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Dans le même numéro

Chômage fictif

novembre 2014

#Divers

Pourquoi le chômage, les chômeurs, sont-ils absents de la fiction française contemporaine ?

Il existe un monde à part, une France parallèle où les chômeurs sont rares. Massivement présent dans la réalité sociale de l’Hexagone, le chômage l’est très peu en effet dans les fictions françaises. De l’autre côté de l’Atlantique, The Ax1 de l’Américain Donald Westlake campe un cadre supérieur qui, licencié de son entreprise, décide d’éliminer physiquement ses concurrents potentiels sur le marché du travail. Mais en France, il ne s’écrit quasiment pas de romans sur le drame de la perte d’emploi – thème plus volontiers abordé au cinéma (The Ax, en français le Couperet, a été adapté à l’écran par Costa-Gavras). Trop trivial, peut-être, le chômage, par rapport à une certaine idée de la littérature ? Il faut se rendre à l’évidence : les écrivains l’ont oublié ; mal à l’aise ou indifférents, ne sachant comment s’y prendre avec une chose pareille, ils ont « fait l’impasse ». Ainsi le sous-emploi se donne-t-il à lire essentiellement comme un phénomène collectif dans les agrégats statistiques, les analyses économiques et sociales – et bien sûr, hors de tout discours, dans le spectacle désolé de certains paysages : cités à la dérive, friches industrielles.

C’est curieux, parce que enfin le chômage est d’abord un drame individuel tissé d’attentes, soulagements, espoirs, angoisses, colères, langueurs, insouciance parfois, autant de sentiments qui semblent offrir abondamment matière à l’écriture. Or non seulement le chômage n’est jamais placé directement au centre du roman – on n’écrit pas de fictions sur la recherche d’emploi – mais, d’une façon générale, les personnages de chômeurs sont rares. Parmi les protagonistes des histoires d’amour, de famille et d’errance, thèmes qui constituent le matériau littéraire privilégié des fictions françaises, pourraient se trouver, incidemment, entre autres figures socioprofessionnelles, des demandeurs d’emploi – même si la trame du récit ne s’organise pas du tout autour de la recherche d’emploi. Ce serait normal, puisque le chômage s’impose comme une réalité envahissante. Assez commode, de surcroît, parce que le chômage, ce cauchemar des Français, ouvre à coup sûr aux écrivains de riches potentialités narratives. Temps inemployé, vide, il offre chez un personnage le cadre social plausible d’une extrême disponibilité aux (més)aventures, aux rencontres, aux errances, et justement, les fictions françaises contemporaines se nourrissent d’errances. Il faut pourtant constater l’absence de pareille figure : sans emploi sur le marché du travail, le chômeur est également inemployé en littérature, exclu de l’imaginaire romanesque, généralement condamné à l’inexistence, même fictive.

Esprit de sérieux

Bien sûr, il existe des exceptions. En voici une, qui confirme la règle suivante : le sujet est difficile, écrasant même quand on le prend au sérieux – et comment ne pas le prendre au sérieux ? De sorte qu’il déborde, s’échappe, et sous couvert de chômage, l’auteur se retrouve à parler de tout autre chose. Ainsi dans les Marchands, pièce écrite et mise en scène par Joël Pommerat2, la culpabilité sociale façonne l’écriture (et la biaise). Pommerat traite le chômage de façon stylisée et poignante, comme une déchéance ontologique : dans un bassin sidérurgique menacé, une ancienne ouvrière au chômage, assise sur sa chaise, seule dans son appartement, vit chaque heure chômée comme un supplice – supplice du temps vide, exclusion pure, nourrie par l’envie qu’inspirent ceux qui partent travailler chaque matin. L’issue est digne d’une tragédie antique : la malheureuse sacrifie son fils adolescent (en le poussant par la fenêtre), suscitant ainsi une mobilisation des médias et des pouvoirs publics et, finalement, la poursuite des activités de l’usine en péril. C’est assez beau, mais presque irréel – notamment le décor, épuré à l’extrême. Condamnation au temps vide, le chômage est présenté ici comme une malédiction d’ordre métaphysique. Pourquoi pas ? Mais alors il faut admettre que cette pièce évoque plus l’angoisse abyssale du vide que le chômage effectivement vécu. Perdre son emploi, suppose Pommerat, transforme le salarié en homme sans qualités.

Nulle attention n’est portée à l’emploi réel du temps vacant. Qu’un chômeur puisse rire et râler, bricoler, envoyer des CV, boire une bière sans tomber dans une ivresse opaque, s’engueuler avec ses voisins, se réconcilier, bosser quelques heures et se faire payer cash, bref, vivre : rien de tel n’entre dans le tableau d’un noir très pur dressé par Pommerat. Lequel n’a visiblement de l’emploi ouvrier, du chômage ouvrier qu’une approche très extérieure, fortement teintée de misérabilisme et aussi d’une certaine condescendance. Car enfin, cette femme n’est-elle pas pathétique, qui souffre de toute son âme de se voir privée d’un travail aliénant et éreintant ? La voici privée non seulement d’un emploi et d’un salaire, mais de toute ressource intérieure – alors que Pommerat, lui, bien sûr, sait transformer son temps libre en pièces de théâtre… Par contraste, sa Réunification des deux Corées donne à voir les différentes facettes de l’amour avec force, originalité et intelligence. D’où il faut conclure deux choses : un, Pommerat connaît mieux l’amour que la classe ouvrière ; deux, une expérience intimement vécue inspire une œuvre plus complexe et plus riche, plus exacte en somme, qu’un phénomène social observé (imaginé) de haut et de loin.

Trou noir

En l’occurrence, il semble que le chômage opère sur l’imaginaire littéraire comme un trou noir dans lequel se dissolvent les personnages et, assez vite, la narration elle-même. En réalité, le vide terrifiant du chômage – tel que représenté dans l’œuvre de Pommerat – n’est que le reflet d’une vacuité exactement jumelle, celle du travail – tel que représenté, là encore, dans les Marchands. Dans cet univers unidimensionnel où tout se définit par rapport à l’usine, le personnage de la chômeuse désespérée est le double abîmé de l’ouvrière éreintée, son écho, sa vérité inavouable.

Pommerat n’est pas le seul à utiliser le chômage comme révélateur efficace d’une affolante vacuité de l’existence, d’une aliénation qui déborde (semble-t-il) la simple question du travail et du non-travail. Des cadres et autres managers, Jérôme Ferrari écrit dans Un Dieu, un animal3 qu’« ils ne sont déjà plus des individus, ils sont les organes provisoires d’un être supérieur ». Organes de leur entreprise bien sûr, mais pas seulement : ils prennent part à un « projet d’une ampleur inimaginable, que personne n’arrivait à saisir dans son ensemble, ni même à nommer, et qui étendait sur tous son règne souverain avec d’autant plus d’autorité qu’il n’avait pas été conçu par un esprit humain ». (Quel est ce monstre : le capitalisme ? le marché ?) Employée modèle d’une agence de recrutement,

Magali ne l’oublie pas, ils ne seront jamais rien d’autre, même s’ils essaient de s’échapper, car un organe coupé est un déchet, pas un individu4.

Travail et non-travail, l’opposition se résout en une équivalence : rouage ou déchet, de toute façon, vous n’existez pas. Binaire, le monde perd tout relief, et c’est en réalité cet aplatissement-là, cet évanouissement contemporain du sens et des individus qui fascine Joël Pommerat et Jérôme Ferrari.

Une réalité concrète

Face à cet abîme, la collection « Raconter la vie » lancée l’an dernier (au Seuil et en ligne5) par Pierre Rosanvallon offre un terrain narratif nouveau. Sans fiction ni surplomb, elle a permis la publication de plusieurs récits où le chômage apparaît comme une réalité concrète et singulière6 – ni agrégat statistique ni drame ontologique.

Mon père s’est mis en disponibilité et recherche un emploi dans la région. Il dénombre aujourd’hui plusieurs centaines de candidatures. Il tient un tableur : jaune pour les relances, rouge pour les refus. Ces candidatures ont donné lieu à plusieurs entretiens qu’il relate avec lassitude. C’est un problème d’expérience. On me dit qu’elle est honorable, mais d’un autre côté, elle reflète mon âge. J’effraie lorsque je postule à des postes subalternes, on me demande carrément si je ne serais pas frustré. Ces réponses sont argumentées et tristement consacrées. Il faut savoir se renouveler. Rester alerte, en quête de dynamisme. Il relativise, c’est un rude exercice d’humilité. Il faut savoir cependant mesurer la progression, et se satisfaire de l’effort7.

De façon significative, le chômage n’apparaît pas dans ce témoignage comme la figure totale de la perte, telle que tracée par Pommerat. La réalité, quand on y prête attention, se révèle plus nuancée, et c’est heureux. Retrait plus ou moins forcé du marché du travail, le chômage se traduit aussi par une reconquête du temps et, paradoxalement… du travail. Il entraîne aussi un retrait volontaire et joyeux (quoique très limité) du marché, à travers l’autoproduction et le troc :

Bien que sans emploi, [mon père] s’affirme hyperactif. Hier, il a aidé un voisin à replanter des pieux pour clôturer un champ, pour les vaches. La semaine dernière, il s’est fait un torticolis en bâchant plusieurs tonnes de paille. L’affaire est lucrative : en échange de cette main-d’œuvre ponctuelle, le voisin fournit le foyer en lait frais. Au printemps mes parents ont accueilli quatre poules. Mon père leur a construit un poulailler à deux étages et a utilisé des chutes d’ardoises pour couvrir le toit. Logées et nourries, les poules sont productives. Lorsque la production excède leur consommation, ils les échangent au voisinage contre des tomates8.

Dans cette collection qui vise à « raconter la société » pour constituer un « Parlement des invisibles », le chômage affleure de façon oblique dans nombre de récits publiés en ligne, mais se trouve rarement au centre de la narration. C’est précisément ce qui fait l’intérêt de ces témoignages où la subjectivité a toute sa part. Après tout, suggèrent-ils, le chômeur n’est qu’une abstraction, une créature de l’Insee, du Bureau international du travail et de Pôle emploi. Réalité parfois obsédante, le chômage ne résume pas une histoire personnelle, jamais, car nul(le) ne s’identifie pleinement à un statut strictement négatif.

Un espoir de libération

Se servir de ce statut pour y échapper – échapper à l’alternative binaire des discours économique et politique : travail ou chômage. C’est ce que réussit très bien le protagoniste des Renards pâles9, de Yannick Haenel, qui passe du désœuvrement solitaire à l’insurrection collective. Ainsi le désœuvrement (ici à moitié choisi, à moitié subi) apparaît comme la première étape d’un processus de libération :

J’ai conscience, en vous décrivant cette période de ma vie, de son étrangeté […]. J’avais très peu d’argent, une allocation chômage qui diminuait chaque mois parce que j’étais négligent et ne remplissais pas les formulaires, mais je me sentais bien dans ce vide.

Travailler, ne pas travailler : pareille alternative est politique, c’est ce dont il faut prendre conscience, suggère Haenel. Un soir d’élection, le narrateur entend à la radio le discours du nouveau président de la République :

Le mot « travail », surtout, revenait : il fallait travailler, travailler de plus en plus, ne faire que travailler […]. Je me disais : il y a ceux qui se tuent au travail, et les autres qui se tuent pour en trouver un – existe-t-il une autre voie ? Dans mon cas, les choses étaient claires : j’avais longtemps trimé en banlieue, puis je m’étais soustrait à cet esclavage, aujourd’hui je ne désirais plus travailler. […] On veut nous faire croire que le travail est la seule façon d’exister, alors qu’il ruine les existences de ceux qui s’y soumettent.

Ni rouage ni déchet : être une personne, c’est autre chose, et c’est justement l’enjeu et l’histoire des Renards pâles. Pourquoi pareil enjeu forme-t-il si rarement la trame des romans contemporains, alors que certainement la question se pose aujourd’hui avec force ? Peut-être parce que les écrivains, à titre personnel, se situent trop loin de cette alternative. S’ils écrivent, c’est qu’ils y ont échappé, et nombre d’entre eux (enseignants, notamment) ne s’y sont jamais confrontés directement. Ou alors, au contraire, le temps de l’écriture – temps perdu, temps rêveur, sans rentabilité évidente – ressemble un peu trop au temps du chômeur pour que cette similitude ne soit pas gênante. Comme le chômeur, l’écrivain fréquente squares, coiffeurs et supermarchés de façon décalée, en l’absence de ceux que l’Insee appelle les « actifs occupés ». Trop loin ou trop proche de l’auteur, la figure du chômeur ? En tout cas, le taux de chômage des personnages de fiction reste remarquablement bas.

  • *.

    Journaliste, auteure de la Course ou la ville (Paris, Le Seuil-Raconter la vie, 2014) et de la Voiture du peuple et le sac Vuitton. L’imaginaire des objets (Paris, Fayard, 2013).

  • 1.

    Donald Westlake, le Couperet, trad. Mona de Pracontal, Paris, Payot & Rivages, 1998.

  • 2.

    Les Marchands, pièce jouée pour la première fois en 2006 au Théâtre national de Strasbourg, reprise à l’Odéon en 2013.

  • 3.

    Jérôme Ferrari, Un Dieu, un animal, Arles, Actes Sud, 2009.

  • 4.

    Ibid.

  • 5.

    raconterlavie.fr

  • 6.

    Léa, Courbes du chômage (http://raconterlavie.fr/recits/courbes-du-chomage/#.VDWkmRZqGSo). Y. B., Je reste donc à la maison (http://raconterlavie.fr/recits/je-reste-donc-a-la-maison/#.VDWliBZqGSo). Ange V., Précaire (http://raconterlavie.fr/recits/precaire/#.VDWmXBZqGSo). Salvi, Un jour, moi aussi j’aurai un travail (http://raconterlavie.fr/recits/un-jour-moi-aussi-j-auraiun/#.VDWm-RZqGSo).

  • 7.

    Léa, Courbes du chômage, op. cit. Longtemps avant, mentionnons aussi Anne Lasserre, Jours chômés, Paris, Flammarion, 1997.

  • 8.

    Léa, Courbes du chômage, op. cit.

  • 9.

    Yannick Haenel, les Renards pâles, Paris, Gallimard, 2013.