Créateur : Mídia NINJA  Droits d’auteur : (CC BY-NC 4.0) Mídia NINJA
Créateur : Mídia NINJA Droits d'auteur : (CC BY-NC 4.0) Mídia NINJA

Vers une nouvelle économie morale de l’aide ?

Repenser la solidarité internationale à l’heure de la fin de l’aide au développement

La fin de l’aide publique au développement engage l’ensemble du monde à imaginer autrement les rapports Nord-Sud, au prisme d’une économie morale des relations internationales, ancrée dans les expériences, les savoirs et les aspirations des peuples eux-mêmes.


Lors du Forum économique mondial, à Davos, en 2022, le président du Ghana, Nana Akufo-Addo affirmait lors de son discours : « Nous devons sortir de cette mentalité d’assistance. L’Afrique ne demande pas la charité, elle demande des partenariats équitables. » Cette déclaration, largement applaudie, résonne plus encore aujourd’hui avec les transformations géopolitiques en cours qui accentuent la fragilisation du cadre traditionnel de l’aide internationale, notamment eu égard à la nouvelle politique étrangère américaine, amorcée sous l’administration Trump et prolongée sous des formes variées. Cette mutation profonde du système d’aide mondial est marquée par le passage d’une logique de solidarité internationale à une logique purement transactionnelle et nationaliste. Ce tournant ne représente pas un simple ajustement conjoncturel, mais la remise en cause d’un cadre historique plus large, fondé sur l’illusion d’un partenariat Nord-Sud égalitaire.

En effet, depuis les années 1960, l’aide publique au développement (APD) a été pensée comme un levier central pour accompagner les pays bénéficiaires dans leur trajectoire de croissance, de réduction de la pauvreté et de consolidation de la stabilité politique. Issue principalement des pays du Nord et des grandes institutions internationales (Banque mondiale, Fonds monétaire international, Organisation des Nations unies), l’APD s’est progressivement élargie à de nouveaux acteurs, comme la Chine, la Turquie ou le Brésil. Ses objectifs spécifiques déclarés sont multiples : combler les déficits budgétaires, financer les infrastructures, renforcer les capacités institutionnelles et promouvoir la bonne gouvernance. Née dans le contexte de l’après-guerre (notamment avec les accords de Bretton Woods et le plan Marshall), elle s’est solidement institutionnalisée dans les années 1960 (avec la création du Comité d’aide au développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques [OCDE] et le lancement de l’Association internationale de développement de la Banque mondiale). Par la suite, elle a traversé plusieurs paradigmes majeurs : modernisation, ajustements structurels dont on voit encore aujourd’hui les effets sur le continent africain, lutte contre la pauvreté, objectifs du millénaire pour le développement, efficacité de l’aide (aux sommets de Paris 2005, Accra 2008 et Busan 2011). Ces différentes approches convergent aujourd’hui vers l’Agenda 2030 et les enjeux du financement climatique.

Malgré des flux importants (plus de 42 milliards de dollars en 2022 en Afrique subsaharienne, selon l’OCDE), l’impact de l’APD demeure, pour dire le moins, ambivalent. Si des avancées notables sont observables, notamment en matière de santé (vaccinations, lutte contre le VIH/sida) ou d’éducation (augmentation des taux de scolarisation et réduction de l’analphabétisme), la dynamique globale des pays africains bénéficiaires de l’aide reste marquée par une croissance fragile, dépendante des matières premières, et par une absence de transformation structurelle durable. Ce constat invite à interroger non seulement l’efficacité technique de l’aide, mais surtout la validité du paradigme même sur lequel elle repose.

Un système fragmenté

L’APD constitue un système à l’architecture particulièrement complexe et hétérogène. Il serait réducteur de la considérer comme un bloc monolithique, tant la diversité des acteurs, des approches et des logiques d’intervention y est marquée. On peut plutôt parler d’un agencement à plusieurs niveaux, chacun répondant à des dynamiques propres ; elle se déploie selon une configuration multiscalaire : bilatérale (État à État), multilatérale (organisations internationales), et non gouvernementale (ONG, fondations, société civile). À chacun de ces niveaux, les acteurs poursuivent des objectifs parfois convergents, parfois divergents, selon leur mandat, priorités géopolitiques, intérêts économiques ou approches éthiques. Par exemple, tandis que certaines agences bilatérales privilégient une logique d’influence stratégique ou commerciale, les organisations multilatérales tendent à promouvoir des cadres normatifs universels, comme les Objectifs de développement durable. De leur côté, les organisations non gouvernementales interviennent souvent de manière plus ciblée et contextuelle, en lien direct avec les communautés locales.

Cette complexité est d’ailleurs bien documentée dans les travaux de recherche sur la gouvernance de l’aide, notamment ceux de Homi Kharas qui parle de « la fragmentation de l’aide1 ». La grande hétérogénéité du système rend de fait toute évaluation uniforme de l’APD relativement illusoire, et parfois même quelque peu dogmatique. Mais au-delà de cette diversité apparente, un dénominateur commun subsiste : la reproduction d’un schéma vertical de transfert Nord-Sud, inscrit dans une histoire longue de domination et de subalternité.

Une opportunité critique

Plutôt que de voir la fin de l’APD comme une perte, cette réflexion propose d’y lire un moment de bascule, porteur d’une potentialité critique nouvelle. Bien plus qu’une opportunité, il s’agit d’une injonction épistémologique : celle d’inviter le continent africain à repenser depuis lui-même, en s’affranchissant des cadres normatifs hérités, pour « déconstruire » les deux piliers fondamentaux de ce paradigme, d’une part le concept de développement, d’autre part celui d’aide.

Ce réexamen n’est pas un repli, mais une ouverture vers de nouvelles formes de solidarité internationale, fondées non plus sur des logiques de dépendance ou d’assistance, mais plutôt sur les principes de justice globale, de réciprocité et de dignité partagée. Une telle refondation ne concerne pas seulement l’Afrique, mais engage l’ensemble du monde à imaginer autrement les rapports Nord-Sud, au prisme d’une économie morale des relations internationales, ancrée dans les expériences, les savoirs et les aspirations des peuples eux-mêmes.

Le paradigme de l’aide au développement ne se limite pas à un agencement technique de transferts financiers et d’expertise du Nord vers le Sud, dont l’efficacité reste, à tort et à raison, largement contestée. Il constitue, plus profondément, un dispositif à la fois matériel, politique et cognitif, qui façonne les rapports de pouvoir et normalise une vision unilatérale du développement, en marginalisant les trajectoires, les savoirs et les conceptions politiques propres aux sociétés africaines.

Ce paradigme opère ainsi comme une technologie sur les imaginaires du futur : il censure les visions endogènes du développement et les empêche de se déployer pleinement, en les soumettant à des logiques exogènes de performance, de rationalité économique et de modernisation linéaire. Sous couvert d’assistance donc, l’aide participe à l’entretien d’une hégémonie épistémique, où les récits africains sont trop souvent réduits au silence ou relégués à la périphérie du discours dominant. Repérer cette dimension épistémique de l’aide, c’est ouvrir la voie à une critique radicale, non pour rejeter toute forme de solidarité internationale, mais pour refonder celle-ci sur des principes de justice cognitive, de réciprocité et d’écoute mutuelle.

L’aide, continuité historique de la domination

L’Afrique, et plus largement le corps noir, ont été les territoires d’expérimentation privilégiés de la modernité occidentale et les laboratoires historiques de la mise en œuvre de son projet de domination du vivant et de la nature. Deux moments fondateurs en témoignent de manière particulièrement éclairante : l’esclavage, d’abord, qui opère une réduction radicale de l’humanité noire en capital circulant, en corps-meuble destiné à l’appropriation et à l’usage, en dehors de tout droit à l’autodétermination ; la colonisation, ensuite, qui institue un régime systématique de prédation sur les écosystèmes africains, tant humains que non humains pour le dire comme Bruno Latour, en extrayant sans relâche les ressources du vivant (corps, forces de travail, savoirs) et du non-vivant (sols, minerais, forêts) pour le service de la croissance industrielle européenne. Cette double séquence esclavagiste et coloniale ne relève pas d’un passé complètement révolu, mais constitue l’infrastructure historique de la mondialisation contemporaine, au sein de laquelle les logiques de l’aide au développement prolongent, sous d’autres formes, l’exploitation de la terre et des corps, mais aussi la naturalisation des hiérarchies entre les vies humaines.

L’Afrique et, avec elle, la figure du nègre, placées au cœur du déploiement de la face obscure de la modernité occidentale (esclavage, colonisation, extractivisme), occupent aujourd’hui une position singulière et stratégique pour interroger la validité politique d’un tel projet. Ayant été à la fois les témoins, les victimes et les terrains d’expérimentation des formes les plus violentes de cette modernité, souvent camouflées sous les traits civilisateurs ou universalistes, les sociétés africaines sont désormais en mesure d’en démasquer les logiques profondes et de remettre en question la valeur de ses récits dominants, tels que celui du développement.

Ce passé donc, loin d’être révolu, constitue l’infrastructure de la mondialisation contemporaine. L’APD, en tant que dispositif de gouvernementalité pour reprendre le concept de Michel Foucault, reproduit cette hiérarchie implicite des vies, en maintenant et en inscrivant dans les pays africains une logique de dépendance institutionnelle, de dette symbolique et d’infériorité cognitive. Il ne s’agit donc pas seulement d’une critique, mais de la possibilité d’un renversement épistémique : depuis la périphérie du capitalisme où elle fut assignée2, l’Afrique peut « réenchanter » les imaginaires du monde, en appelant à d’autres formes de rapport à l’humain, au vivant et au collectif. Dans ce sens, penser à partir de l’Afrique, ce n’est pas s’enfermer dans un repli identitaire, mais ouvrir un espace radical de refondation éthique et politique de ce qu’Achile Mbembe avait appelé « l’en-commun3 ».

L’impasse écologique et l’agencement du monde

Une autre limite majeure du récit du développement, plus globale encore, tient à son rôle moteur dans la crise écologique contemporaine. Les imaginaires productivistes et extractivistes, sur lesquels le projet moderne a été fondé et dont l’aide au développement a pu être un des relais techniques dans les Suds, nous ont conduits dans une impasse écologique majeure.

Les grands penseurs de l’anthropocène, et plus radicalement du capitalocène, nous rappellent que cette crise n’est pas celle de la planète elle-même puisqu’elle survivra à notre extinction ; mais elle est plutôt la crise de la condition humaine, de notre capacité à maintenir la vie humaine (et non humaine) sur Gaïa après avoir dégradé les équilibres écosystémiques nécessaires à notre propre survie4. Cette crise révèle que le modèle de développement dominant, fondé sur l’accumulation, la croissance infinie, la mise en marchandises et la prédation du vivant, n’est pas seulement inégalitaire ou inefficace : il est fondamentalement autodestructeur.

Dès lors, repenser la solidarité internationale ne relève pas seulement d’une nécessité morale, mais d’une exigence de vie et de survie pour l’espèce. Il ne s’agit plus d’adapter les anciennes recettes, mais d’imaginer de nouvelles solutions enracinées dans d’autres ontologies du vivant, telles que celles portées par les sociétés du Sud global : la sobriété, l’interdépendance, la circularité et le respect des équilibres naturels doivent désormais être appréhendés dans la perspective d’une économie politique plurielle.

Pour une nouvelle économie morale de l’aide

La fin progressive du paradigme classique de l’aide au développement ne devrait pas être perçue comme une perte pour l’Afrique, mais plutôt comme une opportunité critique et une nécessité épistémologique. Cette remise en question ouvre un espace inédit pour reposer les termes de la solidarité internationale, non plus à partir de schémas hérités, asymétriques et normatifs, mais à partir d’une nouvelle économie morale de l’aide fondée sur la justice, la réciprocité et la reconnaissance des responsabilités historiques.

L’économie morale de l’aide, dans cette perspective, ne désigne pas une amélioration technique ou éthique du système existant, mais une rupture avec les logiques fondatrices de l’aide comme dispositif de pouvoir. Comme le suggèrent les analyses critiques de James Ferguson ou Arturo Escobar, l’aide a longtemps fonctionné comme un instrument de gouvernementalité, imposant des normes exogènes de développement, paralysant les réformes politiques et maintenant les pays africains dans une logique et une position de subalternité institutionnelle5.

Conçue comme un flux unilatéral du Nord vers le Sud, cette aide repose pourtant sur une fiction morale : celle de la générosité désintéressée des pays riches, alors que celle-ci s’inscrit historiquement dans un continuum de domination et d’exploitation ouvert avec l’esclavage, poursuivi par la colonisation et prolongé par les formes contemporaines d’extractivisme et d’accumulation inégale6.

Une nouvelle économie morale de l’aide permettrait dès lors de dénaturaliser les asymétries Nord-Sud en replaçant les rapports d’aide dans un cadre de redevabilité mutuelle et de réparation historique ; de promouvoir des formes de solidarité fondées, non sur la charité ou l’expertise technique, mais sur l’écoute des besoins exprimés localement, l’autodétermination des trajectoires de développement et la valorisation des savoirs endogènes ; et de rompre avec la logique extractiviste qui a mené à la crise écologique actuelle, en intégrant d’autres ontologies du vivant, comme le proposent de nombreuses épistémologies africaines et autochtones, centrées sur l’interdépendance, la sobriété et le respect des équilibres naturels.

Le monde depuis les marges

La fin du paradigme de l’aide au développement offre un terrain fécond pour refonder la solidarité internationale. Penser depuis l’Afrique, depuis les périphéries du système-monde, ce n’est pas se refermer dans une identité défensive (comme on peut le voir, en Europe ou ailleurs, avec la politique des murs et des frontières), mais c’est plutôt ouvrir un nouvel espace de création politique et ontologique, capable de proposer au monde des formes nouvelles de coexistence et de justice. C’est refuser l’ordre hérité du discours dominant pour faire émerger une solidarité fondée, non sur la charité ni sur l’expertise unilatérale, mais sur la réciprocité, la justice historique et l’écoute active des peuples.

En ce sens, la solidarité internationale de demain, qui aura pour injonction éthique un nouvel agencement du monde rendant Gaïa également habitable pour tous, ne pourra émerger que si elle est pensée non plus à partir des centres, mais depuis les voix longtemps réduites au silence. Si nous souhaitons, comme nous y invite Achille Mbembe, « construire un véritable écosystème démocratique sur le continent », il nous faut repenser en dehors d’un certain « ordre du discours » et ses effets sur l’agencement du monde. Il nous faut nous dégager de ce que Valentin-Yves Mudimbe avait appelé « l’odeur du père7 », et une nouvelle solidarité internationale participe nécessairement d’un tel effort.

  • 1. Homi Kharas, Measuring the Cost of Aid Volatility [en ligne], The Brookings Institution, 2010.
  • 2. Voir Samir Amin, L’Eurocentrisme. Critique d’une idéologie, Paris, Anthropos, 1988.
  • 3. Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2010.
  • 4. Voir Bruno Latour, Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique, Paris, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », 2015 ; Donna Haraway, Vivre avec le trouble [2016] , trad. Vivien García, Vaulx-en-Velin, Les Éditions des mondes à faire, 2020 ; et Jason W. Moore, (sous la dir. de), Anthropocene or Capitalocene? Nature, History, and the Crisis of Capitalism, Oakland (CA), PM Press, 2016.
  • 5. James Ferguson, The Anti-Politics Machine: “Development, ” Depoliticization, and Bureaucratic Power in Lesotho [1990], Minneapolis, University of Minnesota Press, 1994 ; Arturo Escobar, Encountering Development: The Making and Unmaking of the Third World, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1995.
  • 6. Voir Walter Rodney, How Europe Underdeveloped Africa, Londres et Dar es Salaam, Bogle-L’Ouverture Publications et Tanzania Publishing House, 1972.
  • 7. Valentin-Yves Mudimbe, L’Odeur du père. Essai sur des limites de la science et de la vie en Afrique noire, Paris, Présence africaine, 1982. Voir aussi Valentin-Yves Mudimbe, L’Invention de l’Afrique. Gnose, philosophie et ordre de la connaissance [1988], trad. Laurent Vanini, préface de Mamadou Diouf, Paris, Présence africaine, 2021.