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Tunisie : « Liberté, travail, dignité »

février 2011

#Divers

Ce qui se passe en Tunisie depuis le 17 décembre 2010 fait partie de ces événements qui nous réconcilient avec l’humain. Des énergies juvéniles s’expriment pour nourrir la part du sauf dans un corps social corrompu par la malignité du mal. Deux faits ont accéléré la révélation du malaise, lequel n’attendait qu’une opportunité pour exploser.

D’abord Mohammed Bouazizi s’immole par le feu pour protester contre la difficulté d’être et la maltraitance d’une administration cruelle, partisane, sourde, aveugle, vénale. Son acte sacrificiel s’avère christique. Sa mort rédemptrice rachète la communauté et lui apporte le salut. Il s’agit d’une mort porteuse de vie. Sa mère dira trois semaines après l’acte : « Mon fils n’est pas mort pour rien. » Son geste a tellement ému qu’il a libéré les consciences. Aussi s’est-il cristallisé à travers le slogan le plus répété par les dissidents sortis en masse. « Liberté, travail, dignité », clamaient-ils à l’unisson et pacifiquement. Cette scansion trinaire montre que l’expression de l’indignation ne se réduit pas à la seule demande sociale. L’argument économique (qui se manifeste par le mot « travail ») ne constitue pas une fin en soi. Il est la condition de réalisation des deux référents moraux que sont la liberté et la dignité. Cet horizon a donné de la hauteur aux jeunes révoltés, femmes et hommes mêlés. Et nous a rehaussés dans la foulée. Il s’agit vraiment d’une restauration morale.

Ensuite les révélations de WikiLeaks ont contribué à l’affranchissement de la parole. Nombre de citoyens se sont autorisés à rompre l’autocensure intériorisée lorsqu’ils avaient découvert que l’officialité américaine partage leur jugement sur la mafia qui rôde autour du sommet de l’État. Le fait que ces notes confidentielles aient été rendues publiques a conduit beaucoup de citoyens à transgresser l’interdit de parole, à suspendre l’obligation de mutisme et à dénoncer sur l’agora ce qu’ils ruminaient dans l’enceinte des maisons. Bien des voix confient leur détresse face au rapt, à la rançon, au délit, à l’insolence, à l’arrogance, à l’impunité, institués en pratique quotidienne par le clan présidentiel. La parole qu’émet sur la toile la génération du digital restaure en chacun de nous une authenticité ravivant l’appartenance à la Tunisie que de médiocres malfaisants ont assoupie sinon tuée en nous. Nous assistons à une sorte de cure, à une reprise de soi après le viol des âmes. Désormais, il n’est plus possible d’admettre l’inadmissible. L’on ne peut plus s’accommoder de l’intolérable.

Et le pouvoir policier et corrompu a tiré sur cette foule pacifique, digne, mûre. Des images atroces de cadavres criblés par des balles iniques nous parviennent des réseaux qui se sont constitués pour déciller les yeux de l’opinion et tromper urbi et orbi la désinformation organisée.

Les protestataires ne pouvaient se contenter du tout dernier discours présidentiel, celui de jeudi soir, qui annonçait l’arrêt des tirs à balles réelles. Il en était temps. Mais il n’en demeure pas moins que la soixantaine de morts sont des morts en trop. Pour eux nous demandons des comptes.

Le discours prononcé par Ben Ali le jeudi 13 janvier cherchait apparemment l’apaisement. Il semblait exprimer la compréhension de la situation. Il promettait la liberté, le respect du droit, de la constitution, assorti de la décision de ne pas se présenter aux élections présidentielles de 2014. Fallait-il encore attendre plus de trois ans avec les mêmes autistes qui ont usurpé l’État et l’ont corrompu ? En outre, les dissidents irrédentistes ne sont pas amnésiques ; ils ont immédiatement perçu que ce discours ressemblait étrangement à la déclaration du 7 novembre 1987, celle qui annonçait la prise du pouvoir ; ses mots étaient plein de promesses toutes déshonorées. C’est pour cette raison que sans hésitation ce discours a été reçu avec défiance. Les jeunes sur la toile ne cessaient de confirmer leur détermination. Ils ne croyaient pas en une métamorphose soudaine du personnage honni. Ils voyaient dans toute l’opération une ruse grossière qui se confirma lorsqu’on constata comment ce discours a été immédiatement suivi par la mise en scène d’un débat libre sur la chaîne TV7 puis d’un reportage consacré aux manifestations de soi-disant joie et de soutien au discours présidentiel, où nous retrouvons la ridicule et détestable iconographie du régime.

Ben Ali émet des mensonges dans ce discours lorsqu’il dit qu’il n’était pas au courant et qu’il a été trompé. C’est lui en personne qui est responsable du désastre. C’est lui qui est le premier concerné lorsque la corruption est dénoncée. Le passe-droit, la rapine, l’impunité continuent. Le jour même de ce discours, au moment où des jeunes succombaient sous les balles d’une police criminelle, le gendre de Ben Ali, Sakr Materi, conduisait une opération financière de plus d’un milliard de dollars, puisés dans le crédit déposé par les citoyens sur leurs comptes bancaires et leurs épargnes.

J’ai souvenir d’une lettre adressée à Ben Ali en 1994 par dix-huit intellectuels et universitaires (signée notamment par deux de mes collègues, éminents juristes, les professeurs Ali Mezgheni et Iyad Ben Achour) le prévenant de la catastrophe à laquelle conduiraient la désertification de l’espace politique et la fermeture des aires où s’échangent les idées et se confrontent les opinions. Cette lettre a été reçue par l’insulte.

Non, ce président était irréformable. Il devait partir. C’est ce que scandait vendredi matin une dense foule amassée devant le ministère de l’Intérieur, avenue Bourguiba, au cœur de Tunis. Et le voilà en effet parti en fin d’après-midi de ce même jour du 14 janvier. Nous en sommes heureux. Il est rare qu’un désir de justice se réalise devant nos yeux et concrètement sur la scène de l’histoire. Et l’événement est inaugural. C’est, que je sache, la première fois que dans un pays arabe un mouvement de protestation conduit par des citoyens pacifiques parvient à précipiter un autocrate vers sa chute. Le monde a constaté que c’est chose faite. Et les communautés nationales confrontées à leurs tyrans redécouvrent que c’est chose possible. Cette bonne nouvelle qui nous vient de Tunisie devrait constituer une promesse pour les peuples et un cauchemar pour les dictateurs. Surtout en Afrique et dans le monde arabe.