Des sociétés brutalisées. Entretien
Entretien avec Ahmet Insel et Salam Kawakibi
L’insurrection syrienne contre la dictature a été réprimée dans le sang. L’opposition, loin de s’organiser, est récupérée par un discours religieux. La crise syrienne est compliquée par la guerre civile larvée qui sévit en Turquie et par la démission de l’Europe. Il y a pourtant une vitalité de la société civile syrienne.
Esprit — Cinq ans après les printemps arabes de 2011 et le début de la guerre en Syrie, comment est-on passé d’une dynamique révolutionnaire à un état généralisé de violence et de fragmentation, non seulement en Syrie mais dans toute la région ? Celles-ci s’observent-elles partout de la même façon ? Comment se compare la situation au Yémen et en Libye, en Syrie et par extension en Irak, ou encore au Liban ?
Ahmet Insel – En 2011, avec les événements en Tunisie et leur propagation très rapide en Égypte, au Yémen, puis en Libye et plus tardivement en Syrie, on a cherché comment qualifier ces mouvements. Le terme de « printemps », qui s’est imposé en référence aux révolutions européenne de 1848, n’est peut-être pas si inapproprié, si on se rappelle tout ce qui s’est passé après 1848, y compris le retour de la guerre. Il s’agit avant tout d’une vague d’insurrections contre la dictature. Ces mouvements se distinguent en cela de précédents épisodes de révolte, en Tunisie ou ailleurs, comme le mouvement des Frères musulmans en Syrie en 1982 ou les réactions de protestation à la mise en place de politiques néolibérales vers la fin des années 1980. En 2011, il existe une part de motifs économiques : après tout, le jeune garçon qui s’est immolé en Tunisie l’a fait pour des considérations économiques. Mais dans sa démarche, il y avait une seconde dimension qui était la honte, l’indignation. Parce que non seulement on lui avait piqué son gagne-pain mais aussi, on l’avait giflé. C’est cette violence du pouvoir, devenue proprement insupportable, qui a déterminé l’insurrection tunisienne. Cette indignation vis-à-vis des dictateurs – Ben Ali, Moubarak, Assad… – était constitutive d’un nouveau fait. La difficulté est que, comme la plupart des indignations, elle n’institue pas. C’est là toute la différence entre un pays comme la Tunisie, où les manifestations ont pu être accompagnées par des institutions de la société civile capables de canaliser les mouvements d’indignation et d’obtenir des résultats plutôt satisfaisants, sans être parfaits, et des pays totalement désincarnés institutionnellement, où l’indignation n’arrive pas à s’instituer, comme en Égypte ou en Libye. Alors cette colère devient destructrice. Ce que j’ai appris en comparant ces quatre pays – la Libye est dans une situation pire que la Syrie, qui dispose encore d’une structure institutionnelle, où les fonctionnaires sont toujours payés et où les écoles fonctionnent encore – c’est que l’indignation, la colère peuvent être constitutives d’un moment nouveau et historique mais on ne peut pas instituer simplement avec la colère, sous peine de déboucher sur le chaos.
Salam Kawakibi – Pour bien comprendre la révolte de 2011 en Syrie, il faut remonter aux années 1980. Plusieurs mouvements contestataires ont alors été réprimés dans le sang, notamment entre 1980 et 1982, faisant des milliers de morts et marquant l’instauration d’une culture de la peur. Ce choc des années 1980, qui a amené Michel Seurat à écrire son livre-phare sur l’État de barbarie1, a marqué la vie de milliers de personnes. On en a peu parlé en Occident, parce que le régime syrien était alors considéré comme un allié efficace, et parce qu’on ne disposait pas des outils de communication qui ont permis de relayer les mouvements plus récents. Après ces événements, il a fallu attendre vingt ans pour que certains intellectuels syriens osent à nouveau faire entendre leur voix, à l’arrivée au pouvoir d’Assad fils. On a parlé alors du « printemps de Damas », dix ans avant le mouvement des printemps arabes… Mais le « printemps de Damas » a encore une fois été réprimé, et ses initiateurs emprisonnés, ce qui n’a pas empêché une certaine élite de refaire une tentative dans les années 2004-2005, avec la déclaration de Damas pour le changement démocratique. Il n’était pas question alors de renverser le pouvoir, mais de réformer les institutions et l’économie. Simplement, vu la structure du pouvoir, le président avait bien compris que la moindre réforme mettrait l’avenir du régime en danger, ce qui a conduit à une deuxième vague d’arrestations en 2006.
Les espoirs investis dans la passation de pouvoir de Hafez el-Assad à son fils Bachar se sont avérés très mal fondés. On croyait qu’il allait ouvrir l’espace public, réformer, rendre un peu d’âme à la société civile syrienne, quasiment anéantie depuis l’union avec l’Égypte en 1958. Il faut voir que depuis les années 1970, la Syrie a fonctionné non plus comme un État simplement policier ou militaire, mais comme une véritable « sécuritocratie ». Les services de sécurité y détiennent tout le pouvoir, y compris sur l’armée, et bien entendu l’ensemble de la société. C’est un calque du modèle nord-coréen, avec des organisations populaires qui encadrent l’ensemble de la société, les élites du parti Baas, les enfants à l’école qui deviennent des instruments de délation de leurs parents et de tout leur entourage, ce qui se poursuit ensuite avec les étudiants et les universitaires… Toute la société était encadrée de manière très efficace. C’est pourquoi le président Assad disait à la presse occidentale, à la veille de la révolution syrienne, qu’il était presque impossible que le « printemps arabe » trouve des échos en Syrie, parce qu’il était sûr de l’efficacité de ses services de renseignement.
Le printemps arabe est pourtant arrivé, et bien qu’on ait entendu toutes sortes de théories du complot selon lesquelles il aurait été fomenté par des puissances étrangères, il s’agissait d’une révolte authentique, dont les moteurs étaient à la fois politiques et économiques. Hafez el-Assad avait développé un système de corruption très performant, mais ce dernier était destiné à servir les appareils politiques de l’État. Avec Bachar, les choses se sont inversées : l’État, les services et tous les outils militaires ou sécuritaires sont mis au service de la corruption. Assad père avait soi-disant adopté le système socialiste mais en réalité développé le capitalisme d’État et redistribué une partie de la rente par l’emploi de centaines de milliers de fonctionnaires, pour absorber la classe moyenne et pouvoir mieux la contrôler. Assad fils arrive avec des idées libérales, et il engage la privatisation de plusieurs secteurs au bénéfice exclusif de sa famille. Soixante pour cent du secteur privé était sous le contrôle de son entourage et le reste devait fonctionner selon ses règles : le secteur bancaire, le tourisme, les télécoms ou encore les transports. À cela s’ajoute une gestion catastrophique du secteur agraire, qui s’est accompagnée d’une sécheresse très forte dans les années 2005-2007. Des centaines de milliers de personnes ont dû quitter leur ville dans le nord-est de la Syrie – la zone désormais contrôlée par l’État islamique – pour aller vivre dans des bidonvilles autour des grandes villes comme Alep, Damas, ou Homs. Des bidonvilles complètement anarchiques, sans école, sans services de santé, sans route, sans électricité, sans eau, qui comptent pour beaucoup dans la création de ces zones de frustration, économiques d’abord, et qui deviennent politiques.
Lorsque la révolte populaire a démarré en mars 2011, il s’agissait d’un mouvement pacifique. Mais le régime, profitant d’autres expériences arabes et notamment algériennes, a compris qu’il ne pourrait pas faire face à un mouvement politique pacifique avec des revendications claires et une légitimité au moins morale. Alors le recours à la force a été très rapide, ce qui a donné lieu à des centaines de morts et à un mouvement de défections au sein de l’armée. La militarisation de la révolution syrienne est alors devenue inévitable, et elle a été encouragée par le régime. Il faut dire également que l’opposition politique syrienne a mal géré ce début de militarisation, et n’a pas pu l’encadrer, faute d’expérience. Il n’y a jamais eu en Syrie d’opposition organisée, à cause de ce système sécuritaire : simplement des opposants éparpillés sans possibilités de coordonner leurs actions ou de se faire confiance, tant la culture de la délation et de la peur est installée. Ils se sont retrouvés tout d’un coup responsables d’un mouvement populaire avec sa dynamique propre, témoignant d’une coupure entre l’élite et la population. Les manifestants étaient pour la plupart des gens simples, sans formation, des jeunes peu informés sur la vie publique, qui ont compris à un moment donné que leur avenir était complètement bloqué. Cette coupure entre les opposants traditionnels et une nouvelle génération de leaders populaires est aussi l’un des traits marquants de la révolution syrienne.
Peut-on refaire la chronologie de cette première année en Syrie ? Quels ont été les points tournants, les étapes dans le durcissement et la confessionnalisation du conflit ?
A. Insel – Je m’interroge sur la responsabilité collective des puissances occidentales, pas seulement de la Turquie. L’insurrection syrienne au départ n’était pas complètement pacifique – des soldats ont été lynchés, par exemple – mais il s’agissait d’une sorte de dissidence non armée. C’est l’introduction des armes dans les mains des insurgés qui a fait basculer cette dynamique susceptible de renverser Bachar el-Assad, ou de créer un mouvement au sein du parti Baas. Il n’a pas été possible de liquider le clan tout en gardant les institutions, à partir du moment où l’insurrection a été armée et qu’on est passé au stade de la guerre, contrairement à la Tunisie où on a pu rebâtir une situation de négociation immédiatement. Une fois qu’on est dans le conflit armé, le processus est tout à fait différent. Les Émirats du Golfe et l’Arabie saoudite ont livré via la Turquie et la Jordanie des armes à une partie des Frères musulmans. Les pays occidentaux ont également livré des armes aux insurgés. Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, disait en mars 2013 que « la levée de l’embargo [sur les armes] est la seule solution à la crise syrienne ». Il est vrai que l’armée de Bachar tuait massivement les insurgés et, à défaut de pouvoir les protéger directement – après l’intervention occidentale en Libye, les puissances occidentales ne voulaient plus intervenir elles-mêmes –, il fallait les aider pour qu’ils puissent se défendre. Au lieu de livrer directement la guerre, ces pays ont décidé de mener une guerre par procuration, ce qui nécessite que les mandataires soient armés.
S. Kawakibi – Je voudrais quand même signaler tout ce qui a été bâti sur le tas dans les premiers temps de la révolution. Les Syriens ont pu développer des pratiques politiques à tous les niveaux, apprises non pas dans la vie politique normale ou dans les manuels, mais en période de guerre. Je cite souvent l’exemple de l’élection des conseils locaux : il n’y avait jamais eu d’élections, il n’y avait même pas besoin de les truquer : on décidait simplement qui allait être maire, qui allait être député. Maintenant, ces gens sans formation ni initiation à la politique moderne ont réussi à se réunir, à choisir leurs représentants et à les élire. Relativement à ce qui se passait avant, c’est vraiment une révolution. Et cela s’étend aussi au champ médiatique. La Syrie n’a connu que des médias officiels de propagande pure et dure. Depuis cinq ans maintenant, on a vu l’émergence de plusieurs dizaines de revues, de radios et de télévisions qui ont permis aux Syriens, notamment aux jeunes, d’avoir leur espace d’expression. Le journalisme en Syrie était le secteur le plus contrôlé par la sécurité, et maintenant c’est un journalisme très citoyen, où il y a tout et n’importe quoi mais aussi du potentiel pour reconstruire le débat public. Les conseils locaux, l’apprentissage d’une vie relativement démocratique et l’action médiatique ont quand même émergé grâce à cette expérience très douloureuse.
Les choses ont basculé lorsqu’on a dépassé les 5 000 morts, au cours de la première année du conflit. Au début des manifestations, les gens scandaient : « Uni ! Uni ! Le peuple est uni ! » ou encore « L’amende mais pas l’humiliation ! » Avec le pourrissement de la situation, l’intervention des forces obscures de l’État islamique et la désespérance de la majorité des jeunes, on a commencé à entendre « Il ne nous reste que toi Dieu ! », un slogan jamais prononcé dans les premiers mois de la révolution. L’armée libre, lorsqu’elle a été créée, devait simplement protéger les manifestations, sans chercher à conquérir quoi que ce soit ou à faire la guerre à l’armée nationale. Il y a même eu un « vendredi des protecteurs de la nation » (le nom de l’armée en Syrie), pendant lequel on invitait l’armée nationale à se positionner auprès du peuple. Les premiers groupes rebelles – hormis l’État islamique – n’avaient rien d’idéologique, il s’agissait plutôt de gens qui choisissaient le maquis pour protéger ou venger leurs proches ou leur famille. C’est plus tard qu’ils ont été récupérés par un discours plus ou moins religieux, qui rassure et réconforte. Il faut aussi mentionner le besoin économique. Comme l’armée libre n’a jamais été soutenue par qui que ce soit, elle s’est retrouvée avec très peu de moyens et les groupes islamiques ont commencé à recruter en son sein. Ils avaient besoin de se nourrir, de se loger, de faire vivre leur famille. Tous les acteurs qui portent une idéologie extrémiste, et en premier lieu les fondations du Golfe, ont profité de ce vide pour s’y engouffrer avec leur propre agenda. À la racine de tout cela, malgré tout, reste la volonté des Syriens d’en finir avec quarante-trois ans de totalitarisme. Au moment de la trêve du 27 février 2016, l’espace public a tout de suite été réinvesti, et on a vu refleurir les slogans des premiers mois de la révolution. Les fondements sont toujours là : il suffit d’un peu de calme, de cesser les bombardements et la guerre aérienne, pour retrouver le projet politique.
L’évolution du conflit s’explique donc aussi par l’intervention, ou l’absence d’intervention, de puissances extérieures. Comment évaluer le rôle de l’Europe et des États-Unis, mais aussi des puissances voisines de la Syrie – Arabie saoudite, Iran, Turquie – dans l’extension et la complexification du conflit ?
S. Kawakibi – Il ne faudrait pas rêver et penser que des pays comme l’Arabie saoudite ou le Qatar ont soutenu une composante de la révolution syrienne pour instaurer la démocratie. L’Arabie saoudite a vu en Syrie dès le début une possibilité de freiner l’Iran, qui a toujours été proche d’Assad père et qui l’a utilisé pour marchander avec les pays du Golfe. Bachar el-Assad a pris le relais, mais avec une gestion moins fine des relations. Le père a su prendre l’argent et la reconnaissance des deux partis tandis que le fils a déséquilibré ces relations en faveur de l’Iran, devenu un facteur très dominant en Syrie. Quand il y a eu cette occasion d’intervenir pour stopper les ambitions iraniennes, les Saoudiens n’ont donc pas hésité. Cette intervention saoudienne a contribué à changer la nature et les objectifs des groupes rebelles, avec l’aval des Américains qui n’ont jamais voulu se mêler de l’affaire syrienne, ni politiquement ni militairement.
A. Insel – Il faut quand même rappeler, à ce sujet, que l’évolution en Syrie aurait été très différente si l’intervention américaine n’avait pas totalement détruit la société irakienne. La Tunisie n’était pas sous l’influence de cette déflagration irakienne, mais la Syrie l’était totalement, ce qui explique la tournure imprévisible et dramatique des événements. La responsabilité en revient bien sûr au Baas irakien mais aussi et surtout aux néoconservateurs américains, non seulement parce qu’ils sont intervenus en Irak mais surtout parce qu’une fois la guerre gagnée, ils ont liquidé la totalité de l’État irakien, tous les fonctionnaires, toute l’armée. Nous subissons les conséquences de cette implosion phénoménale, y compris avec l’État islamique. D’une certaine manière, si les Occidentaux ont à peu près acquis l’idée que la sortie de la guerre en Syrie se fera avec le clan Baas, c’est parce qu’ils ont compris qu’il ne faut pas liquider l’État syrien dans un processus de paix et une situation post-conflictuelle. Quant à la Turquie, jusqu’en 2012, sa diplomatie a été très proche des celle des Occidentaux ; mais elle porte aussi une responsabilité propre, liée à sa nostalgie de l’Empire ottoman.
Le gouvernement Erdogan et l’Akp ont pris position massivement et aveuglément du côté des Frères musulmans, comme on l’a bien vu en Égypte, où les conseillers turcs étaient quasiment devenus des sherpas du gouvernement Morsi. La Turquie était donnée comme le grand frère qui pourrait guider et protéger les transitions. En 2010, lorsque la Turquie assurait le secrétariat d’une organisation de l’Onu pour les pays les moins avancés, Davutoglu avait utilisé une expression qui me semble être la clef de cet engagement de la Turquie dans les pays en développement, dont le dessein est à la fois commercial et idéologique. Il voyait la Turquie comme « le pays du Sud le plus entré dans le Nord », ce qui est factuellement juste : comme membre de l’Otan, de l’Ocde, du Conseil de l’Europe, et candidat à l’adhésion européenne, la Turquie occupe une place à laquelle ne peut prétendre aucun autre pays du Sud. Le gouvernement Akp était à son zénith au niveau international au moment des printemps arabes, Erdogan figurait en couverture de Time Magazine comme leader de l’année, et ils étaient un peu dans l’ivresse de cette situation. Ils ont cru qu’ils devenaient, dans le langage de Davutoglu, la puissance régionale, une puissance pivot de la région, à la fois stabilisateur par sa présence et régulateur par ses capacités d’intervention. Via les Frères musulmans, ils ont pensé développer une zone d’islam prétendument modéré, avec des répliques de l’Akp en Syrie, en Égypte ou en Libye, ou en Tunisie avec Ennahda. Or cette politique a connu des déconvenues. Après le coup d’État en Égypte, les relations diplomatiques ont été rompues entre les deux pays. Mais ce grand projet s’est poursuivi sur le terrain syrien.
Vous allez donc dans le sens d’une lecture confessionnelle de l’aggravation du conflit. Au début des mouvements révolutionnaires de 2011, cette donnée confessionnelle était-elle déjà présente ?
A. Insel – Désormais, on est obligé de penser en termes confessionnels si on veut rétablir un tant soit peu la paix sociale en Syrie. Contrairement à l’Égypte ou à la Tunisie, la Syrie est un pays très hétérogène : il y a des Arabes sunnites qui constituent la majorité mais aussi des Arabes alaouites qui sont différents des chiites arabes d’Irak, des Arabes de rite grec orthodoxe, des maronites, des Chaldéens, des Druzes, des Arméniens, des Turkmènes soit chiites soit sunnites, des Circassiens, donc une très grande diversité. Le parti Baas et particulièrement la famille Assad étaient devenus maîtres dans la gestion du point d’équilibre de cette diversité. Et la diplomatie turque s’est fourvoyée massivement, le regard toujours tourné vers l’Occident, sous-estimant cette capacité à jongler sur l’hétérogénéité qui n’est pas linguistique, puisque tout le monde quasiment parle arabe, mais ethno-confessionnelle. L’hétérogénéité prend forme principalement à partir de la différence confessionnelle et il n’est pas étonnant que Bachar ait libéré les prisonniers djihadistes dès novembre 2011, jouant la carte d’une confessionnalisation de l’opposition. Pendant un certain temps, les conflits entre les forces syriennes et les djihadistes seront d’ailleurs plutôt symboliques.
S. Kawakibi – La société syrienne a toujours été conservatrice mais elle n’a jamais été une société radicale, même dans les pires moments pendant l’Empire ottoman. Le radicalisme n’a jamais eu d’assise dans cette société mais le conservatisme, chez les chrétiens comme chez les musulmans, était bel et bien présent. Ainsi l’État-nation qui s’est mis en place après l’évacuation des forces françaises dans les années 1940 n’a jamais réussi à construire la citoyenneté syrienne. Même si le Baas est arrivé avec un projet modernisateur, il n’a jamais cherché à unifier les Syriens dans l’ensemble de leurs composantes ethniques et religieuses dans une nation à laquelle ils se sentiraient tous appartenir. Ce qui ne veut pas dire que l’appartenance à la Syrie est faible, mais que les régimes politiques ont savamment entretenu la division de la société entre communautés pour mieux régner, en privilégiant une communauté contre l’autre pour pouvoir ensuite, comme ce qui se passe actuellement avec les chrétiens, leur faire peur et montrer que la protection provient du seul régime. Il existe aussi une part de fantasme chez les Européens qui ont défini ces régimes comme des régimes laïcs. La laïcité nécessite la démocratie, or ces pays n’ont jamais été démocratiques. Le régime en Syrie a toujours combattu les idées éclairées et réformistes, jugeant préférable de laisser les gens dans l’obscurantisme pour mieux les dominer. Malheureusement ces pratiques ont porté leurs fruits : la société a été fragmentée bien avant la révolution. L’appartenance tribale, régionale, communautaire, confessionnelle, religieuse est devenue plus importante que l’appartenance nationale et cela ne dérangeait pas du tout le pouvoir central, conforté dans sa gestion de l’espace public.
Il faut aussi déconstruire un mythe très répandu en Occident au sujet du pouvoir alaouite en Syrie. On a affaire à une minorité du pouvoir plus qu’au pouvoir d’une minorité. La minorité peut être composée de sunnites, d’Alaouites, de chrétiens, ou de Druzes, qui prêtent allégeance à ce pouvoir. Ils sont minoritaires dans l’espace politique mais pas issus d’une seule minorité pour autant. La bourgeoisie parasitaire sunnite de Damas et d’Alep, par exemple, soutient le régime parce qu’elle a profité de la corruption, de la contrebande et des marchés publics pendant des années, et elle dépend complètement de la pérennité de ce système. On a tendance aussi, en Occident, à donner trop d’importance à la question des minorités. Des députés français de droite se sont rendus à Damas au mois de mars pour témoigner leur soutien aux chrétiens d’Orient. Or les chrétiens ne sont pas plus menacés que les musulmans : tous ceux qui n’adhèrent pas à la pensée éradicatrice de Daech sont menacés et tous ceux qui n’acceptent pas la mainmise et la répression sanguinaire du régime le sont également. Les Syriens dans leur ensemble, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, sont pris entre deux feux. Il suffit de regarder les chiffres pour comprendre que la majorité des victimes proviennent des barrettes de Tnt, ou de la famine. À Damas, par exemple, l’Ei est absent, mais tous les faubourgs sont encerclés, les gens mangent de l’herbe, les chats, tout ce qu’ils peuvent. Daech comme le régime ont bien compris les vertus de la propagande, et ils instrumentalisent la question des minorités.
Mais comment expliquer qu’à un moment donné, la dynamique confessionnelle soit devenue la principale dynamique de recomposition du pouvoir, aussi bien en Irak, en Syrie, qu’au Yémen ? Il y a trente ou quarante ans, la grille de lecture n’aurait-elle pas été la lutte des classes ?
A. Insel – Deux facteurs se conjuguent. D’abord, l’espoir déçu de la modernité : dans les années 1960-1970, on pensait que le développement économique conduirait naturellement les peuples à quitter leurs références religieuses. Le second facteur, en parallèle, c’est l’échec de l’utopie socialiste-communiste, marxiste ou de gauche, qui devient patent dès le début des années 1980, avant même la chute de l’Urss. Les gauches moyen-orientales, en Irak, en Syrie ou en Palestine, sont en déclin. La révolution iranienne, alors, a pu fonctionner comme un substitut dans l’imaginaire collectif. La promesse tant attendue de la gauche se réalisait, mais autrement, en termes de rupture et de changement, plus que de contenu. J’ai pu observer ces effets de basculement idéologique très rapide en Turquie. Dans un premier temps, on a cru que le retrait de la gauche était lié à la répression militaire et au coup d’État, avec l’emprisonnement des cadres. Mais finalement, dans la substitution d’un discours religieux aux références et aux discours de gauche, il me semble que le phénomène d’attraction a joué davantage que le facteur répression.
Les mêmes personnes qui militaient à gauche dans les années 1970 avaient beaucoup plus de chances dix ans plus tard de prendre part à un mouvement, disons, antisystème et islamiste. Erdogan est un cas typique de ce phénomène : engagé très tôt dans le mouvement islamiste, par son entourage, il explique que plusieurs de ses partisans naturels se trouvaient encore du côté de la gauche parce que c’est là que se trouvait l’élan à l’époque. Les jeunes générations syriennes ou irakiennes des années 1970-1980 étaient plutôt laïques et modernistes – sans pour autant être démocrates. Le phénomène le mieux partagé, dans cette région, est l’autoritarisme, avec une réelle continuité entre l’autoritarisme de gauche et l’autoritarisme de droite. Le nationalisme lui-même n’est souvent qu’un masque imparfait pour la volonté de disposer d’une autorité totale sur la société, qu’on soit de gauche ou de droite, marxiste ou religieux.
À nouveau, c’est évident en Turquie. La Turquie est un pays hétérogène mais ce n’est pas la Syrie, car il existe de fortes majorités sociologiques. Quel que soit le clivage ethnique, confessionnel, ou culturel, on distingue un grand bloc – sunnite, turc, conservateur, musulman – qui représente de 65 à 80 %, et un autre beaucoup plus petit. Toute la critique des droites turques plus ou moins laïques ou religieuses contre l’État kémaliste et les bureaucrates, militaires ou civils, reposait sur le fait que cette droite représentait la majorité sociologique du pays, face à une minorité élitiste qui imposait sa volonté, à l’ombre de l’armée. Depuis 1946 et les élections libres en Turquie, la gauche assimilée au courant kémaliste a gagné une seule fois les élections, en 1977. À partir du moment où les barrières institutionnelles non démocratiques ont sauté, la majorité sociologique du pays a pu se retrouver en symbiose avec le pouvoir issu des urnes, pour produire ce qui s’apparente à un autoritarisme démocratique. Deux autoritarismes s’opposent : l’autoritarisme par le bas, produit par la société turque, dont les codes culturels et les valeurs sont en conflit avec le kémalisme, et l’autoritarisme par le haut. Dans l’ère Erdogan, les deux s’alignent parfaitement.
Pour l’opposition démocrate, il ne reste que l’espoir un peu béat qu’avec le temps et la modernisation, une classe moyenne va surgir et devenir démocrate. L’Union européenne était le facteur sur lequel les deux partis pouvaient se rencontrer à un moment donné : les démocrates pensaient que l’Ue pourrait impulser des dynamiques de démocratisation institutionnelle, tandis que les conservateurs pensaient que l’Europe assurerait la stabilité économique et politique de la Turquie. Mais Tayyip Erdogan a compris que plus il polarise la société sur ses failles, plus il gagne. C’est un piège énorme pour le camp des démocrates : plus l’opposition désigne Erdogan comme ennemi et exprime une haine forte, plus Erdogan consolide cette majorité sociologique dans une logique « eux contre nous ». Or le passage est infranchissable : le « eux » ne peut que se recomposer de l’intérieur, entre les Alaouites qui regardent du côté du Chp (Parti républicain du peuple) et les modernistes du côté de l’extrême droite nationaliste ou du mouvement kurde. C’est un vrai paradoxe démocratique.
La Syrie n’est plus une société aujourd’hui : elle n’est qu’une agglomération de phénomènes groupaires. La Turquie quant à elle donne l’apparence d’une société, mais c’est plutôt un espace social unifié institutionnellement, déchiré par une guerre civile souterraine et symbolique qui travaille profondément à partir de ces fractures confessionnelles, linguistiques et culturelles. À part le problème kurde, pour le moment, cette guerre civile arrive à se canaliser sur le terrain des élections. Mais il suffit d’avoir assisté à des élections en Turquie pour voir qu’elles se déroulent dans une ambiance de guerre, sans compromis possible.
Comment jouent le facteur kurde et la façon dont il a été reconfiguré – en Irak, en Syrie et en Turquie – dans la continuité des transformations que nous venons d’évoquer ?
A. Insel – Il faut bien mesurer l’immense et déplaisante surprise qu’a représentée pour le gouvernement turc l’émergence d’un phénomène politique kurde autonome. Connaissant très mal les Kurdes de Syrie, ils ne l’avaient absolument pas anticipé, et leur politique en a changé du tout au tout. La prise de conscience de la formation d’une entité politique, reconnue internationalement, disposant d’une base territoriale, a totalement tétanisé le regard de tout l’État turc, au-delà de l’Akp, et activé son réflexe constitutif : le danger kurde est à nos portes ! Pour l’État turc, la formation de cette entité politique en Syrie est beaucoup plus dangereuse que la formation d’une entité politique en Irak parce qu’elle est plus moderne, plus laïque et directement encadrée par les cadres du Pkk. Pour eux, c’est l’installation du Pkk aux frontières de la Turquie avec une reconnaissance internationale.
La Turquie a donc brutalement changé de politique en 2012, s’engageant dans le soutien de la résistance djihadiste, et allant quasiment jusqu’à souhaiter la chute de Kobané encerclée par Daech. Pour eux, Daech est un épiphénomène, quelque chose de passager, contrairement au phénomène kurde qui, lui, est irréversible. Ce qui n’est pas nécessairement infondé : on peut considérer que les chances de persistance d’une structure État islamiste dans la région sont beaucoup plus faibles que les chances de survie d’une entité kurde, pour des raisons démographiques autant que géopolitiques. Soulignons aussi l’ambivalence de la question humanitaire : la Turquie aurait-elle dû bloquer les frontières syriennes, en supposant que cela soit possible ? N’aurait-on pas alors accusé la Turquie de tourner le dos à la grande détresse des Syriens amassés aux frontières ? Ou devait-elle pratiquer une politique humanitaire de frontière ouverte, permettant alors l’utilisation du pays comme base arrière du mouvement djihadiste ? On peut ajouter qu’une fois le second choix fait, et c’est une position juste d’accueillir des gens qui fuient la guerre, le tropisme sunnite et la peur des Kurdes se sont développés d’une manière concomitante ; la haine chiite-alaouite qu’on retrouve dans l’univers sunnite a fait que la mouvance humanitaire sunnite turque est devenue le protecteur des mouvements djihadistes armés, pas forcément et directement de Daech, mais des organisations comme Al-Nosra ou Ahrar El-Cham. Le soutien direct de la Turquie à Daech n’est pas prouvé, mais comme la fluidité est très grande entre les groupes djihadistes, il est assez vraisemblable. D’ailleurs la violente réaction du pouvoir en Turquie face aux révélations publiées par le journal Cumhuriyet sur les livraisons d’armes en destination de la Syrie est la preuve la plus flagrante de cette complicité.
Quelle est aujourd’hui, pour vous, la place du Moyen-Orient dans le monde ? La région semble s’accorder une certaine centralité, dans son imaginaire politique, dans ses lectures ; et celle-ci persiste aussi, dans une certaine mesure, dans l’imaginaire occidental. Mais sur quels fondements repose cette perception ?
A. Insel – On a développé en économie, en référence à ces pays du Moyen-Orient, faiblement peuplés et exportateurs de pétrole, le concept du « malheur pétrolier ». Et en effet, le Moyen-Orient a été en grande partie victime de sa dotation naturelle. Le pétrole détruit toute organisation économique et sociale, c’est une richesse appauvrissante – économiquement, culturellement, socialement. Cela défigure la totalité des relations sociales, ce que l’on voit aujourd’hui jusqu’à l’entité autonome kurde, à petite échelle. Il n’y a plus de production et les relations sociales sont totalement travesties. On en vient à espérer que le Moyen-Orient perde son pétrole ou que le pétrole ne soit plus un enjeu, afin que la région puisse se regarder avec plus de sérénité et reconstituer des sociétés.
Il faut redire aussi que le Moyen-Orient est une fiction. Y a-t-il eu un moment où ce n’était pas le cas ? Peut-être au moment de l’Empire ottoman, avec une entité moyen-orientale. Personne n’est capable aujourd’hui de parler pour cette entité. Sans compter que « le » Moyen-Orient, pour ceux qui y sont, est identifié à l’arabité et que cette identification ethnique embourbe définitivement la région dans un narcissisme historique. Il faudrait au contraire accepter qu’il n’y a pas une zone arabe. Il y a une zone arabophone, mais la zone arabe comme entité sociologique est une fiction et il faut pouvoir la dépasser. Ce dépassement passe par une remise en cause des frontières du Moyen-Orient. On ne peut pas continuer de penser que les frontières établies au début du xxe siècle sont immuables. Aujourd’hui, la fiction Moyen-Orient entretient dans la jeunesse moyen-orientale un effet extrêmement régressif qui l’empêche de voir la réalité en face, c’est-à-dire une instrumentalisation des jeux de pouvoir.
L’imaginaire islamique ne fonctionne pas mieux. On se représente le monde non arabe comme l’ennemi, dans une vision romantique et nostalgique des grandeurs d’antan, sans compter que cette arabité met à l’écart la Turquie. L’Iran n’est pas inclus dans cette fiction parce que son identité culturelle et ethnique est une réalité, comme en témoigne le nationalisme iranien des Azéris. Croire à une identité qui n’en est pas une amène à tout expliquer par le danger extérieur, le complot sioniste ou impérialiste et l’idée persistante d’une guerre de religion entre les musulmans et les croisés, nourrie d’ailleurs par un imaginaire symétrique dans certaines poches du monde occidental.
Parlons des victimes de la guerre. On estime à 11 ou 12 millions le nombre de Syriens réfugiés ou déplacés, sur une population de 22 millions, à 800 000 le nombre de Libyens, sur une population de 6 millions. L’espérance de vie en Syrie est passée, entre 2011 et aujourd’hui, de 75 à 55 ans… Quels sont les effets de ces mouvements de populations sur les nouvelles définitions des territoires, ou des identités ? Que peut faire l’Europe ? Comment a-t-elle géré cette « crise des migrants » ?
S. Kawakibi – Il est choquant de réaliser que nous ne nous sommes réveillés sur ce qui se passait en Syrie qu’à partir du moment où il y a eu la crise des réfugiés d’une part, le terrorisme à nos portes de l’autre. Il est très choquant aussi de voir qu’une décapitation commise par Daech et mise en scène par ses groupes techniques très performants domine les informations, alors que cent cinquante morts le jour même, tués par un baril de Tnt, ne valent apparemment pas une ligne dans le journal…
À ce jour, les pays riches n’ont reçu que 1, 3 % des réfugiés syriens. On en vient à se demander où sont les valeurs européennes, au regard de la façon dont on traite les réfugiés, que ce soit aux frontières entre la Grèce et la Macédoine, en Hongrie, en Pologne ou ailleurs. Même dans le rôle que s’est octroyé l’Europe comme Ong globale – car en tant que puissance internationale elle n’existe pas, il n’y a qu’une agrégation de vingt-sept politiques étrangères – elle a failli à sa mission. Cette démission de la société civile européenne m’étonne, car les Européens étaient par millions pour le Vietnam, pour l’Algérie, pour Gaza, pour l’Irak…
Angela Merkel est la seule qui se soit engagée personnellement sur la question des réfugiés, et cela risque de lui coûter les élections. L’Europe est en train de tout rater : la question de la gestion, du départ des réfugiés, la question de leur accueil et de leur intégration. Le dernier accord avec la Turquie est un scandale humanitaire, qui ne sera jamais applicable, c’est une tache dans l’histoire. Un Syrien sur deux n’est plus chez lui, et on compte entre dix et douze millions de déplacés. On trouve à peu près deux millions de Syriens au Liban, trois millions en Turquie, un million et demi en Jordanie. Rien n’est fait pour s’occuper d’eux. Il y a toute une génération sans éducation, un million d’élèves syriens ne vont pas à l’école. La question des réfugiés a mis à nu l’épuisement de l’Europe, en montrant que le populisme n’est pas propre aux partis d’extrême droite : il peut être un recours électoraliste pour toute personne politique, à gauche, à droite, ou au centre… Tout le monde courtise les milieux extrémistes et cela va contribuer à radicaliser toutes les sociétés. La radicalisation n’est pas propre aux musulmans, elle existe dans toutes les idéologies. Il y a des radicaux laïcs aussi.
On peut faire le parallèle avec la guerre d’Espagne : Franco était soutenu par les nazis et les fascistes et les républicains n’ont pas été soutenus par l’Europe démocratique, notamment la France socialiste de Blum. Finalement les républicains ont été récupérés et radicalisés par Staline. Ils ont commencé à se faire la guerre entre eux et ils ont perdu. Tout le monde croyait qu’après la chute de l’Allemagne nazie, Franco tomberait, mais il a été réintégré sur la scène internationale, à condition qu’il combatte le communisme et qu’il accepte des bases militaires américaines en Espagne. Et il est resté au pouvoir jusqu’à la fin de sa vie. C’est une leçon à méditer, alors que chacun semble vouloir s’accommoder à nouveau des régimes dictatoriaux. Voyez ce qui se passe en Égypte : on vend des Rafale au général Sissi, et il peut tuer, ou emprisonner des milliers de personnes sans procès. À la Commission européenne, on a créé une fondation européenne pour la démocratie, afin de verser quelques sous à des hippies qui s’intéressent aux droits de l’homme dans les pays arabes, mais la priorité est donnée aux relations économiques et à la stabilité comme lorsqu’on soutenait Moubarak, Assad et Ben Ali. On assiste à un retour en force de la vision ancienne des relations Europe-Méditerranée.
A. Insel – Aujourd’hui, le phénomène migratoire n’est pas seulement lié à la Syrie. Il est beaucoup plus général avec des centaines de milliers d’Africains qui regardent vers le Nord, et ce Nord se perçoit comme les Romains face aux Barbares. Les Romains assiégés avaient aussi conscience, vers la fin de l’Empire, du déclin de leur civilisation. Les puissances européennes ne croient plus à leur avenir à la tête du monde, et les décisions prises récemment par l’Ue au sujet de la gestion des réfugiés syriens montrent que désormais, les Européens sont prêts à remettre en cause leurs propres règles, et leurs idéaux. Or une fois qu’on est revenu sur des engagements écrits, il n’y a pas de raison pour que cela ne se reproduise pas. Je crois que ce moment pourrait a posteriori se révéler comme un point de rupture dans l’Europe des droits de l’homme. J’espère me tromper, mais c’est une immense porte ouverte à d’autres abus, et cela prive les pays d’Europe de l’Ouest de toute capacité de critique vis-à-vis des pays d’Europe centrale et orientale qui frisent l’extrême droite. Vis-à-vis de la Turquie également, ce « deux poids, deux mesures » peut se généraliser. Je crains que dans les années à venir nous ne vivions l’enlisement progressif de l’Europe, figée derrière des barrières comme une puissance assiégée. C’est d’autant plus grave que quoi qu’on en dise, les regards dans cette région sont tournés vers l’Europe, qui reste son horizon de sens.
Peut-on imaginer le Moyen-Orient en 2020 ? Quelles évolutions vous paraissent les plus probables ? Quelles évolutions pourriez-vous souhaiter ? Peut-on envisager la reconstitution progressive des sociétés ?
S. Kawakibi – Je ne suis pas très optimiste sur l’issue des négociations de Genève. L’opposition syrienne essaye de proposer des projets politiques, qui donnent des ouvertures, mais il y a un refus total de la part du régime, dont les positions sont dictées par la Russie. Le risque est que les négociations s’étirent indéfiniment, et qu’on assiste à une « palestinisation » de la crise syrienne. À ceci près que les Syriens doivent négocier avec les Américains, les Russes, le régime, et l’Europe… Mais si espoir il y a, c’est dans cette vitalité de la société civile émergente que j’ai mentionnée. Dans un pays où il n’y a jamais eu de société civile, on compte aujourd’hui 2 500 organisations, à l’étranger ou dans les zones qui ne sont pas contrôlées par le régime, qui travaillent à des projets éducatifs ou humanitaires, à la promotion des valeurs démocratiques, et qui développent une culture du volontariat qui n’a jamais été connue en Syrie sous le régime d’Assad. On voit aussi émerger une nouvelle presse citoyenne, qui publie des dessins, des enquêtes…
La reconstruction du pays sera longue et difficile. Parmi les réfugiés, la plupart ne reviendront pas. Les Syriens ont une histoire d’intégration, des centaines de milliers d’entre eux sont partis en Amérique du Sud dans les années 1910-1920 et y sont aujourd’hui complètement intégrés. On voit déjà des jeunes, en France, qui apprennent la langue et commencent à trouver des choses à faire : ce sera difficile de les convaincre de retourner reconstruire un pays dévasté. Mais il y a aussi les combattants, qu’il faut penser à réinsérer dans la vie civile. On compte autour de 150 000 personnes parmi les rebelles qui n’ont connu que la guerre. S’ils avaient 15 ans en 2011, ils ont maintenant 20 ans. Ils n’ont pas d’éducation ni de métier, c’est un enjeu considérable, mais d’autres exemples dans le monde nous montrent que ce n’est pas impossible.
5 avril 2016
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Ahmet Insel, économiste, dirige la revue Birikim. Il a récemment publié la Nouvelle Turquie d’Erdogan. Du rêve démocratique à la dérive autoritaire (Paris, La Découverte, 2015). Salam Kawakibi est le directeur adjoint de l’Arab Reform Initiative.
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Michel Seurat, Syrie. L’État de Barbarie, Paris, Puf, 2012.