La victoire d’Erdoğan
Pour assurer sa réélection pour un troisième mandat comme président de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan a dû faire alliance avec l’extrême droite nationale et religieuse. Dans ce contexte de crispation des forces politiques, la corruption joue un rôle clé, de telle sorte que c’est peut-être la situation économique qui décidera de l’avenir de ce régime.
Les élections présidentielles et législatives qui ont eu lieu en Turquie en mai 2023 avaient pris un caractère référendaire. Les électeurs se sont massivement mobilisés pour voter, selon une logique plébiscitaire, « oui » ou « non » à la poursuite du règne de Recep Tayyip Erdoğan et du régime autocratique mis en place suite aux amendements constitutionnels de 2017. La réponse fut nette, sans manifester pour autant une adhésion écrasante à l’homme fort de la « nouvelle Turquie ». Erdoğan a été élu avec 52 % des voix au second tour, et la coalition que son Parti de la justice et du développement (AKP) a établie avec des partis d’extrême droite nationaliste et religieuse a pu garder la majorité parlementaire.
Vers l’extrême droite
Élu une troisième fois président de la République, malgré une disposition constitutionnelle qui limite à deux les mandats présidentiels, Erdoğan est désormais l’homme politique qui est resté le plus longtemps et sans discontinuité au pouvoir dans l’histoire de la république de Turquie. Il a été Premier ministre entre 2003 et 2014 et élu, au suffrage universel, président de la République en 2014, et réélu depuis à la tête d’un régime devenu autocratique. Il a désormais cinq années devant lui pour consolider les assises institutionnelles de ce régime, approfondir la fusion de l’État, de l’AKP et de sa personne, et renforcer l’hégémonie culturelle islamo-nationaliste.
Cette victoire électorale a de nouveau montré la profondeur et la stabilité de la division de la Turquie en deux camps de tailles très proches. Erdoğan a gagné les trois élections présidentielles (2014, 2018 et 2023) et le référendum d’amendement constitutionnel (2017) avec des scores qui oscillent autour de 51-52 % des voix. Il parvient à garder, contre vents et marées, sa base électorale, mais il n’arrive pas non plus à gagner la confiance d’une partie du camp d’en face. Il en va de même pour l’opposition. Malgré cette stabilité globale, les forces en présence connaissent des recompositions et des transferts sans basculement significatif.
Du côté d’Erdoğan et de son parti, on constate que, depuis la tentative du coup d’État de 2016, l’obtention de la majorité nécessite désormais d’établir des alliances. Erdoğan s’est tourné vers l’extrême droite nationaliste : l’alliance populaire avec le Parti du mouvement nationaliste (MHP) lui a d’abord permis de gagner, avec quelques manipulations électorales, le référendum constitutionnel de 2017, puis d’être réélu au premier tour en 2018 et, malgré la chute des voix de l’AKP, de conserver une majorité au Parlement. Lors des élections de 2023, il a été obligé d’élargir cette alliance à deux petits partis d’extrême droite, l’un intégriste sunnite turc, l’autre intégriste sunnite et nationaliste kurde.
Le centre de gravité politique de l’erdoganisme a encore glissé vers l’extrême droite islamo-nationaliste.
Désormais, le centre de gravité politique de l’erdoganisme a encore glissé vers l’extrême droite islamo-nationaliste. La guerre culturelle risque de s’accentuer sur les droits des femmes, les questions de genre et d’identité sexuelle, avec un regain de la censure morale et une présence plus massive de la direction des Affaires religieuses dans l’encadrement de la jeunesse, notamment dans les écoles.
Islamisme et clientélisme
L’erdoganisme parachève le projet des militaires qui avaient pris le pouvoir par un coup d’État en 1980. Ce projet autoritaire et national-conservateur cherchait à réaliser une synthèse entre l’identité turque et l’identité musulmane, et à placer l’islam politique sous le patronage du nationalisme turc pour faire barrage aux mouvements sociaux de gauche et neutraliser le mouvement politique kurde. Avec l’erdoganisme, ce projet est déployé avec plus de vigueur à partir des années 2010 mais, cette fois, avec le nationalisme sous le patronage de l’islam sunnite. Cette idéologie est renforcée par le clientélisme, l’affairisme et le népotisme de l’AKP. Avec onze millions d’adhérents, ce parti fonctionne comme une puissante pompe à réseaux clientélistes.
La formation du Parti-État et la transformation du Parti en entreprise personnelle d’Erdoğan ont permis de changer les instruments de la politique sociale en dons octroyés par le chef de l’État et l’AKP. Les couches populaires qui en bénéficient craignent ainsi leur remise en cause en cas de changement du pouvoir, ce qui explique en partie le maintien du soutien électoral à Erdoğan (moins à l’AKP) dans les régions détruites par les tremblements de terre de février 2023. À côté des aides distribuées tardivement mais perçues comme des largesses du Parti-État, l’image de bâtisseur d’Erdoğan a pu rendre crédible, aux yeux des populations sinistrées, la promesse de « construire 650 000 logements en un an ».
Enfin, cette idéologie islamo-nationaliste se nourrit aussi, aux yeux d’une large partie de la population, d’un ressentiment envers les puissances occidentales, qu’Erdoğan et ses porte-parole entretiennent savamment en glorifiant le passé impérial et les exploits diplomatico-militaires actuels, qu’ils soient réels ou inventés. Dans son discours d’investiture, la qualification par Erdoğan de la politique étrangère actuelle de la Turquie d’« anti-impérialiste » en dit long.
Un troisième tour
Reste, néanmoins, un troisième tour électoral. Lors de sa première prise de parole après le scrutin de mai 2023, Erdoğan a exprimé que le nouvel objectif de son parti est de reconquérir la direction des grandes villes perdues en 2019, notamment celle d’Istanbul. Au-delà du prestige, ces municipalités ont été les pièces maîtresses de la machinerie clientéliste de l’AKP. La corruption généralisée dans les attributions de marchés est manifeste, mais ne semble pas ébranler outre mesure l’électorat islamo-nationaliste, qui considère qu’« entre deux maux, il faut choisir le moindre », c’est-à-dire choisir la corruption plutôt que l’alternance politique. Par ailleurs, la perception d’une corruption « positive » – qui s’exprime par la formule : « Ce sont des voleurs, mais ils tiennent leurs promesses » – joue aussi un rôle dans le maintien de la confiance de l’électorat conservateur-nationaliste à Erdoğan.
La Turquie s’est donc engagée sur la voie de la consolidation d’un régime autocratique : le président est à la fois le chef de l’État, du gouvernement et du parti majoritaire. La disparition de fait de la séparation des pouvoirs s’accompagne d’un contrôle massif des médias et de la soumission de la justice au pouvoir présidentiel. Avec la logique de l’État sécuritaire, qui réduit toute revendication politique des Kurdes à du « terrorisme », l’erdoganisme parvient également à semer le trouble dans une opposition tiraillée entre son besoin d’un soutien kurde et son nationalisme ethnique atavique.
Dans un avenir proche, la seule discontinuité pourrait venir du domaine économique. Devant l’ampleur de la crise, dont la politique économique imposée par le chef de l’État est la principale responsable, on pourrait assister à un retour timide à des pratiques plus orthodoxes en matières monétaire et financière, mais les élections municipales à venir favoriseront sans doute le maintien du clientélisme.
Avec le centième anniversaire de la proclamation de la république de Turquie en octobre 2023, la Turquie s’engage dans une séquence d’autocratie islamo-nationaliste plébiscitaire. Survivra-t-elle à Erdoğan ? L’erdoganisme peut-il devenir un caractère durable de la république de Turquie ? La nouvelle Turquie d’Erdoğan, glissant vers une autocratie nationale-religieuse, a réussi à gagner et à conserver le soutien de la moitié de la société turque. L’autre moitié de la Turquie parviendra-t-elle à convaincre que l’alternance politique n’est pas un mal et qu’à choisir entre deux maux, la démocratie est un moindre mal que l’autocratie ?