Crédits : ens.fr
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Daniel Cohen : la passion de transmettre

Un ancien élève de l’économiste Daniel Cohen (1953-2023) rend hommage à la passion de transmettre qui animait son professeur. 


Le 14 octobre 2019, aux alentours de midi, en plein milieu du cours d’économie que dispense Daniel Cohen à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, une dépêche de presse tombe et nous apprend qu’Esther Duflo devient le plus jeune récipiendaire du prix Nobel d’économie. Les mots que prononce alors Daniel Cohen se sont effacés de ma mémoire, mais je conserve le souvenir d’une joie intense, comme pudiquement retenue et presque plus forte que s’il avait reçu lui-même la distinction suprême. C’était là une consécration du projet de toute sa vie : faire briller ensemble la recherche française, une certaine idée de la science économique – innovante et pragmatique – et l’étude des pays en développement, afin d’en favoriser l’émergence économique. La bonté et la passion de transmettre, c’était cela Daniel Cohen.

Un mentor pour une génération

Dans une vie d’engagements, d’écriture et de collaborations avec les plus grands intellectuels du temps, Daniel Cohen est toujours demeuré, avant tout, un enseignant. Plusieurs décennies durant, professeur puis directeur du département d’économie de l’École normale supérieure, il y façonna les esprits comme Lucien Herr ou Louis Althusser en leur temps et amena à l’économie une génération de talents qui brillent dans le paysage de la recherche mondiale et savent ce qu’ils lui doivent. En témoigne l’avalanche d’hommages d’anciens élèves publiés à la suite de l’annonce de sa disparition le 20 août 2023 et signés des plus grands noms de la science économique française contemporaine : Thomas Piketty, Esther Duflo, Gabriel Zucman, Antoine Bozio, Camille Landais, entre autres. C’est donc tout naturellement à l’École, dans l’amphithéâtre qui porte désormais son nom, que ses amis, collègues et anciens élèves se réunirent le 29 septembre 2023 pour partager des souvenirs et lui rendre hommage.

Il demeura tout au long de sa carrière fidèle à l’École normale supérieure, où il avait étudié au milieu des années 1970, après une classe préparatoire scientifique et qui devint par son action l’une des institutions co-fondatrices de l’École d’économie de Paris, qu’il contribua largement à créer. Il aimait l’esprit de pluridisciplinarité qui règne rue d’Ulm, disait y trouver les meilleurs étudiants et en incarnait la mission : former des esprits libres et malgré tout fidèles à la République et au Savoir. 

Chaque année, il y dispensait un grand cours magistral, comme dans l’ancien temps, intitulé « Introduction aux théories de la croissance », où il dissertait tour à tour sur les motifs de la richesse relative des nations, le rôle du capital humain et les périls auxquels le monde sera confronté dans les décennies prochaines (le réchauffement climatique, les inégalités, les évolutions technologiques, la démographie, etc.). Il évoquait calmement la pensée des plus grands économistes du siècle passé, explicitant la nature et la valeur de leurs contributions respectives, avec une élégance dans le raisonnement et une limpidité rare. Au moment où s’esquissait dans la démonstration un résultat clé, son rythme tout à coup s’accélérait, sa voix déraillait dans les aigus et son regard pétillait d’une excitation communicative. La vivacité d’esprit et la joie de transmettre, c’était cela aussi Daniel Cohen.

Une certaine idée de l’économie

Enseignée par Daniel Cohen, l’économie prenait un tour que nous ne lui connaissions pas et devenait avant tout une histoire d’hommes et de femmes : de celles et ceux qui en ont fait avancer la connaissance et dont il espérait qu’ils servent de modèles aux jeunes générations, mais aussi de celles et ceux qui la vivent, la font et – parfois – la subissent.

Une économie à hauteur d’homme, où la profondeur théorique et mathématique est pleinement exploitée, mais doit avant tout servir d’outil pour comprendre le monde et essayer de le changer. Une économie devenue un chemin vers les autres, qui parle aussi bien des équations de la dynamique de la dette que de leur impact sur le pouvoir d’achat des classes moyennes et sur les dépenses publiques d’éducation. Une économie où le progrès technologique est à la fois une variable ambiguë de la fonction de production de Cobb-Douglas et un déterminant concret de la vie des gens : moteur d’industries nouvelles, mais aussi corrupteur du lien social et catalyseur d’inégalités, comme il l’étudie dans son dernier ouvrage Homo numericus1.

Dans ses travaux et ses engagements pointait toujours chez Daniel Cohen une sensibilité particulière pour le destin des pays du Sud – peut-être parce qu’il est né à Tunis en 1953 –, qu’il analyse dans l’un de ses premiers ouvrages2 et dont il conseilla à maintes occasions les gouvernants. En France comme dans les pays en développement, il ne méprisait jamais ceux qui avaient fait profession de s’engager au service de la cité – une voie que choisirent nombre de ses anciens élèves – et voyait dans ce dialogue un canal précieux pour mettre utilement au service des citoyens les résultats de la recherche économique. Ainsi, il siégea quinze ans durant au Conseil d’analyse économique (1997-2012) et fut l’un des principaux artisans de la refonte du Commissariat général au plan en un grand organe universitaire de conseil au gouvernement et d’évaluation des politiques publiques, baptisé France Stratégie (en 2013). Mais, ce faisant, il demeurait attentif à conserver la distinction d’ethos et de mission entre le savant et le politique, et ainsi veillait à éclairer la prise de décision sans préempter le choix politique.

Une large partie de sa contribution intellectuelle est ainsi vouée à la compréhension des phénomènes par lesquels advient, ou non, l’émergence économique et aux moyens de la catalyser. Il y consacra notamment l’un de ses plus célèbres articles scientifiques, au titre évocateur : Why are poor countries poor?, qui montre que la rareté des investissements du Nord vers le Sud s’explique par un taux de rendement plus faible, une fois corrigé du différentiel de pouvoir d’achat3. Il y plaide également pour des investissements plus massifs dans l’éducation, seul facteur capable, sur le long terme, d’améliorer l’espérance de vie et la productivité.

Enfin, dans ce domaine comme dans le reste, même quand le tableau était sombre, il conservait en toute occasion des motifs d’espoir. À ses yeux, aucune théorie ou projection n’abolissait le fait que l’avenir demeurait à écrire par les hommes, le pire n’étant jamais certain. Et après tout, reprenant une remarque d’Elon Musk qu’il avait fait sienne : “Humans are underrated.” (« Les êtres humains sont sous-évalués. ») L’optimisme réfléchi et l’humanisme, c’était cela aussi Daniel Cohen.

Le grand économiste du débat public

En vérité, dans toutes ces activités, Daniel Cohen avait un secret : il aimait les gens. Dans les salles de classe, les colonnes de presse comme sur les plateaux de télévision, il était animé par cette même passion de transmettre et d’élever le débat public. Le cœur à gauche, il parlait cependant à toutes et à tous, nul n’étant à ses yeux incapable ou indigne de comprendre les termes de la controverse qui lui auraient été bien expliqués.

Il croyait profondément dans le débat démocratique éclairé. Il y voyait non seulement un antidote aux populismes – phénomène auquel il consacra une étude statistique édifiante4 –, mais aussi le seul chemin pour faire advenir le nécessaire progrès des conditions, préserver les voies de l’ascension sociale, placer au service de l’homme les évolutions technologiques et accroître la solidarité internationale d’un monde en paix.

Il partageait ainsi les fruits de ses travaux aussi bien dans les meilleures revues scientifiques que dans des notes pour décideurs et des ouvrages destinés au grand public, reconnus pour leur pédagogie remarquable5. S’y conjuguaient des connaissances issues de divers champs de la recherche, qui donnaient ensemble un peu plus de sens aux évolutions du monde. Ainsi, pour le plus grand plaisir de ses nombreux lecteurs, les noms d’économistes tels que James Heckman, Jean Tirole, Joseph Stiglitz et Paul Romer y côtoyaient ceux de Pascal, Braudel et Spinoza.

Un maître nous a quittés, après avoir été plusieurs décennies durant un mentor pour beaucoup et un modèle d’exigence, d’engagement et d’enthousiasme. Il nous laisse une précieuse leçon : la nécessité d’une recherche économique ancrée dans le réel et tournée vers la compréhension du monde – celle là-même qu’il nous a enseignée.

« Nous ne ressusciterons pas les morts et ne migrerons pas vers une autre galaxie : c’est avec les vivants et sur cette planète qu’il faut accepter de vivre6. »

 

  • 1. Daniel Cohen, Homo numericus. La « civilisation » qui vient, Paris, Albin Michel, 2022.
  • 2. D. Cohen, Richesse du monde et pauvreté des nations, Paris, Flammarion, 1997 (rééd. « Champs essais », 2010).
  • 3. D. Cohen et Marcelo Soto, “Why are Poor Countries Poor? A Message of Hope Which Involves the Resolution of a Becker/Lucas Paradox” [en ligne], septembre 2002.
  • 4. Yann Algan, Elizabeth Beasley, Daniel Cohen et Martial Foucault, Les Origines du populisme. Enquête sur un schisme politique et social, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2019.
  • 5. Voir notamment D. Cohen, Trois leçons sur la société post-industrielle, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2006 ; La prospérité du vice. Une introduction (inquiète) à l’économie, Paris, Albin Michel, 2009 (rééd. Le livre de poche, 2011) ; et Homo economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux, Paris, Albin Michel, 2012 (rééd. Le livre de poche, 2013).
  • 6. D. Cohen, Homo numericus, op. cit.