Le nouveau paysage politique turc
Les élections locales de mars 2024 en Turquie ont vu la pire défaite du parti d’Erdoğan depuis vingt-deux ans. Si l’épuisement de l’erdoganisme permet d’espérer une alternance à l’horizon de 2028, ces élections n’ont rien changé à la concentration du pouvoir dans les mains du président.
Après la confirmation, lors des élections présidentielles et législatives de mai 2023, du maintien de l’hégémonie de Recep Tayyip Erdoğan et de la coalition nationaliste-islamiste, l’Alliance du peuple, les élections locales de mars 2024 ont révélé un tableau politique bien différent. Pour la première fois depuis son arrivée au pouvoir en 2002, le Parti de la justice et du développement (AKP) n’est pas sorti premier d’une élection. Le Parti républicain du peuple (CHP) a devancé son rival avec 34, 5 % des suffrages obtenus aux élections des conseils municipaux et départementaux. Malgré l’engagement personnel du chef de l’État dans la campagne électorale, son parti n’a pas pu regagner les mairies d’Istanbul et d’Ankara (perdues en 2019), mais il a aussi perdu les mairies d’un nombre important de villes, dont certaines étaient considérées comme des fiefs de l’AKP. Par ailleurs, le Parti de l’égalité et de la démocratie des peuples (DEM) a regagné toutes les mairies de la région kurde dont le ministère de l’Intérieur avait dessaisi les élus de ce parti après 2019 et il en a gagné quelques autres en plus. Il s’agit de la pire défaite d’Erdoğan et de son parti au pouvoir depuis vingt-deux ans.
L’épuisement de l’erdoganisme
Qu’est-ce qui explique, dix mois après, un tel changement du paysage politique ? La chute de la popularité de l’AKP ne date pas d’hier. Gagnant les élections sans le soutien d’autres partis jusqu’en 2015, Erdoğan a été obligé, à partir de cette date, de nouer des alliances avec le parti d’extrême droite nationaliste, le Parti d’action nationaliste (MHP), pour gagner, de justesse et avec quelques irrégularités, le référendum de 2017 sur un amendement constitutionnel et se faire réélire comme président en 2018 et en 20231. Sans l’apport de son allié, l’AKP n’a plus de majorité parlementaire depuis 2018. Et, pour gagner les élections de 2023, Erdoğan avait élargi cette alliance au nouveau parti islamiste, créé en 2018 par Fatih Erbakan, le fils de Necmettin Erbakan, fondateur de l’islam politique en Turquie. Or ce nouveau parti s’est retiré de cette alliance pour les élections de mars 2024 et a obtenu un peu moins de 7 % des voix, soit autant d’électeurs qui se sont détournés de l’AKP.
Il s’agit de la pire défaite d’Erdoğan et de son parti au pouvoir depuis vingt-deux ans.
La baisse de la participation, de six points par rapport à 2019 et de dix points par rapport à 2023, a aussi pesé sur les résultats de l’AKP. Les enquêtes montrent qu’environ trois quarts des abstentionnistes avaient voté pour l’AKP en 2023. Le mécontentement d’une partie de l’électorat islamiste de l’AKP, notamment à cause de la crise économique qui a plus particulièrement touché les retraités ces derniers mois et de l’attitude ambivalente de la Turquie dans ses relations avec Israël depuis la guerre à Gaza, semble avoir joué un rôle majeur.
Les mauvais choix d’Erdoğan pour les candidats aux postes de maire dans les grandes villes ont manifestement renforcé le mécontentement de son électorat. Dans une société très polarisée, pour les partisans du pouvoir islamo-nationaliste, il est plus facile, parce que sans risque de bouleversement du pouvoir, d’exprimer sa colère lors des élections locales, ce qui explique les différences de résultats à dix mois d’intervalle.
La mue des sociaux-démocrates
Si l’échec est surtout imputable à l’épuisement progressif de l’erdoganisme, il s’explique aussi par la lente mutation du CHP depuis environ dix ans. Un parti social-démocrate n’avait pas emporté une élection depuis 1989. À partir de 2016, le CHP a commencé à nouer une coalition formelle, l’Alliance de la nation, avec les dissidents du MHP et de l’AKP, ainsi que des alliances informelles avec le Parti démocratique des peuples (HDP, parti pro-kurde de gauche, prédécesseur du DEM). Il avait pu gagner les mairies d’Istanbul et d’Ankara ainsi que quelques villes de province en 2019 grâce à une telle alliance. En 2023, cette stratégie d’alliance n’a pas suffi pour vaincre Erdoğan au second tour ni pour obtenir la majorité au Parlement, mais elle a permis de créer une plus grande fluidité entre les électorats de ces partis, ce qui explique le rassemblement spontané des électeurs autour des candidats du CHP en mars 2024 malgré l’absence d’une coalition formelle. L’électorat laïc-nationaliste s’est regroupé autour du CHP.
Aujourd’hui, les figures les plus populaires de CHP, les maires d’Istanbul et d’Ankara, illustrent bien cette mue. L’un a commencé sa carrière politique dans la droite libérale, l’autre dans l’extrême droite nationaliste. Tous deux sont des croyants pratiquants. L’image traditionnelle du CHP comme un parti laïciste qu’Erdoğan brandit à chaque occasion ne fait plus autant effet. Le CHP tente aujourd’hui d’occuper le centre de l’échiquier politique, comme l’AKP l’avait fait dans les années 2000, en absorbant les électeurs des partis libéraux de droite ou du centre. En adoptant une posture de plus en plus nationaliste et islamiste et en transformant le régime en une autocratie, Erdoğan, pris dans son hubris, a perdu une partie de ces électeurs.
Parmi les cinq partis politiques qui ont recueilli le plus de voix dans les élections depuis 2018, le CHP a été le seul qui a progressé en 2024, notamment grâce aux jeunes et aux femmes. Cette tendance peut continuer si les maires du CHP montrent qu’ils peuvent être aussi bons gestionnaires municipaux que ceux de l’AKP, le népotisme, le clientélisme, la destruction de l’environnement et le gaspillage ostentatoire en moins. Le DEM, de son côté, a pu démontrer qu’il a une assise électorale bien solide dans le pays kurde malgré la dure répression subie depuis 2016.
Tripolarisation
Face à ce tableau un tant soit peu optimiste concernant la possibilité d’une alternance en Turquie à l’horizon de 2028, il faut néanmoins rester prudent. D’abord, les élections locales n’ont pas réduit l’immense pouvoir concentré dans les mains d’Erdoğan2. Le système hyper-présidentiel va continuer à fonctionner et Erdoğan peut espérer attirer les députés de la droite libérale et nationaliste, dont le parti a quasiment disparu de l’échiquier politique au soir des élections du 31 mars 2024. Mais il faut aussi qu’il puisse résoudre la quadrature du cercle dans les quatre années à venir en matière de politique économique, entre la contrainte de l’austérité pour lutter contre l’inflation (qui oscille entre 60 et 80 %) et la nécessité de ménager les classes moyennes urbaines, durement touchées par la perte de leur pouvoir d’achat.
Par ailleurs, la progression de CHP dans le corps électoral ne doit pas cacher la stabilité de la tripolarisation de la Turquie. Quand on additionne les voix obtenues en mars 2024 de tous les partis qui se sont présentés sous la bannière de l’Alliance du peuple autour d’Erdoğan en mai 2023, on constate que l’électorat conservateur islamiste-nationaliste continue à représenter plus de 45 % des voix. Face à celui-ci, l’électorat laïc-nationaliste, dont le CHP constitue le principal parti, arrive en seconde position. Le CHP a donc besoin de l’apport des voix du troisième pôle politique, celui des électeurs de DEM. Or, dans le camp laïc aussi, il existe un fort courant autoritaire et nationaliste, particulièrement face aux revendications de reconnaissance des Kurdes. La manière d’aborder la question kurde par l’AKP et le CHP sera décisive lors des prochaines élections présidentielles.
Aux lendemains des élections locales du 31 mars 2024, le centre de gravité politique de la Turquie a glissé du pôle conservateur et islamiste vers le pôle moderniste et laïc, mais ces deux pôles partagent les mêmes valeurs nationalistes. Pour que l’opposition puisse gagner les élections présidentielles dans quatre ans, il lui faudra obtenir les voix de cinq à six millions d’électeurs qui ont voté pour l’AKP ou se sont abstenus et ne pas perdre dans la foulée une partie de ses électeurs qui restent de fervents nationalistes ou laïcs. C’est un grand défi qui se pose aux dirigeants du CHP.