Photo : Timon Studler
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Maître et esclave de la vitesse : le tachysanthrope

juin 2008

Qui est « l’homme de la vitesse » ? Les moeurs et les idées de cet individu qui vit en accéléré restent à découvrir : ses objets préférés, sa manière d’agir, ses repères temporels. Sans précipitation, ce premier portrait esquisse une manière d’être qui est déjà la nôtre.

Le tachysanthrope n’est pas un homme préhistorique, ni un personnage de science-fiction, le tachysanthrope est notre contemporain. Sommes-nous tous des tachysanthropes et jusqu’à quel point ? Ces premiers repères apporteront un début de réponse à la question.

La question

Si nous reconnaissons qu’aujourd’hui la vitesse n’est plus seulement la mesure du déplacement mais qu’elle est devenue la définition du présent, alors il faut que nous soyons capables de percevoir le nouveau rythme des événements et de nous y adapter, en sachant l’épouser, le maîtriser ou lui résister. La présence de la vitesse, la recherche de l’accélération créent un monde où domine la tachynomie, autrement dit, la vitesse devenue norme1.

Sommes-nous plus que jamais dans la conception moderne du temps ? Pour Pascal, l’homme par nature est toujours insatisfait du présent. Mais il serait, cette fois, de plus en plus prisonnier de son présent. Donc de plus en plus insatisfait ?

Le mot de Descartes dans le Discours de la méthode était prophétique : « Cette vie est brève et ne souffre aucun délai. » La formule est-elle devenue obsessionnelle ? Elle est désormais aussi frappante que l’autre formule cartésienne : l’homme doit être « maître et possesseur de la nature ». Un parallèle s’impose peut-être : l’une n’irait pas sans l’autre. Maîtrise et vitesse, domination et rapidité iraient de pair, dans l’esprit comme dans les faits.

Un phénomène d’une telle ampleur concerne et modifie les trois dimensions principales de l’existence humaine : l’individu, la société, l’humanité. Ce qui nous arrive et nous provoque ici, c’est l’usage du temps plus que sa définition2.

La tendance est bien visible ; son évolution reste incertaine, imprévisible. Plusieurs temps sont superposés et il faut les démêler pour comprendre où sont les niveaux de réalité, les domaines pratiques. Vitesse, accélération produisent de nouvelles articulations et désarticulations des temps, elles engendrent de la fragmentation. Or la politique n’attend pas : qu’est-ce que nous allons faire maintenant, la situation étant ce qu’elle est ? Et il est nécessaire de placer cette question presque « intemporelle » (puisqu’elle se répète à tout moment, en toute situation) dans l’environnement de notre temps ou, plus exactement, de nos temps :

Quelles sont les sources, les origines et les justifications de la vitesse et de l’accélération dans les sociétés contemporaines ? Comme ensemble de faits et comme rapport au temps.

Comment concevoir et contrôler le temps dans un contexte de rapidité ?

Quel est l’avenir d’un tel monde ? Non pas son contenu hypothétique mais ce que signifie l’avenir aujourd’hui en tant que concept et représentation. No future ?

Est-il urgent de séparer l’activité de l’agitation ? En partant des indications suivantes, chacun pourra entamer les tests sur lui-même ou sur ce qui l’entoure.

Immense programme ! Il faut bien commencer par quelques définitions, quelques constats, quelques repérages. Pardonnez ce mode d’emploi fragmenté. Serait-il typique de la tachynomie ?

Si nous ne pouvons donner ici qu’une esquisse de réflexion, que formuler un appel à d’autres réflexions, tout début manifeste au moins une volonté et un espoir. Cette méditation tachysanthropique n’a pas d’a priori, elle n’est ni pour, ni contre, par principe. Évitons les emportements tachyphiles ou misotachystes. Ni apologie, ni apocalypse de la vitesse, sauf argument imparable.

Relativité

Évidence première et capitale : les notions de vitesse et de lenteur, autant que celles de petitesse et de grandeur, n’ont de sens que par comparaison. Alors, comment mesurer le vite et le lent à l’échelle humaine ? Soit en référence à l’expérience historique du passé humain, à « ce qui se faisait auparavant », à d’autres époques. Soit en référence aux limites de ce que peuvent endurer notre métabolisme ou nos capacités cognitives, nerveuses, mentales. Soit, encore, par insertion dans une histoire plus vaste.

À l’échelle de l’histoire de l’univers qui se compte en milliards d’années, celle de la vie est brève et accélérée, et celle de l’humanité est hyper-rapide. – Pour sentir l’ordre de grandeur, faites cette petite expérience : si l’origine du cosmos commence à 1, comptez jusqu’à 1999, et quand vous serez à 2000, c’est que vous aurez atteint, en proportion de durée, le moment où notre lointain ancêtre hominien s’est mis debout. Sur la même échelle, si vous voulez mesurer le moment où homo sapiens a créé les premières sociétés historiques, peu après avoir inventé l’élevage et l’agriculture, repartez de zéro et comptez jusqu’à 200 000, et vous y êtes. – Nous y sommes.

L’humanité est donc éphémère ? Fugitive ? – Et pourtant, nous savons aussi que d’un autre point de vue nous sommes lents, qu’à une autre échelle, nos secondes sont des siècles en comparaison d’un calcul d’ordinateur ou de la vitesse de la lumière. Laquelle réalité microscopique, par contrecoup, ne fait que rendre plus vertigineuse l’infinité de l’univers mesuré en années-lumière.

Autre forme de relativité nécessaire : inverser la représentation courante : ce n’est pas le temps qui passe, le Temps demeure, et ce sont les êtres humains qui passent – tel serait le point de vue du temps. Ou alors, puisque les hommes sont le repère, par conséquent le temps qui passe n’est rien de plus qu’une mesure humaine parmi d’autres mesures possibles, celles des plantes, des roches, des gaz, des bactéries, des atomes. Dans ce cadre humain il y a deux dimensions : le temps est possibilité de devenir et fatalité de l’usure.

La physique nous apprend que longueur et durée varient en fonction du référentiel, qu’elles ne sont pas absolues. Constatation banale, en fait. Ce n’est pas que cosmique. Nous savons tous que la longueur des objets dépend des perspectives sur les objets : le train qui passe vite paraît plus court. Il suffit d’étendre ce principe à toute connaissance et toute mesure. Non par choix, mais par nécessité d’être rigoureux. Or, dans cette relativité, la causalité demeure, il y a un passé et un futur.

Pour la physique, il n’existe pas de commencement du temps, car ce commencement serait situé dans le temps, et ainsi de suite. Le nœud gordien de l’antinomie de la raison pure (le temps étant fini et infini, selon Kant) est tranché par la physique. La cosmologie constate que l’univers constitue un état de la matière et de la lumière d’où découle le temps. Parler de temps avant cela n’a pas de sens. Rien ne vient prouver que le temps engloberait, surplomberait la matière. Le Temps objectif de la physique se superpose au Temps subjectif de la biologie, de la conscience. Mais cette division ne suffit probablement pas. Il convient de distinguer au moins trois temps : le temps cosmique, celui des astres et des atomes ; le temps social, celui des saisons, des calendriers ; le temps psychique de la conscience individuelle, de la mémoire, de la durée vécue, de l’inconscient. Chacun a ses horloges particulières3.

Temps

Nous ne percevons pas le temps en tant que tel, mais seulement par ses effets. Il ne faut donc pas confondre ce qui se déploie dans le temps et le temps lui-même. L’arrêt du temps serait la fin du monde.

La physique, en matière de temps, accorde beaucoup d’importance au fait qu’un phénomène est réversible ou non. Comprenons par comparaison : si je passe un film à l’envers, un plongeon par exemple, j’obtiens sur le film un phénomène réversible : je peux passer le film à l’envers et voir le nageur remonter de l’eau sur le plongeoir ; mais un tel phénomène n’est possible que sur le film. Si vous avez déjà vu un plongeur jaillir de l’eau et se poser sur le plongeoir, non seulement vous avez soupçonné l’existence d’un tremplin caché au fond de la piscine, mais remarqué que ce mouvement ascensionnel n’était pas le mouvement d’un plongeon à l’envers. Bref, les phénomènes physiques entrent dans deux catégories, certains réversibles, d’autres non ; tant au niveau atomique qu’au niveau cosmique.

« Temps cyclique » est une expression qui peut induire en erreur. C’est le phénomène qui est cyclique et non le temps. C’est la mesure du temps qui est cyclique et non le temps. Un événement (l’automne, la vendange) peut se reproduire, mais le vin qui est fait tous les ans n’est jamais exactement le même. Et même si nous observons un phénomène strictement identique, et même si nous faisons deux fois de suite une manipulation dont les deux résultats sont identiques au point de n’être pas distinguables, il n’empêche que les instants qui ont composé ces deux processus sont différents.

Le temps de la physique est une ligne fléchée, irréversible ou non réversible. S’y superpose un temps subjectif qui ressemble à un accordéon de durées. Le temps social est plus proche de ce temps subjectif que du temps physique.

Mouvement

Un objet immobile est tout aussi temporel. On se déplace dans l’espace. Le temps nous déplace ou nous transforme. Si l’aller-retour est possible dans l’espace, seul l’aller simple est possible dans le temps4. À l’échelle humaine, parler d’espace terrestre a un sens. Au-delà, c’est l’espace-temps. Ce qu’on appelle « temps réel » est un cas particulier, l’espace-temps instantané.

Par habitude et par facilité, nous avons tendance à confondre temps et mouvement, et à trop spatialiser la représentation du temps. Bergson l’avait souligné dans ses méditations sur la durée et le temps vital.

Vitesse

La vitesse n’est pas un phénomène mais une relation entre des phénomènes. Seul absolu dans ce domaine : la vitesse de la lumière. Cette limite indépassable est celle des transmissions électroniques. Elle signifie pour nous : 1) l’immensément long des années-lumière où la distance est telle qu’elle n’est perceptible qu’en termes de durée, 2) l’instantané des communications électroniques à l’échelle terrestre.

Comme phénomène social que l’on vit, dont on jouit, la vitesse est peut-être « la seule nouvelle extase » offerte par le monde moderne (Kundera). Côté production, elle est un objectif obsessionnel des ingénieurs, tant dans le calcul, la fabrication, la communication que dans les transports.

Accélération

C’est une vitesse qui s’accroît. Ou bien l’idée de rechercher de la vitesse. On peut accélérer un phénomène ou un cycle. Accélérer le temps ? – Hypothèse absurde : la vitesse est une mesure par rapport au temps. Le temps ne peut s’accélérer lui-même ni être accéléré. Psychologiquement, la simple perception de l’écoulement du temps peut d’ailleurs équivaloir à un sentiment d’accélération. Ce que nous pouvons accélérer, c’est la reproduction d’un processus, à l’image du tempo d’une mélodie qu’on accélère, ou d’un film qu’on fait défiler plus vite. Le processus en ses composants est identique, ce qui a changé, c’est la mesure et la perception que nous en avons. Dans un cas un peu différent, si je dis que « l’année a passé plus vite », c’est la perception qui est toujours en cause, mais sans manipulation de ma part, cette fois : la Terre n’a pas accéléré sa course autour du soleil. Dans ce cas, nous n’avons donc pas d’explication mécanique à donner au changement de perception, et si cette explication existe, elle est moins facile à trouver que dans le cas précédent.

Mesure

Le xixe siècle a commencé à mesurer finement les distances. Le xxe siècle est le siècle de la mesure fine du temps. La nanoseconde devient un réglage nécessaire, à 10-9 seconde, 1 milliardième de seconde. La connexion des réseaux mondiaux impose ces réglages microscopiques5. Ce temps qui sous-tend la technique de la vie collective n’est plus à l’échelle humaine de la perception courante. Il est infiniment petit.

Le cycle, pour des raisons naturelles, avait été le premier repère du temps. Sa puissance de déchiffrement est restée sur le cadran des montres : le symbole des aiguilles au milieu d’un cercle a résisté au possible déroulement linéaire des chiffres. À l’encontre de la physique et de l’histoire, nous maintenons nos repères temporels psychiques et sociaux dans des cycles (anniversaires, vacances) et des cycles de cycles, plutôt que sur une ligne fléchée.

Pourquoi ? Le temps linéaire est-il trop neutre ? Trop peu pratique ? Trop angoissant ? Trop arbitraire également : il suggère un commencement absolu ; les cycles ont une origine plus floue.

La ligne physique, ligne fléchée ou non, est une représentation plus extérieure à l’humain que le cycle, profondément ancré sur le rythme du jour et celui de l’année. Et puis, en dehors de l’aspect graphique, on ne sait pas vraiment ce qu’est une ligne. Si cette ligne, parce qu’elle est fléchée, avance, alors quel en est le moteur ? La question se pose en physique comme dans le temps social. Ou alors, si cette ligne n’avance pas, c’est que ce qui se meut ou se déroule sur elle n’est pas forcément linéaire. On peut comprimer des cycles sur une ligne. Mais en quoi cette forme serait-elle plus vraie que l’autre ?

Fragmentation

Il existe une habituelle confusion entre accélération du temps et fragmentation de la réalité. Fragmentation n’est pas toujours rapidité. Le temps ne passe pas plus vite compté en secondes ou bien en heures… Le tic-tac rend sensible le présent du passage, il n’en accélère néanmoins que le rythme. D’ailleurs, dans l’ennui ou l’inconfort, le tic-tac paraît lourdement ralenti.

La fragmentation de l’activité est-elle responsable du sentiment d’accélération ? L’hypothèse est plausible. Le sentiment d’accélération n’est pas toujours lié à une accélération objective. Par exemple, nous avons obtenu une mesure et une notion objectives d’accélération phénoménale quand nous avons comparé le développement de l’humanité à l’ancienneté de l’univers. Mais cette objectivité-là n’est pas ressentie sans connaissance scientifique appropriée. Peut-être, en revanche, une journée consacrée à de multiples activités paraîtra plus courte, en général. Ce n’est qu’une hypothèse. Les expériences inverses sont également bien connues.

Technique

L’horloge, selon Marx, a déshumanisé le travail. Vivons-nous une autre mutation aujourd’hui ? Par l’instantané ? Par la recherche du travail le plus rapide possible ?

Est-ce que l’idéologie du Progrès traite le temps comme la nature, par un gaspillage irréfléchi ? Ou est-elle, au contraire, enchaînée à une obsession de la rapidité qui ne serait efficace qu’en apparence ? La rapidité produit plus souvent l’encombrement que l’allégement. Favorise-t-elle le contact au détriment de la réflexion ?

Passé, présent, futur

La physique connaît causalité et succession. La conscience connaît le présent ou plutôt des présents. Par la conscience, je saisis le présent et je le saisis comme passage. En ce sens saint Augustin distinguait trois présents : le présent du passé qui est mémoire, le présent du futur qui est attente, le présent du présent qui est attention, tous ensemble coexistant dans une tripartition de la conscience.

Sans mémoire l’avenir est vide béant, trou insondable. Le futur n’est pas aussi virtuel que cela. Par exemple, nous nous réveillons toujours dans le futur. Et sans trop de problème.

Temporalités

On distingue au moins trois temps de l’activité : celui de la nature physique et biologique, celui de la société, celui de la conscience individuelle. Distinguer le temps spécifique d’une activité, c’est aussi le distinguer autant que possible de sa seule mesure courante. Diverses mesures d’un même phénomène sont possibles. On le constate quand on compare le temps mondial au temps local. Dans le raz de marée (ou tsunami) de décembre 2004, ce n’est pas la possibilité technique mais son organisation sociale qui a manqué afin de prévenir (aux deux sens du terme) les victimes potentielles et de limiter le nombre des victimes réelles. Les temps rapides qui sont mesurés constamment pour et par les marchés financiers ou la surveillance militaire, cette fois, n’avaient pas été requis. Ces seules instances décisives – la richesse et la puissance – exploitent à fond les possibilités techniques de mesure et de vigilance. Pour avoir les informations à temps, même dans le monde de la rapidité, il faut s’être organisé en conséquence.

Rythme

Il y aura bientôt deux cents ans que Tocqueville a été frappé par l’agitation de la démocratie moderne et de l’économie de marché, qu’il découvrait dans sa toute nouvelle ampleur, aux États-Unis. « La lenteur n’est pas dans le caractère américain », dit Roosevelt, confirmant le diagnostic6.

La tendance se poursuit. Prenons l’exemple des films sur une période d’une trentaine d’années. Que voyons-nous, sauf exception ? – Ils sont montés sur un rythme de plus en plus rapide. Par conséquent, 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick frappe par sa lenteur trente ans plus tard. Celle-ci est d’ailleurs une des raisons de la puissance du film, scandé par la respiration des astronautes engoncés dans leurs combinaisons et coincés dans leurs casques. Aujourd’hui, les clips sont parfois hagards jusqu’au vertige.

Les contraintes techniques de captation de l’attention n’expliquent pas tout. Sans doute, quand l’espace de représentation se rétrécit, il faut accélérer la cadence pour redonner une sensation de durée7. Mais pourquoi « 3 minutes » serait-il le segment maximum pour la télévision ? Depuis l’existence de la télécommande ? Depuis que le spectateur est devenu « un crétin incapable d’attention » (Fellini) ? Maîtriser le temps, au contraire, c’est être capable de percevoir et d’utiliser la pluralité et la diversité des rythmes.

Tachysanthrope

Ou homo velox, ou homo rapidus (ce deuxième adjectif latin comporte une idée de fougue et de violence que n’a pas le premier ; il n’est donc pas déplacé ici) : un type humain à préciser. Performant dans la rapidité, adapté à la vitesse, véloce, tachynome et tachynomiste. Et peut-être déformé par la vitesse, obsédé, affaibli. Déconstruit ?

Tachysanthrope aurait laissé sur place la plupart de ses ancêtres des siècles précédents. Ceux-ci sont dépassés dans tous les sens du mot. Ne méconnaissons pas les avantages de certaines prouesses contemporaines. La vitesse n’est pas l’ennemie, ni l’amie. Le culte de la vitesse, en revanche, n’est pas très sympathique.

Premier revers : est-ce que trop de vitesse ne se paie pas par une perte d’attention et un manque de concentration longue ? Dans le feuilletage des pages, le zapping généralisé, on atteint un étonnant mélange de fascination pour la vitesse et de désir du moindre effort. Caricature ? Généralisation ? Mais qui, parmi les lecteurs de ces lignes, choisit l’escalier plutôt que l’ascenseur ? Qui ne penche spontanément vers le moindre effort ?

La flexibilité magnifique du tachysanthope fait de lui un roseau plutôt qu’un chêne. Mais ce passager, furtif, fugitif est-il vraiment aussi indéracinable que le végétal de la fable ? Quant aux conséquences sociales : Manpower est le premier employeur aux États-Unis. De même, bien que de manière plus confortable que dans le travail temporaire, les cadres qui changent souvent d’entreprise ne sont pas perçus comme des agités instables mais comme des adaptés performants. Vivons-nous une époque de « bougisme » et présentisme8 ?

De la sorte, la notion de voyage se réduit à un simple déplacement. Et quand on observe ces fréquents déplacements contemporains, on constate que le temps de déplacement est parfois plus long que le temps de séjour, et ce malgré l’accélération des transports, qui aurait dû plausiblement induire le contraire.

Faut-il relier à cette tendance l’apparition d’un goût de l’extrême ? Est-ce une infantilisation dans laquelle les adultes goûtent une ivresse pareille à celle des enfants au manège ? Des médecins n’hésitent pas à diagnostiquer des cas de hurry sickness, un mal hâtif, assurément.

Encombrement

Un gain de vitesse n’est pas forcément gain de temps. Exemple : la machine fait en une journée ce qu’elle faisait il y a dix ans en une semaine ou deux, me dit un usager enthousiaste de l’informatique. – Que faites-vous pendant tous ces jours gagnés ? Telle fut ma question. La réponse était prévisible, je la laisse imaginer.

Un être humain ficelé par une multitude de liens horaires est un Gulliver empêtré. La vitesse produit embouteillage (transport), encombrement, gaspillage, surinformation. Avec pour conséquence la disparition de « l’honnête homme » cultivé, du non-spécialiste. Hypothèse que récusera le lecteur de ces lignes ? Espérons. Chez lui peut-être, mais chez beaucoup d’autres ?

Gain de temps

Il existe des manuels de time saving et ils se vendent bien. Time is money, bien entendu. Ces chefs-d’œuvre accumulent les recettes pour sortir de l’encombrement ! Profitez au passage de cette statistique. Il y a 1 440 minutes en une journée. Retirez le sommeil, il vous reste environ 1 000 minutes. Assez bien ? Mais ces guides semblent capituler immédiatement sans le savoir, car la plupart du temps, ils proposent de… faire plus d’une chose à la fois !

Autre hypothèse décevante : plus la vie humaine est longue en moyenne, plus le temps de la vie semble passer vite. Il faudrait mesurer plus précisément cette impression d’avoir moins de temps. Mais a-t-on le temps de faire ces enquêtes ? Gagner du temps accroît finalement le sentiment d’accélération et de fuite. À vérifier, quand même.

Impatience

Ici, faites vous-mêmes votre examen, rassemblez vos expériences et faites les tests. Tests de l’ascenseur, du four à micro-onde, de la photocopieuse, du téléphone portable. Toutes ces machines rapides n’existaient pas il y a peu. Leurs utilisateurs ne s’impatientent-ils pas de plus en plus, en dépit des « progrès » ? Leur impatience n’en serait-elle pas accélérée elle aussi, au lieu d’être ralentie ?

Soljenitsyne constatait, après son arrivée aux États-Unis, qu’une heure d’attente au goulag dans des conditions pénibles suscitait en lui moins d’impatience que l’attente du métro sur un quai à New York.

Court terme

La vraie nouveauté n’est pas la mondialisation mais le court terme. Dans une « société pressée9 », les bâtiments trop vite construits, ou sur des zones dangereuses, vieillissent mal ou craquent dans les catastrophes. On ne fonctionne ou ne réagit plus que sous la menace. Société du risque, selon Ulrich Beck.

Instantané et ubiquité, ces anciens ex-attributs divins, cumulent en eux la jouissance du présent et le risque de catastrophe immédiate et généralisée10. Une mathématique de la peur, façonnée à l’image des marchés financiers, s’étend aux décisions diverses. La politique se fait dans l’urgence, l’improvisation. Est-ce lié aux techniques et aux comportements de la vitesse ? À une accélération de l’histoire ? Au fait que la prévision devient privée de sens dans un tel monde ? Ces hypothèses ne sont sans doute pas toute la réponse, mais certainement une partie non négligeable de la question, si l’on confronte vitesse et politique.

Lenteur

Festina lente, hâte-toi lentement. L’ancien adage a-t-il vécu ? Faut-il dire aujourd’hui « ralentis vite ! » ?

L’intelligence de l’action (prudence !), c’était savoir agir vite quand il faut, et lentement aussi quand il faut. Est-ce encore possible ? Il faut arbitrer entre temps rapide (marchés, informations, épidémie), temps moyen (politique, économique), temps long (culture, démographie, nature), temps hyperlong (énergie, environnement). Comment ? Par une Écologie du temps ?

Les problèmes écologiques seront-ils un rappel à une autre temporalité que la nôtre ? La pollution, la fin des stocks, les déséquilibres face au très lent (climat, espèce) soulignent que la lenteur s’opposera à la vitesse, déjà dans l’imagination et l’invention des seuls correctifs imaginables.

De même, dans une réforme mentale ? Gustav Mahler conseillait à un jeune chef : quand le public n’est plus assez attentif, ralentissez11 !

Politique du temps, économie du temps

Le temps est une ressource démocratique. Chacun en possède autant qu’un autre, au moins au moment où il décide d’organiser sa vie. Cette ressource n’est pas échangeable ou très peu. Bien sûr, la possibilité de faire faire à un autre ce qu’on n’aurait pas eu le temps de faire soi-même casse ce socle démocratique. Cependant, en dépit des correctifs sociologiques nécessaires, on ne peut nier une certaine force à ce postulat démocratique. Les inégalités dans la répartition du temps sont sans doute inférieures aux inégalités de richesse ou de savoir. Il suffit de regarder comment se consomme le temps des importants du monde actuel. Et le coût élevé de la main-d’œuvre dans les sociétés contemporaines, d’une certaine manière, conforte en partie cette contrainte égalitaire du temps. Triomphe du kit : il ne vous reste que les moyens de vous improviser ouvrier et de monter cela vous-même en suivant le mode d’emploi. Il faudra donc trouver le temps.

Données politiques nouvelles : le contemporain remplace le citoyen. Le pilotage automatique des sociétés crée le sentiment que les tendances historiques sont incontrôlables. Giddens compare la marche de l’histoire contemporaine à celle d’un gros camion sans frein. La collision du temps court et du temps long, la puissance de la dérive qui en découle, et l’incapacité de les contrôler, relancent le problème de la démocratie : expertise ou autonomie ? élitisme ou démocratie ?

Prévision provisoire

« Si nous continuons à accélérer ainsi, les bactéries souriront de nous comme d’une folie passagère de l’évolution » a annoncé Stephen Jay Gould12. Affaire à suivre, si possible.

Conclusion rapide

Seul un tachysanthrope pouvait présenter un texte aussi décousu. Il fallait mentionner toutes les dimensions de la question. Et il faudra recoudre le monde tachysanthropique. Aux problèmes classiques de la politique – autorité, fanatisme, économie, démocratie – s’ajoute désormais la double question de l’environnement et de la vitesse : le temps le plus long qui soit et aussi le temps le plus court. L’échelle du temps s’est agrandie à ses deux extrémités, dans l’infiniment grand et dans l’infiniment petit. Agir ne sera pas facile, au fond, et à temps. Oser y penser est donc vital.

Dix éléments bibliographiques introductifs

Cornélius Castoriadis, le Monde morcelé, Paris, Le Seuil, rééd. coll. « Points », 2000.

Marcel Conche, Temps et destin, Paris, Puf, 1992.

Anthony Giddens, A Runaway World, Londres, Profile Books, 1999.

James Gleick, Faster, the Acceleration of Just About Everything, Little Brown, 1999.

Bodil Jönson, Dix Considérations sur le temps, Paris, Gallimard, 2000.

Étienne Klein, les Tactiques de Chronos, Paris, Flammarion, 2004.

Milan Kundera, la Lenteur, Paris, Gallimard, 1995.

Jean-Marc Salmon, Un monde à grande vitesse, Paris, Le Seuil, 2000.

Christophe Studeny, l’Invention de la vitesse, Paris, Gallimard, 1995.

Paul Virilio, la Vitesse de libération, Paris, Galilée, 1995.

  • *.

    Chercheur au centre de recherches politiques de Sciences Po.

  • 1.

    Du grec tachys (rapide) et nomos (loi).

  • 2.

    L’analyse philosophique n’a pu éviter ni le temps ni son embarras. Toutes choses s’écoulent, dit Héraclite. Le temps est l’image mobile de l’éternité, dit Platon dans le Timée. Plus proches des sciences : Aristote définit le temps comme mesurant et mesuré, Épicure comme forme de la matière en mouvement et comme événement des événements (déjà le Big Bang ?). Les Chinois désignaient depuis longtemps l’univers par l’adjonction des deux caractères « yu » et « zhou », respectivement « espace » et « temps »… Enfin Einstein vint.

  • 3.

    Voir Cornelius Castoriadis, « Temps et création », le Monde morcelé, Paris, Le Seuil, rééd. coll. « Points », 2000, p. 307-348.

  • 4.

    Étienne Klein, les Tactiques de Chronos, Paris, Flammarion, 2004, p. 21 et 108.

  • 5.

    James Gleick, Faster, the Acceleration of Just About Everything, Little Brown, 1999, p. 6-8.

  • 6.

    Cité par J. Gleick, Faster…, op. cit., p. 225.

  • 7.

    Paul Virilio, la Vitesse de libération, Paris, Galilée, 1995, p. 80.

  • 8.

    Selon les termes de P.-A. Taguieff.

  • 9.

    Jean-Marc Salmon, Un monde à grande vitesse, Paris, Le Seuil, 2000, p. 116.

  • 10.

    P. Virilio, la Vitesse de libération, op. cit., p. 90. Catastrophisme trop systématique ?

  • 11.

    Cité par J. Gleick, Faster…, op. cit., p. 199.

  • 12.

    Ibid., p. 274.

Gil Delannoi

Spécialiste de l'histoire des idées et de la pensée politique (CEVIPOF, Sciences Po Paris), il se consacre aux formes de délibérations démocratiques, sans se limiter à la sphère institutionnelle parlementaire. C'est pourquoi il travaille sur le sujet du tirage au sort comme nouvelle pratique démocratique. Il s'inquiète aussi de l'accélération des sociétés contemporaines et de ses effets sur notre…

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