Baisse de la population en Allemagne : les surprises du recensement de 2011
La surprise majeure du recensement allemand de mai 2011 rendu public le 31 mai 2013, est l'écart d'1, 5 million entre les estimations (81, 7 millions d'habitants) et les chiffres du recensement (80, 2 millions d'habitants). Ce résultat a de quoi étonner ; cette diminution contredit l'opinion commune d'un monde habitué à voir sa propre population augmenter, et où cette augmentation est souvent vue de manière positive. Mais d'autres pays dans l'histoire récente ont pu voir leur population baisser considérablement. En témoigne le cas russe, où la population a diminué de dix millions entre 1992 et 1997 ; la Russie a connu en 2012 le premier accroissement naturel de sa population depuis 1991 (1).
Les migrants fantômes des nouveaux Länder
Cette disparition comptable est propre à raviver, dans l'Allemagne de 2013, un sentiment de déclin démographique. En raison d'une fécondité inférieure à 1, 4 enfants par femme, le pays enregistre chaque année 190 000 décès de plus que de naissances, alors qu'en France les naissances l'emportent sur les décès d'environ 250 000 unités. Selon des projections anticipées, les démographes allemands de l'organisme Destatis notent que la population allemande pourrait descendre jusqu'à 65-70 millions d'habitants en 2060. Ce déficit de naissances explique la grande attention portée par l'Allemagne à ses comptes sociaux, et probablement aussi son regard sur la manière dont la France gère ses propres retraites. La diminution du nombre d'habitants rend l'équation des systèmes de répartition plus délicate à résoudre. Le déficit de population active qui en résulte rend nécessaire dès aujourd'hui un ajustement des variables macro-économiques prenant en compte la population.
Mais la révision du nombre total d'habitants n'est pas due à la faiblesse de la natalité allemande, qui n'est pas une surprise; le problème vient en fait de l'enregistrement incomplet des sorties d'étrangers hors du territoire, plus spécialement ceux qui ont quitté les Länder de l'Est.C'est en effet plus de 15% de la population étrangère estimée à partir des registres qui manque à l'appel; le nombre d'étrangers recensés en Allemagne recule de 7, 3 millions à 6, 2 millions soit 7, 7% de la population au lieu de 8, 9%. Ce n'est pas que la couverture des étrangers par le recensement ait été insuffisante; mais plutôt que les migrants venus de l'Est et enregistrés dans les Länder de l'Est les ont souvent quitté pour l'Ouest ou pour revenir au pays, mais sans être radiés des registres locaux, et quand arrive le recensement, ces migrants-fantômes ne sont plus là pour répondre. On note ainsi un écart de 38% à Brandebourg entre la population étrangère estimée et celle recensée en mai 2011, de 33% en Thuringe et Saxe, et de 29% dans le Mecklembourg-Poméranie. La baisse de la population allemande peut donc en fait être reliée à l'amélioration de la situation des pays de l'Est d'une part, et à la dégradation (relative) de la situation économique allemande, en particulier en ex-RDA, avec la crise européenne.
Immigration: moins de "secondes générations" qu'en France
L'immigration donc un rôle majeur dans cet écart comptable; elle comporte également dans ses structures des différences notables d'avec la situation française. Les résultats du recensement attirent de fait l'attention sur la situation démographique de l'immigration; les immigrés forment 13, 2% de la population, dont la moitié installée depuis plus de vingt ans, avec en tout 18, 9% de la population ayant un arrière plan migratoire (immigrés et secondes générations, personnes nées sur place mais ayant au moins un parent immigré). Ces secondes générations sont proportionnellement moins nombreuses en Allemagne qu'en France (6% au lieu de 10%) ; car la France a accueilli le plus de migrants dans les années 1950-1974, alors que c'est seulement au cours des années 1990 que l'Allemagne est devenue le plus grand pays d'immigration d'Europe. Ainsi ces flux migratoires sont trop récents pour avoir pu former sur place une seconde génération aussi importante qu'en France, d'où le décalage les chiffres observés. Outre les migrants turcs, les Allemands ont accueilli à cette époque les réfugiés des Balkans (dont beaucoup sont repartis depuis), ainsi que les migrants russes et kazakhs se réclamant d'une origine allemande.
Après un tarissement des flux d'entrée à la fin des années 2000, l'Allemagne est redevenue depuis peu un grand pays d'immigration en Europe; près d'un million d'entrées ont été enregistrées en 2011 et plus d'un million en 2012, venant principalement d'Europe centrale, mais avec une montée rapide des immigrants espagnols et grecs. Ces flux vont probablement se perpétuer du fait du marasme économique persistant dans les pays du sud de l'Europe, et donc compenser la baisse constatée par ce recensement, qui provient en particulier du départ des migrants d'Europe Centrale. Les pays d'origine les plus représentés au sein des migrants ou enfants de migrants sont la Turquie, avec 17, 9%, la Pologne (13, 1%), et la Fédération Russe (8, 7%). Cette immigration se concentre à Berlin et dans les Länder de l'Ouest; mais très peu dans les Länder de l'Est ou la population est pourtant très sensible au thème de la montée de l'immigration.
Ce recensement est donc à considérer avec un certain recul, en prenant en compte tant les conséquences potentielles de cette dégradation pour les comptes sociaux allemands que, comparativement, la situation des autres pays européens, pour comprendre les divergences d'attitude qui concernent les questions liées à la démographie.
(1) Voir François Héran, "L'Allemagne et ses minorités, ou les surprises du recensement de 2011", Note d'actualité, 5 juin 2013, INED.