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Dans le même numéro

La littérature-monde est indienne

août/sept. 2010

#Divers

En quelques années, les écrivains indiens ont conquis la scène mondiale. Témoins de l’émergence de leur pays sur la scène internationale, ils échappent pourtant largement à l’assimilation à leur pays d’origine. Comment expliquer le succès mondial des Salman Rushdie, Arundhati Roy, Amitav Ghosh, Vikram Seth, Kiran Desai…? Leurs personnages nous racontent les transformations à l’œuvre sur la planète parce qu’ils sont mobiles, déplacés d’un pays à l’autre, et que la quête de compréhension d’eux-mêmes qui fait la trame romanesque nous donne à comprendre le processus même de la mondialisation.

Ils chahutent les frontières géographiques, nationales, intellectuelles. Ils bousculent les certitudes. Que faire de ces écrivains indiens, ou d’origine indienne, tous anglophones, cosmopolites, qui, après Salman Rushdie, après Arundhati Roy, lauréate du Booker Prize en 1997 pour le Dieu des petits riens, ont en quelques années conquis la scène littéraire mondiale ? Vikram Seth, Amitav Ghosh, Jhumpa Lahiri, Kiran Desai, Aravind Adiga, Suketu Mehta, Lavanya Sankaran, Pankaj Mishra, Tarun Tejpal, Abha Dawesar, et d’autres : que faire de ces plumes qui ont émergé, à peu près en même temps que l’Inde, depuis le tournant du siècle ?

Bien sûr, il faut les lire, avant toute chose. Ces auteurs ont amplement mérité leur succès critique, leur reconnaissance mondiale, leurs traductions, leur moisson de prix littéraires prestigieux, Pulitzer et Booker compris. Mais ce n’est pas par goût de l’exotisme qu’il faut les lire : à cette aune on serait parfois déçu, et de toute façon ce serait un malentendu. Certes, ces écrivains parlent de l’Inde, toujours, que ce pays constitue ou non le lieu de leurs récits. Mais d’où qu’on la regarde, l’Inde n’est plus (seulement) exotique, en tout cas elle n’est plus du tout périphérique : elle est devenue centrale. Il faut donc lire Lahiri, Desai, Adiga, Mehta et les autres, parce qu’ils n’ont pas leur pareil pour dire le monde d’aujourd’hui, un monde de déplacements, un monde de mobilité et de résistances, à la fois géographiques et sociales. Ils parlent d’émigration, d’ambitions sociales, de fuite, de révolte, de survie, d’échappées. Ils parlent, mieux que personne, de mondialisation. Ce n’est donc pas un hasard si, justement, on ne sait pas où les mettre.

Des écrivains déplacés pour dire la mondialisation

Littéralement, d’abord. Dans quelle étagère ? Voyez Vikram Seth, né à Calcutta, en 1952. Diplômé d’Oxford, il a produit un grand roman indien – Un garçon convenable1, best-seller acclamé par la critique. Et aussi un très beau roman américain, ode californienne solaire, drôle et versifiée, Golden Gate2. Et aussi un grand récit européen, Deux vies3, fondé sur l’histoire familiale de Seth, dont le grand-oncle indien a rencontré la grande tante juive allemande à Berlin en 1930. Trois chefs-d’œuvre pour trois continents. Comme Rushdie, son aîné de cinq ans, né à Bombay, dont les livres naviguent entre Asie et Europe, Asie et Amérique, Seth inaugure une écriture cosmopolite – une voie dans laquelle s’engouffrent avec bonheur les nouveaux écrivains indiens.

Voyez Kiran Desai, lauréate du Booker Prize 2006 pour son superbe roman, la Perte en héritage4. Née en Inde, cette romancière de 39 ans partage son temps entre son pays natal et les États-Unis, entre New Delhi et Brooklyn. Son livre reflète ce partage, il restitue la distance et les liens qui s’établissent entre les deux mondes pour n’en plus faire qu’un seul. Où est l’exotisme ? Nulle part, puisque les deux histoires s’entre-tissent : le rêve de l’ancienne bourgeoisie indienne, celui d’une vie paisible et distinguée dans la verdure de Kalimpong, sur les contreforts de l’Himalaya, se défait en même temps que le rêve américain de Biju, le fils du cuisinier, immigré clandestin aux États-Unis. Désorientés, les uns et les autres finissent par se rejoindre dans l’Himalaya. Le bout du monde ? Pas du tout : « Loin de quoi ? Exotique pour qui5 ? » Exotique, Kiran Desai ? Non, centrale, puisque entre Est et Ouest. Indienne, Américaine ?

Et que faire de Jhumpa Lahiri ? Née à Londres de parents bengalis, élevée aux États-Unis, à Rhode Island, la lauréate du prix Pulitzer (en 2000) vit à Brooklyn. Auteure de deux recueils de nouvelles, l’Interprète des maladies, Terre inaccoutumée, et d’un roman, Un nom pour un autre, adapté au cinéma par Mira Nair (elle-même réalisatrice indienne installée à New York), elle écrit avec subtilité le drame de la diaspora indienne diplômée dont elle est le produit.

Les gens avec qui ils ont grandi [à Calcutta] ne verront jamais cette vie […]. Ils ne respireront jamais l’air humide d’un matin en Nouvelle Angleterre, ils ne verront jamais la fumée s’élever d’une cheminée voisine, ils ne grelotteront jamais dans une voiture en attendant que le pare-brise se dégivre et que le moteur chauffe. Et pourtant, aux yeux d’un observateur extérieur, à part leur nom sur la boîte aux lettres, à part les numéros d’India Abroad et Sangbad Bichitra qui sont distribués à cette adresse, rien ne distingue les Ganguli de leurs voisins. […] Ils apprennent à rôtir les dindes, garnies d’ail, de cumin et de poivre, pour Thanksgiving, à clouer une guirlande sur leur porte en décembre, à enrouler des écharpes autour des bonshommes de neige, à peindre des œufs en violet et rose pour Pâques6.

À l’évidence, Jhumpa Lahiri n’écrit pas sur le drame des migrants, avec ce que ces mots évoquent pour nous, Français, de misère et de sueur. La diaspora indienne aux États-Unis, forte de quelque deux millions de personnes, affiche un revenu annuel supérieur de 50% à la moyenne américaine. L’histoire de ces Non-Resident Indians est donc, massivement, celle d’une réussite. Jhumpa Lahiri dit le déplacement, le dépaysement intime, l’arrachement, corolaires de l’ascension sociale et professionnelle. Ses héros sont ingénieurs, avocats, universitaires, architectes.

Dans les yeux de mon fils je vois l’ambition qui m’avait pour la première fois projeté à l’autre bout du monde. Dans quelques années, il va décrocher son diplôme et tracer son chemin, seul et sans protection. Quand il est découragé, je lui dis que si j’ai pu survivre sur trois continents, alors il n’y a pas d’obstacles qu’il ne puisse vaincre. Alors que les astronautes, héros pour toujours [les Américains qui ont marché sur la lune lors de l’arrivée aux États-Unis du narrateur indien à la fin des années soixante, NDR], n’ont passé que quelques heures sur la lune, je suis resté dans ce nouveau monde près de trente ans. Aussi ordinaire que cet accomplissement puisse paraître, il y a des moments où cela dépasse l’imagination.

Comment situer la romancière d’un tel décollage ? Faut-il glisser ses œuvres à côté de celles d’autres écrivains américains, Philip Roth, Cormac McCarthy ? Ou à côté d’Un bonheur en lambeaux, de l’écrivain hindiphone Nirmal Verma, l’histoire d’une bande de jeunes comédiens délurés à Delhi, dans les années 1970 ? Ou ailleurs ?

Suketu Mehta, nominé pour le prix Pulitzer en 2005, se joue tout autant des frontières et classements. Dans Bombay Maximum City7, cet écrivain issu de la bourgeoisie indienne raconte la métropole où il a grandi jusqu’à l’âge de quatorze ans, où il s’est réinstallé, vingt et un ans plus tard, avec femme et enfants, le temps d’un livre. Entre-temps, Suketu Mehta a vécu aux États-Unis, à New York. Il a décroché un diplôme de la New York University, suivi des cours d’écriture dans l’Iowa, publié dans le New York Times Magazine ; son éditeur indique qu’il vit actuellement, à nouveau, à Brooklyn. Le regard que porte Suketu Mehta sur la ville chaotique de son enfance est donc, dans une certaine mesure, et à sa propre surprise, celui d’un étranger.

Pas seulement, toutefois : ici l’étrangeté et l’intimité s’entremêlent, l’auteur régit alternativement, ou même simultanément, en insider et en outsider. « Je n’étais plus un bombayite ; désormais mon expérience de la ville serait celle d’un Nri, un Non-Resident Indian », selon la terminologie administrative en vigueur dans le sous-continent.

Sans doute n’est-ce pas là toujours une position extrêmement confortable à vivre ; mais c’est à n’en pas douter un point de vue idéal pour écrire, puisqu’il permet, en même temps, l’empathie et la lucidité critique.

Est, Ouest ? Entre l’Inde et les États-Unis, Bombay et Brooklyn, l’auteur-narrateur fait la navette : he’s become almost a commuter, dit de lui un ami8. Déplacé, décalé, enraciné tout de même, plutôt deux fois qu’une, Suketu Mehta est le fils cosmopolite de la mondialisation, qui parle gujarati avec sa femme et ses enfants, mais écrit en anglais. Ceci, notamment : « J’ai rencontré ma femme, née à Madras, éduquée à Londres, dans un avion d’Air India, la métaphore parfaite pour la rencontre de deux exilés : ni ici ni là, jamais plus heureux qu’en transit. » De cet heureux va-et-vient son livre est le produit ; au-delà du portrait subjectif d’une ville, c’est un autoportrait nomade que dresse Suketu Mehta :

Un jour, avec mon grand-père, je suis revenu à notre maison ancestrale à Maudha, jadis un village, aujourd’hui une ville du Gujarat. Mon grand-père nous présenta aux nouveaux propriétaires, une famille de sarafs, les usuriers gujaratis, pour qui Maudha était une métropole. « Voici mon gendre qui vit au Nigeria. “Nigeria”, dit le saraf, hochant la tête. Et voici mon petit-fils, qui est de New York. “New York”, répéta le saraf, toujours en hochant la tête. Et voici sa femme, originaire de Londres. “Londres”. Maintenant, ils vivent tous les deux à Paris. “Paris”, répéta dûment le saraf. » Si à ce moment-là notre grand-père avait dit qu’il vivait sur la lune, le saraf aurait répété sans ciller : « La lune ». Notre dispersion était si extrême qu’elle frisait la farce. Et pourtant nous étions là, nous visitions la maison où avait grandi mon grand-père, nous formions toujours une famille.

La lune, ici encore ! En littérature les coïncidences ne sont jamais fortuites : les mots ont leur logique, en l’occurrence celle du décollage. L’écriture de Jhumpa Lahiri, intimiste, ne ressemble pas à celle de Suketu Mehta, et pourtant, l’un comme l’autre, pour parler de leur trajectoire familiale, utilisent la même métaphore, celle de la conquête spatiale : ascensionnelle, fulgurante, ahurissante.

Pourquoi l’Inde?

Pour définir ces objets littéraires non identifiés, faut-il recourir à l’adjectif habituel : « postcolonial » ? Avec quelques précisions, alors, histoire d’éviter tout malentendu. C’est une littérature où tout se joue entre l’Est et l’Ouest, entre l’Inde et l’Autre : mais cet Autre, on le voit bien, ce n’est pas l’Angleterre. Le face-à-face à l’œuvre dans ces récits des années 2000 n’oppose plus l’ancien Empire des Indes et son ancien occupant britannique (comme dans les Versets sataniques de Rushdie). Si règlement de comptes il y a, ce n’est pas – ce n’est plus – avec l’héritage colonial ; c’est avec la modernité occidentale, incarnée toujours par les États-Unis. La géographie romanesque de Jhumpa Lahiri, Kiran Desai, Lavanya Sankaran, Suketu Mehta, Aravind Adiga élude l’Angleterre : hors champ, obsolète. C’est entre Asie et Amérique, entre Inde et États-Unis qu’elle établit sa polarité9. Surtout, les États-Unis n’apparaissent pas, dans ces histoires nouvelles, plus étrangers ni moins aimés que l’Inde : c’est un pays intimement connu, aimé. Les auteurs de ces récits n’y sont pas marginalisés, ni méprisés, mais au contraire ultra-insérés. Massivement. Comment les faire entrer dans le champ académique des subaltern studies, eux qui ne sont rien moins que subalternes ? Exilés chroniques ? Sans doute : l’Inde, souvent redécouverte à l’âge adulte après des années de formation aux États-Unis, n’apparaît guère plus familière : terre natale, on la considère pourtant aussi avec une distance neuve. L’Autre, c’est aussi l’Inde. C’est de cette double distance vis-à-vis de deux pays qui sont aussi deux civilisations rayonnantes, et désormais deux grandes puissances, qu’est née une littérature nouvelle : une littérature de la mondialisation, cosmopolite, « post-postcoloniale ».

Écrivain britannique installé à New Delhi, William Dalrymple en perd son latin : nomades, exilés, ses collègues indiens anglophones ne restent pas en place, ils lui donnent le tournis, un vrai scandale :

On a plus de chance de les croiser au festival de Hay-on-Wye, au fin fond du pays de Galles, ou à Edimbourg, ou à Sydney, qu’à Delhi. Pour l’œil du cyclone littéraire postcolonial, l’endroit est plutôt calme10.

Et de regretter les fastes d’antan : ah, il y a cent cinquante ans, c’était tout de même autre chose ! Sous le règne du dernier empereur moghol, ami des arts et des lettres, la cour accueillait de grands poètes, qui, eux, au moins, restaient en place – restaient à leur place : on ne les croisait ni à Sydney ni au pays de Galles. Faut-il penser, comme Dalrymple nous y invite, qu’il ne se passe rien actuellement à Delhi sur le plan littéraire, puisqu’il est impossible d’y assigner à résidence les romanciers vedettes ? C’est l’inverse : leur nomadisme indique au contraire qu’il se passe quelque chose. Delhi est l’un des centres névralgiques d’un phénomène littéraire nouveau ; ces écrivains indiens anglophones inaugurent avec un brio incomparable une écriture impensable sous le règne du regretté Bahadur Shah Zafar.

Pourquoi l’Inde, direz-vous, entre tous les pays, est-elle au cœur de cette émergence littéraire ? Parce que c’est, justement, un pays émergent, et à ce titre l’un des centres économiques, géopolitiques, culturels du monde ? Sans doute, mais le phénomène décrit plus haut n’a pas son pareil dans d’autres pays émergents, ni en Chine, ni au Brésil, ni en Afrique du Sud, ni ailleurs. En réalité, c’est la façon très spécifique dont les élites indiennes se sont insérées dans la mondialisation que reproduit l’essor d’une génération d’écrivains indiens (ou d’origine indienne). Cosmopolites, les écrivains indiens le sont au même titre que les élites du sous-continent. Mobiles, Rushdie, Naipaul, Seth, Amitav Ghosh, Shashi Tharoor, Rohinton Mistry et leurs remuants cadets, Lahiri, Desai, Mehta, Adiga et les autres ne le sont pas moins que Lakshmi Mittal. Né à Calcutta peu après l’indépendance de l’Inde, le leader mondial de la sidérurgie a construit son empire industriel sans même une base indienne, à partir d’une usine en Indonésie, d’une autre à Trinité-et-Tobago, un empire sans égal, d’emblée global, éclaté entre plus de soixante pays, sur quatre continents. Un cas extrême, à tous égards, mais significatif :

J’habite à Londres, parce que c’est pratique pour se déplacer, c’est commode en termes de fuseaux horaires11 !

De fait, les élites indiennes entretiennent avec le reste du monde un rapport très différent de celui que peuvent avoir avec l’étranger les Français, les Américains, mais aussi les Chinois, les Brésiliens : plus intime, plus fluide. La diaspora chinoise compte certes ses écrivains, mais relativement peu nombreux, parce que issus d’une population traditionnellement commerçante, moins massivement intellectuelle que la diaspora indienne aux États-Unis, en Australie, etc.12. Surtout, ils doivent affronter un dilemme inconnu aux Indiens : écrire en chinois, en anglais ? En une autre langue d’accueil ? L’émergence économique de l’Inde comme son émergence littéraire découlent toutes deux, en grande partie, d’une élite un peu nomade, qui sur le terrain du business comme sur celui de l’imaginaire, joue avec talent de son rapport très spécifique au territoire. Et à la langue.

La « lingua franca du monde »

Pour naviguer avec bonheur d’un monde à l’autre, l’upper middle class indienne dispose de deux atouts fondamentaux. D’abord, elle parle anglais, pense en anglais, rêve en anglais, l’une des vingt-trois langues officielles de l’Inde, celle des décideurs, celle de Nerhu. Ce n’est pas une langue étrangère, c’est la langue de l’élite – et à ce titre, d’ailleurs, un très sûr marqueur social en Inde. Parce qu’elle s’écrit en anglais, la littérature dont il est question ici peut toujours être dite, si l’on y tient, postcoloniale.

En un sens nous devrions être reconnaissants aux Britanniques de nous avoir colonisés,

ironise le romancier Timeri Murari dans les colonnes du quotidien indien anglophone The Hindu13.

C’est ce que je veux dire à propos de l’Histoire : elle répare en douce les injustices commises plusieurs siècles plus tôt. Imaginez où nous en serions si nous avions été colonisés par les Danois. Ou par exemple les Allemands […]. Ou même les Français, qui ont été confinés à Pondichéry. Ou les Portugais, à Goa. Nous serions maintenant piégés dans une langue pas franchement répandue dans le monde. […] Les Britanniques ont voulu que nous apprenions leurs manières et leur langue. L’Histoire a fait le reste. L’anglais est devenu la lingua franca du monde et notre succès aujourd’hui est entièrement dû au fait que nous écrivons, lisons et parlons l’anglais couramment.

Dont acte.

En un demi-siècle, affirme Salman Rushdie cinquante ans après l’Indépendance,

les œuvres créées par les écrivains indiens anglophones se révèlent plus intéressantes et importantes que la plupart des écrits produits au cours de la même période dans les seize langues officielles de l’Inde, ces soi-disant langues vernaculaires14.

Pas question ici de décerner de bons ou mauvais points aux uns et aux autres ; il ne s’agit pas d’arbitrer un match (Rushdie seul peut se le permettre). Un constat trivial suffira : ceux qui écrivent en anglais sont beaucoup plus traduits, lus, reconnus que ceux qui écrivent en hindi, malayalam, kannada, gujarati, etc.

Bien sûr, écrire directement dans la « lingua franca du monde », pour reprendre les termes de Timeri Murari, ouvre d’immenses marchés. Témoins, les ventes : les fictions de Jhumpa Lahiri, Vikram Seth, Lavanya Sankaran, sont autant de best-sellers, dont les droits se disputent âprement entre éditeurs à l’occasion des grandes foires internationales du livre. L’Inde y a tenu le haut du pavé ces dernières années, puisqu’elle a été invitée d’honneur successivement à Francfort en 2006, au Salon du livre de Paris en 2007, puis à Londres en 2009. Les avances empochées par Vikram Seth ont atteint 1, 4 million de livres sterling pour Deux vies, et près du double pour la suite très attendue du Garçon convenable. Témoin aussi, la consécration par les prix littéraires les plus prestigieux de la planète, les plus efficaces aussi en termes de retentissement et d’effet sur les ventes. Citons rapidement, en guise d’aide-mémoire, le Pulitzer attribué en 2000 à Jhumpa Lahiri pour l’Interprète des maladies, le Booker Prize décerné à Kiran Desai en 2006 pour la Perte en héritage, puis en 2008 à Aravind Adiga pour le Tigre blanc (de préférence à Amitav Ghosh, finaliste), tandis que Salman Rushdie, lauréat du Booker Prize en 1981 pour ses Enfants de minuit, se voyait remettre, cette année-là, le prix du meilleur Booker en quarante ans. C’est dire que les « enfants de minuit » (nés comme Rushdie autour de l’Indépendance indienne, en 1947) et leurs successeurs, ceux que l’on appelle les « petits-enfants de minuit » ont su conquérir la scène littéraire mondiale : leur succès y est superlatif.

Diaspora d’élite et brain circulation

Et puis, la diaspora instaure entre l’upper middle class indienne et les métropoles de la planète une familiarité sans pareille. C’est la diaspora, le réseau souple et solide des cols blancs indiens, qui permet l’émergence d’un nouveau type de récits, fait d’exils et de retours : le récit de la mondialisation. La fuite des cerveaux des années 1960, 1970, et 1980, essentiellement aux États-Unis, a tissé entre deux pays, deux civilisations, outre de solides flux d’investissements directs étrangers, des liens subtils de nostalgie et de mémoire, de doutes et d’ambitions, désormais entrés en littérature.

Aux exilés du brain drain, viscéralement attachés au pays de leur enfance, a succédé une génération de commuters, de nomades, à qui l’émergence économique de l’Inde, ébauchée dans les années 1990, accélérée depuis le tournant du siècle, a ouvert de nouvelles perspectives. À l’aise à Bombay comme à Boston, à New Delhi comme à New York, les commuters mettent à profit l’écart entre les deux mondes en se faisant passeurs (de capitaux, d’expérience, d’idées). C’est bien connu dans la sphère économique : on parle désormais à Delhi, Bangalore et Bombay de brain drain reverse, « fuite des cerveaux à l’envers », pour évoquer ces ingénieurs indiens de la Silicon Valley revenus créer des entreprises high tech dans les métropoles indiennes. À ces Nri, à ces Pio – Non-Resident Indians et People of Indian Origin, selon la terminologie administrative indienne –, il est devenu possible de retourner en Inde, définitivement ou provisoirement, et d’y prospérer. Or, il paraît évident que cette mobilité nouvelle a commencé à produire ses effets aussi dans le champ littéraire : de la navigation entre deux mondes est née une génération d’écrivains déplacés.

Dans le champ littéraire, le brain drain reverse s’est révélé particulièrement fécond, sans doute parce que les écrivains qui puisent leur inspiration dans leur propre trajectoire d’allers-retours écrivent de façon subtile et concrète la confrontation des mondes et le glissement des rêves. Comme Lavanya Sankaran, auteure d’un remarquable recueil de nouvelles, le Tapis rouge15, traduit en dix langues, qui dit à merveille le zapping identitaire d’une nouvelle génération de l’élite indienne, entre la Silicon Valley et Bangalore, entre business process outsourcing et cérémonies brahmaniques.

Anu était vêtue d’un sari de soie […], ses longs cheveux étaient nettement tirés derrière sa tête et ornés de fleurs de jasmin ; il n’y avait plus aucune trace de la jeune femme branchée du café.

Autre métamorphose, irréversible celle-là, celle des vieux quartiers résidentiels de Bangalore :

De magnifiques bungalows neufs avaient poussé sur les ruines des anciens, habités par des gens qui s’envolaient si souvent pour Delhi-Londres-Tokyo qu’ils n’avaient pas le temps pour des relations amicales de voisinage. Les Lakshminarayanan et les Jaffer, par exemple, avaient acheté et transformé cinq des anciennes maisons en deux palais qui désormais veillaient majestueusement sur l’extrémité de l’allée. M. D’Costa n’aurait même pas rêvé passer chez eux pour bavarder autour d’un thé.

Pour écrire l’intimité de la mondialisation – qui tient ici, pratiquement, dans une tasse de thé – sans doute faut-il être comme Lavanya Sankaran née à Bangalore (en 1968), avoir étudié et travaillé dans une banque à New York avant de revenir vivre dans sa ville natale.

Quant à Rana Dasgupta, auteur d’un étonnant recueil de nouvelles, Tokyo annulé16, on pourrait parler à son sujet de littérature d’aérogare. Rien de péjoratif : les treize histoires, qui composent ce livre, prennent place chacune dans une métropole mondiale (Delhi, Prague, New York, Paris, Tokyo, Buenos Aires…) ; elles sont contées par les passagers d’un vol pour Tokyo, vol annulé qui les oblige à passer la nuit ensemble, coincés dans la salle d’attente d’un aéroport international (situé où ? on l’ignore). Traduit en neuf langues, ce brillant exercice de littérature mondialisée a été réalisé depuis Delhi, où l’auteur, un « Pio » né en Angleterre, ayant vécu en Malaisie, en France et aux États-Unis, s’est installé une fois passé le cap de la trentaine.

Il y a aussi, bien sûr, Aravind Adiga, 35 ans, lauréat du Booker Prize en 2008 pour son décapant Tigre blanc17, sur lequel on reviendra. Né à Chennai (Madras), il a grandi à Mangalore, ville alors endormie du sud de l’Inde, puis à Sydney, avec ses parents, avant de s’envoler pour New York. Là, étudiant à Columbia University, il est devenu journaliste, notamment pour le Financial Times, le New Yorker. Avant de s’embarquer à nouveau pour l’Inde, à Delhi cette fois, comme correspondant de Time Magazine pour l’Asie du Sud. C’est là que, insider-outsider, il a écrit le Tigre blanc. Aravind Adiga vit aujourd’hui à Bombay.

Pour résumer : les uns ont choisi New Delhi ou Bombay, les autres New York ou Boston. Issus de la circulation des cerveaux (brain circulation), tous sont peu ou prou nomades. Ils ont grandi entre l’Inde, où la plupart d’entre eux sont nés, il y a une trentaine d’années ou un peu plus, et les États-Unis. Formés dans les ateliers de creative writing des grandes universités américaines, comme Jhumpa Lahiri, Suketu Mehta, Kiran Desai…, ils ont appris de leurs parents le bengali, l’hindi, le kannada. Leurs livres recèlent des acronymes familiers à New York autant qu’à New Delhi, qui disent les ambitions des émigrés Nri, les errances des « Abcd », ces American Born Confused Desi18. Leur histoire personnelle, ils en ont conscience, s’inscrit dans celle d’une génération. Seuls les écrivains indiens anglophones savent écrire l’intimité de la mondialisation, parce que c’est là que d’emblée ils habitent – pas seulement individuellement, mais collectivement. C’est un pays en suspens, une élite déplacée, une génération nomade. Forts de leur regard acéré sur les deux mondes, ils explorent les failles ouvertes sous leurs pas par leur propre déplacement. Ici et là, à l’Ouest et à l’Est, ils comprennent mieux que personne les incompréhensions et interrogations que suscitent leur étrangeté, leur familiarité, leur réussite. Ils occupent un point de vue unique : au cœur des échanges mondiaux (de personnes, de capitaux, de savoirs, de mémoire), leurs réseaux, leur éducation leur confèrent à la fois centralité et surplomb critique. Diplômés, aisés, cultivés insiders comme personne, outsiders nécessairement, ils ont en main toutes les armes pour transformer les doutes, les malentendus qu’ils rencontrent en histoires passionnantes, même pour ceux d’entre nous que l’Inde ne passionne pas, parce que ces histoires disent le mouvement du monde.

Montée en lucidité

Ce décalage-décollage leur permet de restituer de l’Inde et du monde une image saisissante : panoramique. Et ce panorama qui nous est ainsi offert, nous le contemplons, captivés : c’est donc sur cette planète que nous vivons ? Nous l’ignorions. Non parce que nos écrivains, ici en France, en Europe manqueraient de talent, de curiosité : ce n’est pas le cas. Simplement ce point de vue en surplomb ne peut aujourd’hui être authentiquement le leur. Pour écrire la mondialisation, sans doute faut-il écrire dans la lingua franca du monde. Flux de personnes, reflux de mémoire, histoire, politique, géographie, économie, tout devient intelligible dans les romans des global Indians : les histoires d’amour prennent place, le lecteur et les personnages concernés s’en rendent compte peu à peu, dans la succession de générations, dans l’histoire de migrants ambitieux, dans la confrontation des classes sociales ou des univers – Inde et États-Unis le plus souvent, deux aimants entre lesquels oscillent rêves, souvenirs, ambitions et amours.

Aujourd’hui, Roméo et Juliette sont indo-américains, et leur romance nous ouvre le monde. Il suffit d’ouvrir Terre inaccoutumée, de Jhumpa Lahiri : Hema rencontre Kaushik dans sa prime enfance, à Cambridge, aux États-Unis ; elle le perd, parce que ses parents à lui décident de rentrer en Inde ; elle le rencontre à nouveau à l’adolescence, séparée de lui par les années qu’il vient de passer à Bombay, et par la différence sociale qui s’est creusée pendant ces années – en faveur, notez, de sa famille à lui. Elle le reperd, le retrouve enfin, fortuitement, en terrain neutre en quelque sorte : ni en Inde ni aux États-Unis mais dans la vieille Europe, exotique et charmante – à Rome. C’est pour l’aimer, aimer en lui leur mémoire commune, et le reperdre, définitivement cette fois, à l’occasion d’un événement jamais nommé mais reconnaissable par tous les lecteurs de la planète, parce que cet événement bien réel a été couvert par les médias du monde entier. D’un rendez-vous manqué à l’autre jusqu’à la tragédie finale, la boucle est ainsi bouclée entre l’individuel et le collectif, entre l’intime et le mondial, nous offrant à mesure que l’on avance dans la lecture la sensation inouïe d’une montée en lucidité.

La Perte en héritage de Kiran Desai offre la même sensation, jubilatoire, d’un panorama qui se déploie. Ancrée au Bengale occidentale et aux États-Unis, dans l’Himalaya et à New York, à partir de ces deux points fixes, la narration entame un décollage. La compréhension progressive des personnages, par eux-mêmes et par le lecteur, se confond de plus en plus avec la compréhension du monde. D’un petit boulot à l’autre, Biju l’immigré clandestin indien comprend, péniblement, que l’Amérique ne fera jamais son bonheur. Sai, l’adolescente orpheline, en plein chagrin sentimental, comprend ce qui la sépare du garçon qu’elle aime, un Népalais d’origine populaire ; elle comprend du même coup le fossé entre la bourgeoisie indienne à laquelle elle appartient et la population locale tentée par l’insurrection.

Illusions perdues du xxie siècle : lecteurs et personnages, tous ici gagnent en lucidité, apprennent qu’il n’y a pas d’îlots préservés, que tout est lié pour le meilleur et (surtout) pour le pire, riches et pauvres, policiers et voleurs, vieilles dames et insurgés, Indiens et Américains, maîtres et domestiques, parents et enfants. De chapitre en chapitre, d’un personnage à l’autre, d’un lieu à l’autre, Himalaya-New York, Kiran Desai tisse ces liens en même temps qu’elle les expose. Ici encore les histoires individuelles sont tramées en histoire collective : comme nous étions naïfs, en entamant ce roman, d’avoir pu l’ignorer ! Nous avions cru lire le journal intime d’une jeune fille, entrer dans les obsessions étouffantes d’un vieux misanthrope, alors qu’il s’agit de saisir, en altitude, la vérité du monde : « Les cinq pics de Kanchenjunga devinrent dorés, de ce genre de lumière qui vous fait sentir, même brièvement, que la vérité est visible. Il vous suffisait de l’atteindre et de la saisir. » Ces mots par lesquels Desai conclut son roman s’appliquent aussi très bien à sa propre écriture romanesque ; ils s’appliquent même, au fond, à l’ambition littéraire de cette génération d’écrivains.

Une ambition pas très éloignée de celle d’un Balzac, d’un Hugo, d’un Maupassant ou d’un Flaubert, mais planétaire – mondialisation oblige. Sans doute, en l’absence de censure, tout décollage économique encourage-t-il l’émergence de promontoires où se jucher pour écrire la société des hommes, leurs lois et leur commerce, leurs mensonges, leurs illusions. C’est pourquoi, par la montée en lucidité qu’elle induit, la littérature indienne anglophone est toujours subversive.

Regards critiques sur l’Inde

Ce qui est ainsi livré à notre intelligence, c’est le monde en général, et l’Inde en particulier. Parce qu’évidemment, le sous-continent est le sujet de prédilection des écrivains indiens ou d’origine indienne. C’est leur pays d’enfance, ou leur pays tout court ; mais la distance qui les sépare de la masse des Indiens (qui ne parlent pas anglais, vivent avec quelques dollars par jour) est immense. Les résultats sont spectaculaires. Suketu Mehta (Bombay Maximum City), Sujit Saraf (le Trône du paon19), Abha Dawesar (l’Inde en héritage20), Tarun Tejpal (l’Histoire de mes assassins), Aravind Adiga (le Tigre blanc), Vikas Swarup (Les fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire, mieux connu pour son adaptation cinématographique, le film aux huit Oscars, Slumdog Millionaire) pour ne citer qu’eux, décrivent les pires travers de l’Inde contemporaine. Ils ont abandonné le prisme chatoyant de Rushdie, son réalisme magique (qui n’empêchait nullement, il faut le préciser, la lucidité). Leur style est moins baroque : peut-être la réalité indienne leur paraît-elle, à ces petits-enfants de minuit, suffisamment ahurissante. Avec méthode, avec fascination, ils racontent la violence omniprésente, y compris celle exercée par la police. Ils disent la corruption, le fossé immense « entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas » (Abha Dawesar). Ils démontent les mécanismes pervers qui reproduisent inexorablement la pauvreté des uns et les privilèges des autres. Famille, société, État, rien ne leur échappe.

Notre nation, bien qu’elle n’ait ni eau courante, ni électricité, ni réseau d’égouts, ni transports publics, ni sens de l’hygiène, ni discipline, ni courtoisie, ni ponctualité, a des entrepreneurs,

écrit Aravind Adiga dans son très corrosif Tigre blanc, l’histoire de Balram, garçon doué issu des basses castes de l’Inde rurale, devenu domestique à Delhi.

Ce livre est une tentative de resituer l’Inde dans son contexte économique et politique,

explique l’auteur21. Avec sans doute plus de pénétration, plus de finesse, Suketu Mehta (Bombay Maximum City), Pankaj Mishra (Désirs d’Occident22, et Butter Chicken in Ludhiana23), Abha Dawesar (l’Inde en héritage) mènent à bien le même projet.

J’ai voulu raconter l’histoire des miséreux et des déshérités, ceux dont on n’entend jamais parler,

explique de son côté Tarun Tejpal, auteur de l’Histoire de mes assassins24 et fondateur de l’hebdomadaire indépendant Tehelka.

De manière très étrange, l’Inde a une image de société tolérante et non violente, mais il n’y a absolument aucune vérité là-dedans : nous sommes une des plus cruelles et violentes sociétés qui existent au monde.

L’un des personnages de Tejpal clame sa colère plus crûment :

Les salauds qui dirigent ce pays doivent une explication à 800 millions de personnes !

Parce que le projet est, ici encore, panoramique, la narration est polyphonique. Dans ce roman talentueux, très cru, parfois insoutenable (scènes d’agression, torture…), l’auteur raconte la vie privilégiée du narrateur, un journaliste d’investigation anglophone de Delhi, son semblable, son double. Et en parallèle, en alternance, il narre les vies, marquées par la violence, des cinq hommes qui ont voulu l’assassiner. Pour quels motifs, le lecteur ne peut le comprendre qu’à la fin, et cette compréhension ouvre sur le fonctionnement du pays des perspectives vertigineuses.

Une telle écriture, très différente on le voit de celle des écrivains français contemporains, relève de la colère froide et – sans aucun doute – de la jubilation. Du promontoire où ils se trouvent, de cette position de surplomb propre aux enfants et petits-enfants de minuit devenus global Indians, il leur est donné en effet de voir. Et de comprendre ; et de pouvoir montrer, expliquer ; de se faire publier et lire par le monde entier. Tout cela à la fois. C’est une aubaine historique dont ils se sont saisis sans hésiter. C’est aussi une très bonne nouvelle : il semble que l’Inde émergente ait produit, en même temps que des bataillons d’ingénieurs et de confortables réserves de change, des élites cosmopolites et cultivées, capables de critiquer les conditions de son essor, les limites de sa prospérité, bref, le revers de la médaille. « India Shining », cette version idyllique d’une Inde dynamique et moderne, se trouve ainsi brutalement démythifiée. Comme l’Angleterre et la France du xixe siècle, l’Inde marquée par l’essor économique et la misère sociale a produit ses Dickens, ses Zola.

« J’apprécie beaucoup les grands réalistes français », confie Aravind Adiga25, citant Balzac, Hugo, Maupassant, Zola, Flaubert :

Ces auteurs sont très pertinents pour lire l’Inde d’aujourd’hui. J’aime la façon dont Maupassant écrit sur les campagnes normandes. Il décrit les vices et l’avarice des paysans. […] En Inde, on voit des gens qui meurent de faim, et leurs voisins les exploitent. Beaucoup d’hommes se suicident. Maupassant décrit cela, c’est un très grand écrivain. J’aime aussi Balzac, qui décrit le pouvoir de l’argent, l’ambition des jeunes provinciaux montés à Paris. […]. Tout cela me semble très indien aujourd’hui, j’ai l’impression que le Paris de Balzac, comme le Londres de Dickens, ressemblent au Bombay d’aujourd’hui.

Peut-être en effet toute croissance forte et inégalitaire produit-elle en même temps que ses nouveaux drames sociaux, des écrivains capables de les dire. Aujourd’hui, le nomadisme des nouvelles élites indiennes renforce encore leur capacité à comparer : le regard des écrivains issus de leurs rangs n’en est que plus acéré.

Comme Flaubert et Zola en leur temps, Tejpal ou Adiga rencontrent en Inde un accueil mitigé. Bien sûr, leur consécration internationale inspire de la fierté à la middle class indienne, particulièrement sensible aux marques de reconnaissance venant du First World. L’Inde, en économie comme désormais en littérature, se doit d’après elle d’être world leader, global player, etc. Quoi de mieux pour doper le soft power de « la plus grande démocratie du monde » qu’un Booker ou un Pulitzer à un enfant du pays ? Mais la fête est un peu gâchée : la violence, l’injustice de la société indienne sont exposées au grand jour dans les nouveaux best-sellers, offertes en pâture à un lectorat international prompt à juger, regrettent certains critiques indiens qui parlent à ce sujet de poverty porn. « Pornographie de la pauvreté », l’expression a été employée notamment à propos du film aux huit oscars, Slumdog Millionaire, réalisé à Bombay par le Britannique Danny Boyle, qui braque les projecteurs sur l’Inde des bidonvilles. « C’est l’Inde imaginée par un homme blanc », protestait Shyamal Sengupta, professeur de cinéma à Bombay. Remarquons que ce film, peu subtil en effet, n’est pourtant que l’adaptation d’un roman du diplomate indien Vikas Swarup, Les fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire26. À l’encontre d’un Indien la critique est moins aisée – d’où la gêne : outsider-insider, nomade patenté, l’écrivain indien anglophone est-il un traître ? Que penser d’Adiga, devenu mondialement célèbre pour son livre sur ce qu’il appelle « le cœur sombre de l’Inde » ? « Adiga parle à l’Occident ici, pour accréditer des idées occidentales sur l’Inde », pouvait-on lire à propos du Tigre blanc dans l’hebdomadaire indien anglophone Outlook. Tandis que l’autre grand hebdomadaire de référence, India Today, habituellement prompt à se réjouir des succès indiens à l’étranger, traitait le lauréat du Booker de façon assez glaciale, évoquant « sa prétendue capacité à saisir de l’intérieur les luttes d’une nation émergente27 » :

L’opinion sur Adiga est mitigée ici, beaucoup considérant le jeune homme, qui a passé une partie de son adolescence en Australie, comme un conteur-laquais de l’Occident28 [a story-teller stooge of the west].

Cependant, mitigée, l’opinion indienne l’est authentiquement. Là où certains paraissent gênés, d’autres se montrent enthousiastes. Adiga a aussi eu son lot de bonnes critiques dans les médias indiens. De même que Tarun Tejpal, Sujit Saraf, Pankaj Mishra, Suketu Mehta, Vikas Swarup et d’autres, qui disent crûment les inégalités, la corruption et la violence de l’Inde. À Bombay, Delhi, Ahmedabad, Calcutta ou Bangalore, l’upper middle class montante achète leurs livres. Tant mieux. Ces récits sans complaisance permettent d’espérer parce qu’ils trouvent leurs lecteurs, témoignant ainsi d’une prise de conscience prometteuse en Inde.

Leurs échos en nous

Et nous ? En quoi ces livres peuvent-ils nous toucher ? Les récits qui font la navette entre l’Est et l’Ouest nous rendent intelligible et familière la mondialisation, en lui donnant des visages, des histoires, une mémoire (Jhumpa Lahiri, Kiran Desai, notamment). Nous en retirons une intelligence du monde plus fine, plus humaine. Et les romans qui ont l’Inde pour cadre et pour sujet, pourquoi nous plaisent-ils tant ? Goûtons-nous le charme du dépaysement, dans une Inde lointaine et chatoyante, cruelle certes, mais envoûtante d’exotisme ? Ou : serait-ce parce qu’ils dépeignent les noirceurs d’un pays pauvre, que ces livres nous passionnent ? Serions-nous des voyeurs, avides de poverty porn ? Les aimerions-nous en ce cas comme d’agréables faire-valoir, qui nous conforteraient, lecteurs du First World, dans le sentiment agréable de notre supériorité ?

Je ne le crois pas. Les amateurs d’exotisme feraient mieux de lire, par exemple, le Dernier Moghol29, de William Dalrymple, qui relate l’épisode de la révolte des Cipayes. Dépaysement assuré : en 1857, on parlait ourdou à la cour de Zafar, empereur honorifique d’un souscontinent dominé par l’East India Company. Du même auteur, les amateurs de carnets de voyages apprécieront aussi Neuf vies. À la recherche du sacré dans l’Inde d’aujourd’hui30, des pérégrinations hautes en couleur, incroyables mais vraies, « exquises et envoûtantes » selon l’éditeur anglais.

Quant aux récits indiens cités plus haut (ceux de Tejpal, Adiga, Abha Dawesar, Suketu Mehta, Pankaj Mishra), dont les auteurs habitent Delhi, Bombay, Brooklyn ou Berkeley, ils n’ont rien d’exquis, oh non, et nous les aimons, au fond, pour leur centralité. Si nous voulons lire des histoires sur les bidonvilles de Bombay ou de Delhi, sur les domestiques au service de la bourgeoisie indienne, sur les combats quotidiens de la middle class, c’est parce que nous y voyons à juste titre l’envers de la nouvelle prospérité, les coulisses d’une grande puissance qui change la donne mondiale. En termes familiers : aujourd’hui, c’est là que ça se passe. C’est ce qui a valu au film Slumdog Millionaire sa moisson d’Oscars, au Tigre blanc son Booker. Que les pauvres soient pauvres et les faibles, faibles, voilà qui sur le plan narratif n’est guère intéressant. Mais la misère des puissants, elle, est palpitante :

Un thriller sur les mendiants de Manille n’aurait sûrement pas suscité le même engouement international. Ce succès est la preuve que l’Inde émergente fascine,

estime avec raison Sadanand Dhume, écrivain et journaliste basé à Washington et Delhi31.

De fait, le contraste entre ceux qui ont (de l’argent, de l’éducation, du pouvoir) et ceux qui n’en ont pas y est extrême. Désastreuse du point de vue humain, cette situation est cependant riche d’histoires à raconter, de même qu’une hiérarchie rigide recèle de multiples possibilités de transgressions. Ambitions étouffées, amours ancillaires, princes (du business) et mendiants, l’Inde moderne en tant que telle offre un matériau de choix à l’écriture romanesque, une écriture ambitieuse, celle des grandes fresques sociales, celle de la lucidité panoramique. Florissante en France au xixe siècle, une telle écriture est devenue moins pertinente ensuite sous nos latitudes dans une société plus égale, plus étale, dominée par les classes moyennes.

Il est fascinant pour nous de la redécouvrir ailleurs, métamorphosée, réinventée, moderne. Il est fascinant qu’Aravind Adiga ou Sujit Saraf se réfèrent à Balzac. Mais les contrastes sociaux, hélas, ne sont pas l’exclusivité de l’Inde. Dans chaque grande zone du monde, y compris en Europe, ils tendent à s’accroître. C’est pourquoi l’Inde sert en quelque sorte de réservoir narratif à la planète : spectaculaires, les inégalités se prêtent là-bas à des récits éblouissants, presque exemplaires.

Ces livres nous touchent encore pour une autre raison. Les nouveaux Dickens et Zola du sous-continent nous remémorent opportunément quelque chose que notre histoire nous a appris, mais que nous avions oublié. Avec leurs récits corrosifs sur la famille, la société et l’État, les Tejpal, Adiga, Dawesar et les autres nous rappellent que des livres peuvent avoir pour ambition de changer le monde. Certains récits accusent : ils exposent au grand jour les violences secrètes, ils mettent en évidence la corruption omniprésente. Peu importe que ces violences et cette corruption ne nous touchent pas directement : ces romans nous apportent le goût d’une lucidité critique, ils nous éveillent au potentiel subversif d’un livre et font de nous, lecteurs, leurs complices. Ce qui, aujourd’hui, est irrésistible.

  • *.

    Journaliste, auteure de l’Inde à l’assaut du monde, Paris, Grasset, 2007, rééd. Poche Pluriel, 2009. Voir aussi « L’Inde garde le cap de la mondialisation », Esprit, novembre 2009.

  • 1.

    Vikram Seth, Un garçon convenable, Paris, Grasset, 1995.

  • 2.

    Id., Golden Gate, Paris, Grasset, 2009.

  • 3.

    Id., Deux vies, Paris, Albin Michel, 2007.

  • 4.

    Kiran Desai, la Perte en héritage, Paris, Éditions des deux terres, 2007.

  • 5.

    Ibid.

  • 6.

    Jhumpa Lahiri, Un nom pour un autre, Paris, Robert Laffont, 2006 (cette citation, comme toutes celles qui suivent, est traduite de l’anglais par l’auteure de cet article).

  • 7.

    Suketu Mehta, Bombay Maximum City, Paris, Buchet-Chastel, 2006.

  • 8.

    Propos rapporté par S. Mehta dans Bombay Maximum City, op. cit.

  • 9.

    On pourra objecter qu’il y a des exceptions : K. Desai, par exemple, traite bel et bien dans la Perte en héritage, op. cit., des complexes propres aux élites colonisées, obsédées par l’Angleterre. Mais c’est entre le Bengale occidental et New York (pas Londres), que se tisse la narration de Kiran Desai.

  • 10.

    William Dalrymple, “The Lost Sub-Continent”, dans le quotidien The Guardian, 13 août 2005.

  • 11.

    Rencontré pour l’interview publiée dans l’hebdomadaire Challenges, 23 février 2006 : « L’Indien du village mondial ».

  • 12.

    La diaspora indienne, forte d’une bonne vingtaine de millions de personnes, compte aussi ses travailleurs sous-qualifiés, sous-payés, notamment dans les pays du Golfe. Aux États-Unis, en revanche, la population indienne, très diplômée, participe massivement à l’upper middle class, puisqu’elle affiche un revenu annuel supérieur de 50% à la moyenne américaine.

  • 13.

    Timeri Murari, “Sly History”, The Hindu, 2 novembre 2003.

  • 14.

    Salman Rushdie, “Introduction”, dans Salman Rushdie, Elizabeth West, Mirrorwork, 50 Years of Indian Writing, 1947-1997, New York, Picador USA, 1997.

  • 15.

    Lavanya Sankaran, le Tapis rouge, Paris, Mercure de France, 2006.

  • 16.

    Rana Dasgupta, Tokyo annulé, Paris, Buchet-Chastel, 2005.

  • 17.

    Aravind Adiga, le Tigre blanc, Paris, Buchet-Chastel, 2008.

  • 18.

    Desi signifie en hindi : du pays, indien. L’« Abcd » est né aux États-Unis de parents indiens, perturbé par cette double appartenance.

  • 19.

    Sujit Saraf, le Trône du paon, Paris, Grasset, 2009.

  • 20.

    Abha Dawesar, l’Inde en héritage, Paris, éd. Héloïse d’Ormesson, 2009.

  • 21.

    Cité dans l’hebdomadaire indien Outlook, 27 octobre 2008.

  • 22.

    Pankaj Mishra, Désirs d’Occident, Paris, Buchet-Chastel, 2007.

  • 23.

    Id., Butter Chicken in Ludhiana, Penguin Books, 1995.

  • 24.

    Tarun Tejpal, l’Histoire de mes assassins, Paris, Buchet-Chastel, 2009.

  • 25.

    À Frédéric Joignot, grand reporter au Monde, le 24 mai 2009.

  • 26.

    Vikas Swarup, Les fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire, Paris, Belfond, 2009.

  • 27.

    “Adiga Dedicates Booker to Dehli”, Times of India, 16 octobre 2008. C’est moi qui souligne.

  • 28.

    Ibid.

  • 29.

    William Dalrymple, le Dernier Moghol, Paris, Noir sur Blanc, 2008 (rééd. Paris, Payot 2010).

  • 30.

    Id., Neuf vies. À la recherche du sacré dans l’Inde d’aujourd’hui, Paris, Noir sur Blanc, 2010.

  • 31.

    Interviewé pour un article publié dans Challenges, 23 février 2009.

Ève Charrin

Journaliste pour la presse économique, elle a vécu en Inde et en Belgique. Elle s'intéresse à l’expérience contemporaine de la globalisation, notamment à ses expressions littéraires, et au contraste des imaginaires qui s’y échangent.   Elle a publié L’Inde à l’assaut du monde, Paris, Grasset, 2007 et La Voiture du peuple et le sac Vuitton. L’imaginaire des objets, Paris, Fayard, 2013.…

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