une salade, car je pense aux Syriens qui fouillent les poubelles pour trouver quelque chose à manger. Ainsi privés de leur dignité, les Syriens sont objectivés par le régime et ses alliés, comme leurs déclinaisons se réduisait à l’accusatif…
- 1. Pierre Bourdieu, « L’essence du néolibéralisme », Le Monde diplomatique, mars 1998, p. 3.