Erdoğan, août 2022. Crédits : Astro medya Org. Ltd. ŞTİ. via Wikimédia
Erdoğan, août 2022. Crédits : Astro medya Org. Ltd. ŞTİ. via Wikimédia

Les failles de l’erdoganisme

Par électoralisme et pour entretenir son réseau de clientèle, Erdogan s’est lancé dans une frénésie de promotions immobilières et de travaux publics, au mépris de toutes les normes de sécurité. Le grand nombre de victimes engendré par le séisme du 6 février 2023 est la conséquence d’une collusion d’intérêts constante entre les promoteurs immobiliers et les élus locaux..


La Turquie est assise sur une terre qui bouge, plus ou moins fort mais à peu près partout. Des tremblements de terre destructeurs y ont sévi depuis l’Antiquité, rasant parfois à plusieurs reprises des villes anatoliennes entières. Plus récemment, il y a eu plusieurs tremblements de terre meurtriers, notamment en 1999 dans la baie d’Izmit, près d’Istanbul. Ces catastrophes naturelles ont profondément marqué la mémoire collective, mais elles n’ont pas pour autant modifié sensiblement les pratiques de construction ni les politiques publiques. Un conseil municipal dominé par le Parti de la justice et du développement (AKP) dans la région d’Istanbul vota, en 2015, l’effacement du tracé de la faille sismique des cartes du plan d’occupation des sols pour pouvoir accorder l’autorisation de construire une pompe à essence sur cette faille à un de ses partisans. Ce n’est pas un cas isolé…

Pourtant, après les tremblements de terre, les médias et les forces politiques d’opposition désignent toujours les mêmes coupables, notamment les promoteurs immobiliers véreux, les élus locaux qui ferment les yeux pour gagner des voix et toucher des pots-de-vin, les membres du gouvernement… Mais une fois l’émotion retombée, les promesses de « plus jamais ça » sont vite oubliées, la frénésie de construction et de la maximisation de la rente foncière et urbaine reprennent de plus belle. Cette tendance n’est pas nouvelle, mais elle s’est considérablement accélérée lors des vingt et une années de règne sans partage de l’AKP.

Constructions illégales

Avant d’arriver au pouvoir fin 2002, quelques années après le tremblement de terre de la baie d’Izmit, qui avait beaucoup terni la popularité de la coalition gouvernementale sortante, l’AKP et notamment son chef Tayyip Erdoğan s’étaient donné l’image de bâtisseurs ambitieux mais responsables. Pourtant, quelques jours après sa nomination comme Premier ministre en mars 2003, Erdoğan faisait voter au Parlement une « amnistie » pour les constructions sans permis. D’autres amnisties l’ont suivi, vidant de sa substance les nouvelles normes de construction votées en 2007 pour prévenir les conséquences des futurs tremblements de terre. La dernière amnistie, la plus importante, a été votée quelques semaines avant les élections présidentielles et législatives de juin 2018. Elle régularisa le statut d’environ trois millions de constructions illégales contre le règlement d’une simple amende, notamment dans des régions à haut risque sismique. Lors de la campagne des élections municipales de 2019, Tayyip Erdoğan s’enorgueillissait de cette « générosité » de son gouvernement en brandissant le nombre de régularisations effectuées dans chacun de ces départements et demandait les votes pour les candidats de son parti. Une bonne partie des constructions effondrées le 6 février avaient bénéficié de cette amnistie. Quelques semaines avant le dernier tremblement de terre, le Parlement était saisi d’un nouveau projet d’amnistie pour les constructions illégales en vue des élections à venir en mai 2023 !

Clientélisme

Les élections ne sont pas la seule motivation de l’engagement de Tayyip Erdoğan et de son parti en faveur d’une politique frénétique de promotion immobilière et de travaux publics. Cette dernière constitue le cœur du dispositif clientéliste de Tayyip Erdoğan. N’ayant pas de rentes extractives à distribuer, à la différence de la plupart des régimes autoritaires de la région, le pouvoir d’Erdoğan est assis en grande partie sur la création d’occasions de rente par les pouvoirs publics (changements fréquents des plans d’occupation des sols, ouverture à la construction des espaces protégés, grands travaux parfois inutiles…). Ces rentes sont partagées entre quatre bénéficiaires : les politiques au pouvoir, un réseau d’entrepreneurs et de promoteurs, des fonctionnaires partisans et les propriétaires fonciers (personnes physiques, municipalités, Trésor public). Conséquence de cette politique, le nombre d’entreprises opérant dans le secteur de la construction a augmenté de plus de 40 % en Turquie depuis 2010. Selon certaines estimations, le pays disposerait du record mondial d’entrepreneurs en bâtiment par habitant.

La création de la rente foncière complète le partage des bénéfices par l’attribution des marchés publics de BTP. Depuis qu’il est arrivé au pouvoir, Tayyip Erdoğan a fait changer la loi sur les marchés publics cent quatre-vingt-douze fois… Entrée en vigueur en 2003 dans la perspective de l’harmonisation de l’acquis communautaire, cette loi permet à l’AKP et à son chef d’entretenir un réseau de clientèle très large. Les cinq plus grands groupes de BTP de Turquie forment la garde rapprochée économique de Tayyip Erdoğan et raflent la très grande majorité des marchés publics de construction, tout en bénéficiant souvent de la garantie du Trésor, conservant un statut privé pour l’encaissement des bénéfices mais obtenant ainsi un statut public pour le partage du risque.

L’État-AKP

À la veille d’élections cruciales pour le régime d’Erdoğan et l’avenir de la Turquie, le tremblement de terre du 6 février 2023 a révélé les conséquences dramatiques de l’hyper-concentration des pouvoirs dans les mains d’un seul homme et de son cercle proche. Aux retards dans le déploiement des secours, qui ont coûté la vie à des milliers de personnes sous les décombres, et aux cafouillages liés à l’attente des ordres présidentiels pour la moindre décision s’est ajoutée la volonté du pouvoir de se mettre au-devant de la scène, écartant les initiatives de solidarité de la société civile ou confisquant les moyens qu’elles avaient pu recueillir. L’État-AKP a été pris en flagrant délit d’incompétence et d’impréparation, mais aussi de cupidité et d’arrogance. L’erdoganisme a beau faire jouer le rôle de bouc émissaire à une centaine de promoteurs immobiliers, il a du mal à cacher de graves défaillances, dont la chaîne de responsabilités remonte jusqu’à la présidence. Le séisme a également révélé l’ampleur de la marchandisation en Turquie, avec, par exemple, le Croissant rouge qui fonctionne comme une entreprise à but lucratif, vendant le matériel d’aide aux rescapés au lieu de le leur fournir gratuitement.

À quelques mois des élections, cette catastrophe peut coûter le pouvoir à l’AKP et à Tayyip Erdoğan. Déjà relativement affaiblies depuis quelques années face à la formation d’une large coalition d’opposition, leur incurie, leur cupidité et leur arrogance, mises à nu par le tremblement de terre, ont donné un nouvel élan à l’opposition unie autour de Kemal Kılıçdaroğlu, chef du Parti républicain du peuple (CHP). L’élan de solidarité qui a suivi le tremblement de terre a donné un nouveau souffle à l’opposition. Conscient de la difficulté de sa situation, Erdoğan a demandé pardon « pour les retards dans les secours », tout en soutenant que la catastrophe était « un destin, la providence du Dieu ». Il proclamait pourtant dix ans auparavant que « ce n’est pas le tremblement de terre qui tue, mais les bâtiments »…

L’erdoganisme a beau faire jouer le rôle de bouc émissaire à une centaine de promoteurs immobiliers, il a du mal à cacher de graves défaillances, dont la chaîne de responsabilités remonte jusqu’à la présidence.

Erdoğan avait considéré que le coup d’État avorté de juillet 2016 était « un don de Dieu » pour avancer plus vite dans son projet de présidentialisation du régime. Le tremblement de terre, à quelques mois d’une échéance électorale, est-elle pour lui une malédiction divine, non pour les dizaines de milliers de victimes, mais pour lui et son régime ?