Taksim, la fin de l'« exception turque » ?
La mobilisation en Turquie autour de la place Taksim a eu comme point de départ la contestation d’un projet d’aménagement urbain autour du parc Gezi. Comment expliquer qu’un mouvement de protestation urbaine ait pris autant d’ampleur, au-delà même de la ville d’Istanbul ?
Depuis quelques années, le Premier ministre turc, Tayyip Erdoğan, se présente comme l’autorité morale suprême. Par exemple, son gouvernement limite la vente d’alcool après 22 heures et interdit toute publicité portant sur les boissons alcoolisées. On peut s’interroger sur la nécessité d’une telle régulation, sous couvert d’une politique de santé publique, dans un pays où la consommation d’alcool pur par habitant est six fois plus faible qu’en France. Mais ce sont surtout les propos avilissants du Premier ministre contre les personnes consommant de l’alcool qui ont suscité des réactions. Il en va de même pour des œuvres d’art qui ne sont pas à son goût, le nombre d’enfants que les familles doivent avoir, la décence dans les transports publics ou dans les modes vestimentaires… À cela s’ajoute la volonté d’Erdoğan de tout contrôler, de décider de tout, même des affaires qui relèvent d’une municipalité de quartier. D’où un vrai ras-le-bol devant ses interventions autoritaires et moralisatrices.
À ce ras-le-bol s’ajoutent, dans le cas d’Istanbul, les tensions, les frustrations et les inquiétudes engendrées par d’incessants projets d’aménagement urbain aux allures pharaoniques personnellement menés par le Premier ministre, qui se voit et se comporte toujours comme le maire d’Istanbul. Aucune consultation populaire préalable n’est effectuée lors de l’élaboration de ces projets et la seule justification avancée par Erdoğan est le fait d’avoir été élu, et bien élu. Le mouvement de protestation autour du parc Gezi et de la place Taksim est issu de la décision autoritaire de trop sur un sujet n’ayant en apparence aucun lien avec les profonds clivages culturels ou religieux qui polarisent la société, ce qui a facilité la participation de milieux et de sensibilités politiques très différents.
L’intervention brutale de la police contre les premiers manifestants, peu nombreux, a amplifié la protestation, tout comme les propos très arrogants de Tayyip Erdoğan. Il a lui-même versé de l’huile sur le feu, et a créé les conditions de formation d’une large coalition d’origine très hétéroclite contre lui. Ainsi, un mouvement de protestation d’origine très locale a rapidement pris une ampleur nationale et est devenu un mouvement de protestation contre l’autoritarisme exacerbé du Premier ministre, contre sa manière de gouverner le pays, contre ses projets de transformation urbaine et sa posture de père Fouettard.
Cette mobilisation remet-elle en question l’islamisme politique modéré qu’incarnait l’Akp (Parti pour la justice et le développement), notamment aux yeux de gouvernements comme ceux de Tunisie ou d’Égypte qui ont pu y voir un modèle de « démocratie islamiste » ?
Cette mobilisation a joué un rôle révélateur aux yeux de l’opinion internationale sur l’autoritarisme de Tayyip Erdoğan et de son parti. Il y a eu un vrai changement d’image en quelques semaines. En Égypte ou en Tunisie, la mouvance conservatrice présente des tendances autoritaires et moralisatrices similaires. C’est pourquoi les mouvements islamistes peuvent continuer à se réclamer du modèle de démocratie turque. Mais il faut reconnaître que le fondement du « modèle turc » repose avant tout sur l’organisation d’élections vraiment libres, où la participation est forte. Contrairement à la Turquie, la légitimité démocratique de base n’est pas encore solidement établie dans la plupart de ces autres pays. Les taux de participation aux élections sont faibles, les partis politiques peu structurés, etc. Personne en Turquie ne conteste la légitimité d’Erdoğan comme Premier ministre. On conteste la légitimité d’une partie de ses politiques publiques et surtout sa conception majoritariste de la démocratie et sa croyance selon laquelle toute la volonté nationale est incarnée par lui en tant qu’élu.
Le mouvement du parc Gezi a surtout rassemblé le refus d’un régime de démocratie autoritaire. C’est une sorte de soulèvement pour la dignité citoyenne ; la société civile manifeste le désir d’être écoutée, d’être respectée dans la diversité de ses modes de vie, avec une forte demande de démocratie participative. En quelques semaines, le parti d’Erdoğan a perdu sa prééminence morale et, pour la première fois depuis dix ans, sa prééminence dans l’initiative politique. L’autorité d’Erdoğan a chancelé face aux expressions publiques d’une nouvelle Turquie beaucoup moins révérencielle devant les valeurs et les coutumes patriarcales.
Vu d’Occident, le mouvement de protestation de Taksim semble davantage politique (revendications anti-autoritaires, sur la liberté d’expression, l’autorisation de consommer de l’alcool…) que social, contrairement par exemple à ce qui s’est passé au Brésil. Assiste-t-on à une repolitisation de la jeunesse turque ? Les succès économiques de l’Akp peuvent-ils protéger sa popularité aux yeux de la base de son électorat, ou bien la croissance économique ne suffit-elle pas à satisfaire les attentes de la population ?
En effet, le mouvement de protestation ne porte pas ou peu sur des questions socio-économiques. Il ne s’agit pas d’une protestation contre la cherté de la vie, contre le chômage, contre les conséquences de la crise économique. Cela ne veut pas dire que ces problèmes n’existent pas en Turquie, mais ils restent au second plan. Ceux qui sont nés après 1985-1990 et qui sont les principaux animateurs de ce mouvement ont grandi dans un environnement économique de croissance forte – sauf un court épisode de récession en 2009. Ils n’ont connu comme principale figure d’autorité que l’omniprésent Erdoğan. Ils sont pour la plupart à l’université ou nouvellement diplômés et n’ont pas d’angoisses majeures pour leur avenir. Par ailleurs, l’ouverture d’un processus de paix dans la question kurde avec le début du départ de la guérilla du Pkk (Parti des travailleurs du Kurdistan) de Turquie depuis quelques mois a aussi beaucoup détendu l’atmosphère et permis l’organisation de manifestations non violentes. Il aurait été impossible d’utiliser l’humour et la dérision avec une telle intensité et une telle virtuosité quand mouraient presque tous les jours des membres des forces de sécurité et de la guérilla il y a encore six mois.
Autrement dit, Tayyip Erdoğan a doublement préparé les conditions de l’explosion du mouvement de protestation contre lui. D’une part par la rigidité et l’arrogance de son engagement pour un projet somme toute très mineur dans l’action gouvernementale – la transformation du parc Gezi en centre commercial – et de l’autre par la stabilité économique et politique réalisée lors des dix années de son gouvernement. Un troisième facteur s’y ajoute : le gouvernement d’Erdoğan est sorti vainqueur d’un long bras de fer avec l’armée et les autres forces tutélaires de la république kémaliste. Les mouvements sociaux d’opposition contre Erdoğan et contre son parti se sont donc aussi libérés dans leur imaginaire, ont abandonné leur attente d’un nouveau sauveur kémaliste et se sont engagés par eux-mêmes pour la défense de leurs libertés, de leur mode de vie. Le mouvement Gezi lui-même et ses conséquences sociales et politiques potentielles sont dans ce sens un moment de test important pour la maturité du processus de la démocratisation en Turquie. Le moment Gezi est peut-être annonciateur d’une nouvelle Turquie, qui refuse à la fois la démocratie conservatrice d’Erdoğan et la démocratie sous tutelle des militaires.
Pourquoi Erdoğan a-t-il joué la tension, là où d’autres acteurs politiques (le président Abdullah Gül, le vice-Premier ministre Bülent Arinç) ont plutôt cherché à apaiser le conflit ? Cela a-t-il à voir avec une stratégie politique dans la perspective des élections présidentielles de 2014, qui se feront pour la première fois au suffrage universel direct ?
Tayyip Erdoğan a gagné jusqu’à aujourd’hui grâce à une politique de polarisation aiguë dont il n’a pas toujours été le maître d’œuvre : polarisation autour de la légitimité démocratique de son mouvement, autour du régime de tutelle des militaires, des interprétations de la laïcité, du foulard, de la question de l’adhésion à l’Union européenne, etc. À cause peut-être de l’ivresse du pouvoir, il a probablement sous-estimé le potentiel de propagation de la protestation et s’est enfermé dans une logique de confrontation dure mettant progressivement en jeu sa propre autorité. S’il avait laissé le maire d’Istanbul gérer ce conflit, celui-ci aurait probablement été réglé avec très peu de dégâts politiques pour Erdoğan. Au fil de l’élargissement de la contestation, il a en réalité été obligé de reculer, mais sans jamais reconnaître ses erreurs et tout en continuant à accuser les opposants de faire partie d’un complot ourdi contre lui par des forces occultes, internationales et nationales.
Par cette dénonciation invraisemblable, il veut activer dans les milieux conservateurs musulmans les souvenirs des répressions, des vexations, des exclusions subies autrefois et créer autour de lui un réflexe défensif. Il a bien sûr en vue les élections présidentielles d’août 2014, mais aussi les élections municipales, qui auront lieu en mars de la même année et auront valeur de test ; leur enjeu principal sera la mairie d’Istanbul, hautement symbolique dans la trajectoire ascendante d’Erdoğan.
La perte de la mairie d’Istanbul par l’Akp, désormais envisageable, peut accélérer le délitement de son électorat centriste. En effet, l’électorat conservateur musulman de l’Akp est beaucoup plus restreint que les 50 % des voix que ce parti a obtenu lors des dernières élections législatives en juin 2011. Par ailleurs, le prestige et l’aura personnels d’Erdoğan dépassaient jusque-là largement l’attrait de son parti. Avec le mouvement Gezi, son prestige a été écorné, son aura un peu ternie. S’il n’arrive pas à maîtriser la situation rapidement, s’il traîne les pieds dans les réformes sur le dossier kurde et attise la polarisation sur le problème alévi, il peut être perçu par une partie de l’électorat de l’Akp comme un facteur d’instabilité alors qu’il a justement bâti toute sa réussite sur le retour de la stabilité économique et politique et le rétablissement de la confiance.
Il est fort probable que Tayyip Erdoğan soit tout de même élu président, du moins au second tour. Mais parviendra-t-il, comme il le souhaite, à transformer le régime parlementaire en régime présidentiel ? La réponse semble aujourd’hui moins évidente qu’il y a encore quelques mois.