Recep Tayyip Erdoğan lors d’une conférence de presse au sommet de l’Otan, à La Haye, le 25 juin 2025.   Ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas / Flickr
Recep Tayyip Erdoğan lors d’une conférence de presse au sommet de l’Otan, à La Haye, le 25 juin 2025. — Ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas / Flickr

La voie extérieure de la Turquie d’Erdoğan

La Turquie d’Erdoğan s’est imposée sur le plan international comme un partenaire stratégique incontournable. Par sa puissance militaire au sein de l’OTAN et son soutien à Gaza, la puissance turque est un acteur central de la région. Fort de sa politique extérieure, Erdoğan mène pourtant une politique intérieure de plus en plus répressive et conservatrice qui fracture la société turque.


Le président de la République de Turquie, Recep Tayyip Erdoğan, est devenu à la fois un partenaire incontournable sur la scène internationale et le dirigeant autocratique d’un régime de plus en plus répressif et réactionnaire. C’est là le reflet de la position stratégique de la Turquie, dont ses dirigeants savent tirer parti, et des convulsions de la société turque, profondément polarisée par une guerre culturelle qui perdure depuis des décennies, mais aussi ballottée par un capitalisme de connivence et une économie en permanence sur le fil du rasoir.

Ankara conforte son rôle de puissance régionale

La Turquie pèse par sa position au carrefour de l’Europe, de la Mer Noire, du Moyen-Orient et de l’espace post-soviétique. Elle fut un temps mise à l’écart par ses alliés occidentaux, dans la seconde moitié des années 2010, mais sa position de pilier du flanc sud-est de l’OTAN s’est affirmée depuis la guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine et s’est consolidée après le déclenchement de la riposte génocidaire du gouvernement israélien contre l’attaque terroriste du Hamas et la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Dans ce contexte, Erdoğan, qui avait un moment rêvé d’une expansion de la Turquie vers une « profondeur stratégique » censée être héritée de l’Empire ottoman, est revenu au soft power d’une Turquie considérée comme une puissance économique moyenne, mais géopolitiquement centrale. La Turquie se pose actuellement comme une artisane de paix dans la région, tout en développant des exportations de matériel militaire, notamment de drones ; à tel point qu’elle est devenue le onzième pays exportateur d’armes au monde. Dans un contexte de déclin possible de la protection américaine des pays de l’Europe occidentale au sein de l’OTAN, Erdoğan se plaît à affirmer que « la sécurité européenne est impensable sans la Turquie », forte de la deuxième armée terrestre de l’OTAN et de son industrie d’armement en expansion.

Se posant en défenseur engagé de la cause palestinienne et critiquant ouvertement Benyamin Netanyahou, Erdoğan a certes perdu la possibilité de faire jouer un rôle à sa diplomatie et son armée dans l’éventuel programme de stabilisation à Gaza et au sud-Liban. Dans le même temps, la Turquie reste la seule puissance militaire face à Israël dans la région. Les tensions entre les deux pays se sont par ailleurs amplifiées du fait de la volonté de chacun de contrôler l’avenir de la Syrie. Pour le moment, avec sa diplomatie transactionnelle, la Turquie semble conforter son rôle régional avec une base militaire au Qatar et la récente signature de l’accord de défense entre l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie, ainsi qu’une forte présence militaire en Somalie.

En poursuivant une diplomatie d’aubaine, consistant à saisir les opportunités qui se présentent dans le nouveau désordre mondial, cette politique extérieure rencontre une large adhésion dans le pays, y compris dans les sphères de l’opposition (représentant globalement la moitié des électeurs). Il en est de même en ce qui concerne la tension permanente avec la Grèce au sujet de la délimitation des zones économiques exclusives dans la Méditerranée orientale, le statut des îles et des rochers dans la mer Égée ou la question chypriote. Si la politique extérieure d’Erdoğan ne rencontre pas en Turquie une contestation significative, cela ne suffit pas au « sultan républicain » d’obtenir un soutien majoritaire solide sur sa politique intérieure, loin de là.

Une politique intérieure plus contestée

Poursuivant le dessein quasi séculaire de la pensée islamiste en Turquie, le Parti de la justice et du développement (AKP) développe depuis quinze ans une politique de revanche contre le modernisme autoritaire hérité de Mustafa Kemal et de ses successeurs. La mobilisation massive des institutions publiques et privées du sunnisme turc pour « former une jeunesse pieuse et haineuse », selon les propres mots d’Erdoğan, vise aussi à polariser radicalement la société entre « laïcs » et « conservateurs ». Ce qui lui permet de désigner comme des « ennemis de la nation » tous ses opposants, autant ceux qui critiquent sa politique conservatrice agressive que ceux qui dénoncent les multiples malversations juridiques et financières commises sous la houlette de son parti au pouvoir ; notamment l’effacement de la frontière entre les intérêts privés et l’intérêt public.

La posture du « nous » face à « nos ennemis » est aussi mise en scène régulièrement quand les sondages d’opinion révèlent une chute du soutien électoral à Erdoğan et à son parti, notamment à cause d’une politique économique chaotique engendrant une inflation élevée et persistante, une aggravation considérable de l’inégalité des revenus et des patrimoines et une inquiétude permanente au sujet de l’imminence d’une nouvelle crise économique. La répression contre les journalistes, les avocats, les militants des organisations des droits de l’homme, les élus locaux, les militants du parti pro-kurde et les figures démocrates de la société civile s’est accrue, parallèlement à l’usure du soutien exprimé à Erdoğan et à son parti. Comme l’entrée en vigueur du régime hyper-présidentiel en 2018 a mis fin de fait comme de droit à la séparation des pouvoirs, la justice est devenue, bien plus qu’auparavant, le bras armé du pouvoir islamo-nationaliste. Les prisons turques débordent de dizaines de milliers de détenus politiques.

Cet acharnement judiciaire, dûment orchestré par le palais présidentiel, constitue une étape décisive dans la poutinisation de l’erdoganisme.

Réélu une troisième fois en 2023 avec quelques points d’écart, grâce à une alliance formée avec les partis d’extrême droite nationaliste ou islamiste radicale, Erdoğan avait senti le vent tourner dès la fin des années 2010. Aux élections municipales de 2019, l’AKP a perdu les mairies d’Istanbul et d’Ankara, dirigées depuis 1994 par les conservateurs musulmans. Lorsque le nouveau maire élu d’Istanbul, Ekrem Imamoğlu, s’est révélé être un candidat susceptible de remporter la bataille électorale face à Erdoğan, la justice s’est mise en branle immédiatement pour empêcher la possibilité de sa candidature. Avec une victoire plus éclatante de l’opposition aux élections municipales de 2024, le vieux Parti Républicain du Peuple (CHP) – principal parti d’opposition dirigé désormais par une nouvelle équipe plus combative – a commencé à ébranler Erdoğan dans les sondages d’opinion. La réponse du pouvoir a été d’incarcérer plus de trente maires élus du CHP, notamment Ekrem Imamoğlu, et de destituer de la nouvelle équipe dirigeante du CHP à la suite de l’annulation du congrès du parti par la cour d’appel. Cet acharnement judiciaire, dûment orchestré par le palais présidentiel, constitue une étape décisive dans la poutinisation de l’erdoganisme.

Vers une autocratie sultanique ?

C’est dans ce contexte que l’on peut interpréter l’ouverture d’un nouvel épisode de négociation avec le chef historique du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), Abdullah Öcalan, pour aboutir à « une Turquie sans terreur », l’appellation officieuse du processus en cours de dissolution du mouvement kurde et d’abandon de sa lutte armée. Sans un acquis concret ni promesses tangibles en ce qui concerne les revendications des Kurdes de Turquie pour la reconnaissance de leur identité ethnoculturelle, cette nouvelle séquence s’intègre dans une stratégie visant à « fortifier le front intérieur » dans le nouveau désordre mondial, menée par les services secrets turcs parallèlement aux évolutions en cours en Syrie. L’état-major d’Erdoğan attend de ce processus unilatéral le rapprochement d’une partie des Kurdes à l’alliance islamo-nationaliste ou, à défaut, de mettre fin aux alliances entre le CHP et le parti légal pro-kurde passées ces dernières années lors des élections présidentielles et municipales. Les vagues de rafles des organisations féministes et LGBTQIA+ pour « préserver la famille » ou des milieux culturels pour « préserver les valeurs traditionnelles » (c’est-à-dire islamo-conservatrices) sont les autres versants de cette stratégie de « fortification du front intérieur ».

Alors que la justice et les forces de l’ordre bâillonnent ou dispersent l’opposition politique comme culturelle, la prochaine élection présidentielle, prévue au plus tard au printemps 2028, risque fort d’être un moment de basculement total du régime en une autocratie sultanique. La traditionnelle capacité de résilience de la société turque face à cette possible suppression de la légitimité issue des urnes sera-t-elle suffisante ? Difficile de l’assurer, surtout dans cette nouvelle ère où les principes démocratiques universels sont mis de côté au profit des intérêts économiques et géostratégiques.