Le programme politique de l’AfD en Saxe-Anhalt
Alors que l’AfD vient de réaliser une percée historique aux élections régionales en Saxe-Anhalt, une question se pose : que ferait-elle si elle poursuivait sa progression et remportait d’autres élections ? Son programme gouvernemental dessine un projet politique inquiétant et radical, fondé sur l’exclusion des étrangers, la remise en cause de certaines libertés et une conception ethnique de l’identité allemande.
Le 6 septembre 2026, le Land1 de Saxe-Anhalt, situé dans l’est de l’Allemagne, va élire son nouveau parlement régional. Le parti Alternative für Deutschland (AfD), que l’Office régional de protection de la Constitution classe comme un mouvement « à l’extrémisme de droite avéré2 » (gesichert rechtsextrem), est crédité d’un peu plus de 40 % des intentions de vote. En fonction des résultats des autres formations politiques, l’AfD pourrait obtenir une majorité de sièges au parlement régional et être ainsi en mesure de former, pour la première fois, un gouvernement de Land.
Le parti AfD se targue d’être « normal », quand bien même il est loin de l’être. C’est ce que démontre le programme électoral de la branche régionale du parti de Saxe-Anhalt. Porté par les sondages, le parti a pris soin de présenter non pas un programme électoral, mais un « programme gouvernemental ». Avec ses 156 pages, ce document se révèle à la fois plus complet et moins édulcoré que les textes officiels auxquels l’AfD avait jusqu’ici habitué son public. Alors que le parti a souvent recours à des formulations consensuelles pour masquer ses ambitions, il ne fait preuve d’une telle prudence qu’en employant le terme controversé de « remigration ». Pour le reste, il adopte un langage cru, laissant transparaître sans détour la nature de son projet politique.
Le modèle vicieux du rejet de l’ambiguïté
La psyché du parti de l’AfD, marquée par une destructivité et un narcissisme blessé, ne tolère aucune ambiguïté. Alors qu’il semble ancrer son programme dans une « normalité » sociale révolue, il détourne ce paradoxe en désignant un ennemi tout trouvé : « L’idéologie malfaisante de ces gauchistes pervers, de ces féministes radicales et de ces individualistes ne se contente pas de saper les conceptions traditionnelles de la famille et des rôles sociétaux, elle va jusqu’à renier et criminaliser des faits biologiques. » Pour que ses visions à tendance apocalyptique fonctionnent, l’AfD a besoin d’un adversaire imaginaire. À l’image du judaïsme mondial d’il y a cent ans, le rôle d’Antéchrist est attribué aujourd’hui à un « empire arc-en-ciel », dont les contours ne sont pas moins flous, et qui exercerait une « domination par un discours public de gauche alternative ».
« Le politiquement correct, la cancel culture, le wokisme et les commandements de l’idéologie arc-en-ciel instaurent une véritable dictature de l’opinion », qui serait sur le point de « se transformer en une dictature sévère basée sur la répression juridique ». Pour étayer ce constat alarmiste, l’AfD s’appuie sur des concepts en apparence anodins empruntés à la Nouvelle droite, tels que celui de « délit d’opinion ». Les sanctions visant l’incitation à la haine et d’autres infractions liées au discours public sont ainsi présentées comme des formes de « censure ». L’analyse de Theodor W. Adorno, issue de ses Études sur la personnalité autoritaire, se confirme ici : « Leurs bavardages sur la dictature du gouvernement ne sont qu’un prétexte pour mettre en place la leur. »
Contrairement à « l’empire arc-en-ciel » que l’AfD élève au rang de puissance apocalyptique, le parti s’efforce de dépeindre aussi bien ses concurrents politiques que le système démocratique comme étant faibles et incompétents. « Il s’agit d’une incapacité à défendre les intérêts de l’Allemagne et d’un penchant obsessionnel à l’automutilation. » Le parti dénonce un « national-masochisme », qui priverait la nation de son essence même. Et qu’ils associent à un prétendu péché originel de l’Allemagne contemporaine : un « travail de mémoire » (Vergangenheitsbewältigung) qualifié de « perpétuation d’une névrose ». Pour l’AfD, le fait de considérer la « fierté nationale comme fondamentalement suspecte » implique que l’« héritage culturel [allemand] se retrouve vidé de sa substance ». Ainsi, la possibilité « de développer une identité nationale stable est mise à mal. Sans force d’affirmation, l’Allemagne reste à la merci de l’influence de l’idéologie arc-en-ciel ».
Jusqu’à présent, ces récits de décadence étaient avant tout l’apanage de complotistes antisémites. En assimilant cette situation à un « trouble de l’identité », l’AfD signe l’un des passages les plus lucides de son pamphlet. Pourtant, ce diagnostic s’applique davantage au parti lui-même qu’au pays. Au lieu de réconcilier un « ego » apparemment abîmé ou tout du moins mis à l’épreuve par les temps modernes, avec cette réalité, il s’est fixé comme objectif de « guérir la souffrance de la nation par une nouvelle politique culturelle patriotique » en rendant « aux Allemands leur confiance en eux ».
L’exclusion en guise de politique
Le programme du parti évoque à plusieurs reprises la disparition ou l’extinction du peuple allemand. L’idée du « grand remplacement », chère aux extrémistes de droite, y trouve même sa place. Pour remédier à la menace supposée d’une urgence démographique (appelée « mort du peuple » par les extrémistes de droite) et mettre fin à « la migration de masse illégale, étrangère et hostile aux autochtones », l’AfD ne recule devant rien. Son programme vise à priver les immigrés et les réfugiés de leurs droits : la section « Immigration et remigration » comprend quarante-trois mesures individuelles, dont certaines sont extrêmement restrictives, faisant fi du droit constitutionnel à l’asile (« Supprimer le droit fondamental à l’asile ! ») et du droit international. Plus les compétences du Land sont limitées, plus les revendications formulées par l’AfD se font ambitieuses. Si le parti se retrouvait confronté à l’épreuve de l’exercice du pouvoir, il pourrait aisément justifier ses échecs en invoquant, à juste titre, les limites des compétences du Land de Saxe-Anhalt. Il lui serait alors facile d’en rejeter la responsabilité sur le « système », c’est-à-dire sur les institutions fédérales et l’Union européenne. Cependant, le cadre fédéral n’empêcherait nullement le Land de faire subir des mesures extrêmement restrictives aux quelques réfugiés qui y résident, conformément à l’objectif poursuivi par une remigration dite « volontaire ».
Ce que l’AfD entend combattre – « l’ennemi arc-en-ciel endogène » et la migration de populations jugées « culturellement étrangères » (kulturfremd) – figure bien dans son programme, sans toutefois que ces notions y soient clairement définies. Le terme kulturfremd sert ainsi de substitut au concept raciste d’« étranger à l’espèce ». Son flou sémantique n’est pas accidentel : il constitue au contraire un marqueur délibérément imprécis, destiné à suggérer davantage qu’à définir. Dans le programme, l’islam n’est explicitement identifié qu’une seule fois comme religion « culturellement étrangère » dont l’influence devrait être réduite. Le registre émotionnel mobilisé est comparable à celui qui entoure la dénonciation de « l’idéologie arc-en-ciel » : il vise surtout à susciter le ressentiment. Employé dans un contexte marqué par la distance affective et l’absence d’empathie, le terme kulturfremd renvoie systématiquement à la migration, vaguement opposée à une immigration supposément compatible, voire « adaptée à l’espèce ». L’AfD laisse ainsi à ses militants le soin d’exprimer ouvertement la haine des étrangers, tandis que son programme se limite à formuler les principes d’une politique d’exclusion menée sans pitié.
La politisation de l’identité ethnique
Une chose dans le programme de l’AfD paraît plus menaçante encore que l’exclusion des étrangers du tissu de la société : les passages dans lesquels ses auteurs exposent le plus ouvertement leurs ambitions, comme la campagne intitulée « Penser allemand ! », dirigée contre la froideur supposée du modernisme du Bauhaus3. Les termes fétiches de cette idéologie ne sont pas choisis au hasard : ils visent à élargir le champ du discours politique en mobilisant des notions chargées symboliquement, telles que le « sacrifice du soldat » (soldatisches Opfer), la « santé du peuple » (Volksgesundheit) ou encore la « germanité » (Deutschtum). Selon l’AfD, ce dernier concept est censé être placé sous la protection du droit pénal, afin que « quiconque qui dénigre publiquement l’État allemand actuel, l’“Allemagne” en tant que structure historico-culturelle, les citoyens allemands et nos symboles nationaux soit condamné à une amende ou à une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à trois ans ». D’une part, cela ouvre précisément la voie à la « dictature de l’opinion » supposée de la gauche « woke ». D’autre part, le terme « Deutschtum » s’inscrit dans la continuité d’une mentalité ethno-nationale qui souhaite le retour à un droit de la nationalité basé sur le « droit du sang ». Cependant, comme le soulignait Hannah Arendt, la dimension ethnique entre nécessairement en tension avec la dimension nationale, c’est-à-dire avec le cadre de l’État-nation moderne ; le territoire de l’unité ethno-nationale devient pour ainsi dire plus flou aux extrémités. En politisant ainsi l’identité allemande, l’AfD franchit les limites du cadre constitutionnel qui a succédé à l’ordre provisoire de l’après-guerre et fondé la République fédérale d’Allemagne.
En politisant ainsi l’identité allemande, l’AfD franchit les limites du cadre constitutionnel.
Depuis la clarification des frontières allemandes consécutive à la réunification et au traité de Moscou de 1990, le recours à une conception exclusivement ethnique de la nation ou du peuple allemand est devenu obsolète au regard du droit constitutionnel. En effet, une identité allemande ne désigne pas une communauté d’origine et de destin qui flotte à travers les siècles et les régions, mais l’ensemble des citoyens d’une structure étatique au territoire clairement défini. En ce sens, les national-égoïstes de l’AfD ne sauraient être considérés comme de véritables défenseurs de l’État-nation moderne, et encore moins d’un État-nation inscrit dans un cadre institutionnel multilatéral ; et sont donc loin d’être des patriotes.
L’identité allemande qu’ils promeuvent ne relève pas seulement d’une réminiscence historique ou d’une construction idéologique abstraite ; elle constitue un marqueur d’identité politique qui conçoit l’État avant tout comme une communauté ethnique, susceptible dès lors de dépasser les frontières actuelles du pays. On pourrait qualifier cette nouvelle forme de fascisme allemand de « germano-poutinisme », en raison de la proximité idéologique avec la Russie qui caractérise particulièrement les sections est-allemandes du parti. Toutefois, l’AfD semble davantage s’inscrire dans le sillage du modèle incarné par Donald Trump, dont l’attitude publique envers le dirigeant du Kremlin relève d’une forme de déférence assumée. Quoi de plus approprié que l’expression « national-masochisme » pour décrire ce rapport paradoxal entre un nationalisme revendiqué et une fascination pour une puissance étrangère ?
Ce texte a été traduit par Jérémie Ricaut, et a été initialement publié dans Blätter für deutsche und internationale Politik.
- 1. Land (pluriel Länder) désigne une division administrative en Allemagne, similaire aux régions en France, ndlr.
- 2. L’Office régional de protection de la Constitution est un service de renseignement allemand dont la mission essentielle est de surveiller les activités contraires à la Constitution de la République fédérale d’Allemagne, ndlr.
- 3. Le Bauhaus est dénoncé par l’extrême droite allemande comme le symbole d’un modernisme jugé abstrait, internationaliste et détaché des traditions esthétiques et culturelles allemandes, ndlr.