Comme un noyau dans son fruit
L’auteur de science-fiction Alain Damasio nous a accordé un entretien le 28 juin 2021 sur la plage de la Pointe-Rouge à Marseille, à l’occasion d’une pause dans sa tournée avec Yan Péchin pour des concerts de « rock-fiction », Entrer dans la couleur, inspirés de son roman Les Furtifs1. Nous l’avons interrogé sur le sens qu’il donne au fait d’habiter, alors qu’il vient d’acquérir un domaine dans les Alpes-de-Haute-Provence, le domaine des Rayes, où une expérience collective entend développer une « école des vivants »2.
L’auteur de science-fiction Alain Damasio nous a accordé un entretien le 28 juin 2021 sur la plage de la Pointe-Rouge à Marseille, à l’occasion d’une pause dans sa tournée avec Yan Péchin pour des concerts de « rock-fiction », Entrer dans la couleur, inspirés de son roman Les Furtifs1. Nous l’avons interrogé sur le sens qu’il donne au fait d’habiter, alors qu’il vient d’acquérir un domaine dans les Alpes-de-Haute-Provence, le domaine des Rayes, où une expérience collective entend développer une « école des vivants »2.
Que signifie habiter pour vous ?
À titre personnel, je ne suis pas quelqu’un qui habite. J’ai un appartement, mais je n’arrive pas du tout à me territorialiser sur mon chez-moi, à aménager ou investir l’intérieur. En revanche, je choisis de manière précise l’environnement où j’habite. Je viens d’acheter un domaine dans les Alpes-de-Haute-Provence pour faire une sorte de zone autogouvernée. On appelle ça une Zeste, une zone d’expérimentation sociale, terrestre et enchantée, qui tente d’associer art, politique et écologie. Par mon choix d’écrire, je suis davantage quelqu’un qui se fait traverser, peupler ou coloniser par ce qu’il voit, entend ou ressent de la société. J’habite moins que je ne me fais habiter, pour ensuite métaboliser cette matière et en faire des livres.
En suivant Deleuze, je dirais que nos manières de nous territorialiser ont complètement muté : l’habitat en tant que tel – au sens d’avoir, de posséder une demeure – a éclaté, surtout pour les nouvelles générations qui n’ont plus les moyens d’accéder au logement. Les jeunes habitent d’abord un « techno-cocon », un territoire numérique personnel : ils ont leur ancrage sur un réseau social, par exemple Instagram ou WhatsApp, et plus largement sur leur smartphone qui fonctionne comme un nid portatif. Comme je le dis dans mon slam, « en fait, tu vis dans 10 cm par 5, t’habites dans ton écran et tu cherches la bonne appli pour te faire la vaisselle ». À Bali, dans un pays prodigieux par sa vitalité culturelle, je voyais des étudiantes hollandaises au bord de la piscine, arc-boutées sur leur écran à consulter leur compte Facebook. Même déterritorialisées au plus loin, ces générations habitent toujours le même endroit3. Le non-lieu que le numérique réticule est leur espace d’existence. Par conséquent, c’est beaucoup moins important d’habiter dans tel ou tel appartement, de déménager, d’être en colocation ou non, etc. Tous ces choix sont plus fluides qu’avant. La frange radicale que je côtoie a un côté hobo : elle circule avec son camion, squatte chez des potes, ouvre ou rejoint des zones, et ce chaos de lieux traversés garde une stabilité grâce aux réseaux. Son vrai territoire se loge dans les applis. Leur déterritorialisation physique se double d’une reterritorialisation numérique.
Sans surprise, cette fluidité de mouvement suscite un envers : une viscosité propriétaire peut confiner à l’hystérie territoriale. La forteresse défendue bec et ongles. Les analystes confondent souvent le ressac avec la vague de fond, la réaction avec la dominante : par exemple, la société n’a jamais été aussi antiraciste, féministe et polygenrée, ce qui induit en retour une crispation brutale et médiatisée des réactionnaires qui, par affinité, grenouillent dans les cercles établis du pouvoir. On les entend par conséquent beaucoup trop. Je n’ai jamais considéré le Front national comme un phénomène grave parce que le mouvement de fond va clairement dans une direction progressiste. Concernant l’habitat, cette réaction prend la forme d’une privatisation et d’une sécurisation absurdes des copropriétés. À Marseille, par exemple, l’espace public est mité, avec un tiers de la ville privatisé, caffie d’îlots urbains forclos et même de rues qui sont intégralement appropriées par les riches4. Plus les territoires numériques sont prégnants et mobiles, plus on constate un contre-feu de sur-territorialisation chez les réacs, à la campagne comme à la ville, comme s’ils devaient s’arrimer pour ne pas être emportés.
Votre Zeste ne correspond-elle pas aussi à un mouvement de territorialisation ?
Vous avez raison : il existe une troisième approche, qui consiste à retrouver de la puissance à partir des territoires. Le numérique est un espace d’échanges, notamment grâce aux réseaux sociaux, mais il reste un ersatz. Il fait pousser des grappes et non des groupes : chacun reste dans son grain, son techno-cocon, et nous sommes tous reliés en tant que séparés par une immense rafle, qui est l’infrastructure des Gafam. Ces réseaux sont efficaces pour faire circuler des affects viraux, produire du mimétisme, alors qu’une transformation politique se construit en groupe : décrocher les grains de raisin, s’arracher à la rafle, nous presser les uns contre les autres, laisser fermenter et en extraire un vin tonique. Se retrouver au même endroit au même moment, renoncer à l’ubiquité, c’est ce qui permet de produire les hautes énergies dont on a besoin pour bousculer le système. Les pouvoirs en place sont ravis de conjurer, de distancier l’intensité physique des lieux de vie, comme on l’a vu à l’occasion de la Covid. Les lieux politiquement efficaces, c’est-à-dire ceux qui produisent un effet d’expérience, une culture commune, et activent en nous une autre économie de désir, ont besoin d’un territoire d’ancrage et de passage : qu’ils soient squats, tiers lieux ou ZAD, ils permettent aux gens d’expérimenter et composter d’autres modes de vie.
Si on veut promouvoir une manière d’être vivant différente, qui permette de sortir du régime pulsionnel du capitalisme, alors on a besoin d’un territoire. Ou plutôt d’une zone.
Si l’habitus est une manière d’être, et si on veut promouvoir une manière d’être vivant différente, qui permette de sortir du régime pulsionnel du capitalisme, alors on a besoin d’un territoire. Ou plutôt d’une zone, parce que le « territoire » est souvent récupéré par la logique administrative ou finit en « terroir », avec toutes ses équivoques. Une zone, elle, n’a pas de contours définis, c’est une membrane poreuse, aux limites extensibles et mouvantes : on y transite, on y reste pour prendre des forces, c’est un lieu de brassage qui fabrique nos bières politiques !
La frontière est omniprésente dans votre livre, La Zone du Dehors5. L’expérience politique de l’intérieur permet de proposer autre chose que ce qui est au-dehors. Les frontières sont-elles nécessaires ?
Je considère la frontière comme un problème de filtre, de seuil, de membrane. La membrane céphalorachidienne, par exemple, est capable de bloquer presque toutes les atteintes virales. Le numérique est extrêmement poreux, ce qui explique que nous vivions dans un régime de sur-sollicitation. Qui sait comment mettre en place des filtres qui permettent d’avoir une véritable « écologie de l’attention6 », c’est-à-dire comment laisser entrer dans sa chrysalide, qu’elle soit numérique ou autre, ce qui nourrit et, au contraire, bloquer ce qui vampirise ? La droite réactionnaire essaie encore de gérer ces enjeux avec des murs et des frontières. Mais le véritable problème, c’est l’épaisseur des membranes. Deleuze suggérait que l’artiste puise des forces inhumaines dans le chaos pour pouvoir créer. Pour lui, la puissance de l’artiste, c’est d’avoir la membrane la plus fine possible, pour métaboliser les forces du chaos, sans en être détruit. Il s’agit donc de ménager une perméabilité maximale tout en protégeant ce qui est le plus vital en soi7. De même, il s’agit de s’ouvrir aux liens qui libèrent tout en conjurant les liens qui enchaînent ou aliènent.
Quand je m’engage dans un processus de création, c’est-à-dire quand je suis en train de dilater un univers, je ne peux rien faire entrer. J’ai besoin d’un isolement absolu. Alors, je me rends sur une île, protégé par l’océan autour de moi, ou en montagne, coupé de l’urbain. Je suis alors dans le travail « comme un noyau dans son fruit », selon la formule inoubliable de Rilke8. Le noyau fait pousser le fruit autour de lui, qui va mûrir, jusqu’au livre. Dans la Zeste aussi, j’aimerais que la puissance d’expansion douce du groupe fasse office de filtre. Autrement dit, qu’elle ait une grande porosité, que toutes sortes de gens passent, mais que la puissance du groupe éloigne ce qui est toxique, négatif et aliénant. Comme Nietzsche, je considère que si nous avons besoin de nier les forces adverses pour exister, c’est que nous ne sommes pas assez puissants pour les métaboliser. La force active subsume ce qui lui est contraire. C’est pour cela que le capitalisme est aussi fort : il métabolise les forces anticapitalistes. À nous d’être aussi vigoureux.
La question est donc : comment faire territoire sans être réactionnaire ? À la lumière des Furtifs, la domotique, qui consiste à importer la technologie numérique dans la maison en croyant ainsi se protéger, devient une tendance majeure, sous la pression des peurs intimes. À quel degré de paranoïa faut-il arriver pour installer des alarmes et des caméras chez soi ? Plus la société est liquide, plus la circulation des marchandises et des affects est intense, plus la territorialisation et le verrouillage de son habitat-bunker vont être féroces pour ceux qui ne parviennent pas à assimiler cette mobilité. La domotique veut le contrôle des ouvertures : la clôture hermétique comme fantasme. Fenêtres et portes sont menaces, volets et serrure réponses. Le repli panique sur son chez-soi vient répliquer à un environnement qui bouge en tous sens et tout le temps.
Naturellement, les gens ont besoin d’un espace de retrait, au moins pour respirer. Quand j’écris, j’ai besoin d’un lieu coupé des sollicitations sociales pour y être libre. Dans les Zad, la vie politique est dense, avec des discussions incessantes dans la baraque commune, mais la nuit, chacun rentre dans sa caravane ou sa cabane. C’est une articulation intéressante entre abris individuels et vie collective ouverte, qui me semble plus mature que celle des communautés des années 1970.
Habiter, n’est-ce pas aussi cohabiter, notamment avec le vivant ?
Au niveau urbain, j’ai l’impression que cohabiter n’existe plus. L’intensité des frictions sociales, sur les réseaux au travail, dans les transports ou les commerces, est trop forte pour que les gens puissent cohabiter. La cohabitation, même entre voisins de palier, est plutôt fuie. Faut-il y voir un effet de saturation dans un biotope où tout le monde s’exprime et manifeste son ego, sans véritable écoute ?
Mon intuition est que l’espoir se situe davantage en zone rurale, où la vie sociale est plus riche parce que la densité démographique y est suffisamment faible. J’ai découvert la vie sociale quand j’ai quitté Paris pour le Vercors à 27 ans. Dans la Zeste, la cohabitation avec la faune sauvage est immédiate : on prend conscience d’être un vivant parmi les autres vivants et d’habiter dans l’habitat des autres espèces. Une anecdote : notre collectif s’est demandé si on prenait un chien. Or un chien marque son territoire, fait odeur pour les autres animaux, qui le repèrent comme prédateur. Nous avons finalement décidé de ne pas cohabiter avec un chien parce qu’il dégraderait la cohabitation avec le reste de la faune. Faut-il déchirer les toiles d’araignées dans les gîtes ? Tuer les guêpes ? Ces minuscules choix en disent long. Ainsi, nous cherchons à nourrir une « culture du vivant 9 », comme l’appelle Baptiste Morizot, c’est-à-dire un ensemble de savoirs, mais aussi de pratiques, de mémoire partagée, d’explorations. Cette culture du vivant, concrète et populaire, quotidienne et brassée, nous semble le seul horizon de désir et de joie suffisamment puissant pour lutter contre le régime pulsionnel du capitalisme, des jeux vidéo, des séries télévisées, des réseaux sociaux et de la consommation numérique. Il suffit de regarder un enfant face aux animaux pour s’en convaincre.
Comment construire un lieu qui permette un certain art de vivre ?
On néglige souvent la simple beauté d’un lieu, qui affecte nos manières de faire et d’être. Beauté de la biodiversité, du bâti, des aménagements maraîchers, des cheminements… L’esthétique n’est pas un luxe, elle est une manière de ressentir et de faire éprouver un lieu, une façon d’apprendre à accorder de l’attention, au double sens musical et généreux. De l’attention aux habitants, aux paysans, aux artistes, aux stagiaires des ateliers, à la cuisine, aux tâches ingrates – de l’attention surtout aux autres vivants qui peuplent le lieu : couleuvres, rapaces, renards, insectes, chevaux… Elle peut s’exercer par exemple sous la forme du pistage : prendre conscience de la présence des animaux par les traces qu’ils laissent10. Dans la Zeste, je rêve que s’applique le théorème de l’hapax : une seule occurrence de chaque objet sur le site. Autrement dit, n’importe quel objet est unique, pour contre-effectuer la reproduction industrielle. Et si des objets standardisés étaient déjà là, des artistes ou des artisans vont les métamorphoser, afin qu’ils retrouvent une patte singulière.
Le travail d’un terrain induit un ressenti particulier. Par exemple, quand nous défrichons le terrain, nous laissons des îlots herbeux à la Gilles Clément, à la fois pour favoriser la pollinisation des insectes, mais aussi pour rappeler le sauvage au milieu de l’anthropique. Bien que j’aie voulu cette approche, quand j’ai vu le résultat, j’ai été dérangé. Un instinct petit-bourgeois en moi minaudait pour une pelouse tondue, nette ! Ce sont ces détails dérisoires qui montrent que notre culture du domestiqué insiste encore.
Pour aller plus loin, l’esthétique, la manière de ressentir, a des effets sur l’éthique, c’est-à-dire la manière d’être et de se comporter. Comment être vivant dans ce lieu ? Cela concerne notamment les rapports micro-politiques que nous mettons en place localement. Par exemple, nous avons rencontré les agriculteurs du coin, qui voulaient préempter 14 de nos 50 hectares avec la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural. Comment dépasser les conflits, fluidifier les rapports et les rendre féconds ?
La science-fiction fait-elle de vous un écrivain-architecte ?
Les auteurs de science-fiction ont en effet une affinité forte avec les enjeux architecturaux et urbains. Quand j’écris La Zone du Dehors, une des premières choses que je fais, c’est dessiner la carte de la ville. Je voulais précipiter, au sens chimique, des métaphores, en faire quelque chose de concret, en les mettant en récit, en les incarnant11. Le cercle était ma grammaire urbaine. Deleuze souligne que, chez Foucault, le panoptique de Bentham n’est déjà plus une figure de milieu fermé (prison, hôpital, école, etc.), mais éclate en milieu ouvert, notamment grâce à l’opto-électronique12. Pour « réél-iser » cela, dans mon roman, j’ai imaginé une tour centrale, qui est celle des citoyens démocrates, et je dispose tous les bâtiments du quartier comme des gradins d’amphithéâtre, afin qu’ils puissent être vus depuis la tour centrale et en exploitant caméras et capteurs pour aller débusquer les recoins. Dans Le Bruit des bagues, c’est l’inverse13 : le héros habite une chambre standard aux murs blancs et l’environnement est produit et personnalisé par projection depuis sa bague.
Dans La Horde du Contrevent14 ou Les Furtifs, on constate un refus des murs pour s’intéresser à ce qui se passe hors les murs. Pourquoi les récits de science-fiction s’inscrivent-ils en majorité dans la ville ?
La science-fiction interroge ce que la technologie fait à l’homme dans son triple rapport au monde, aux autres et à soi. Or la ville est le lieu où la technologie est à son acmé. Elle est donc un cadre natif de la science-fiction. On peut ajouter que l’architecture potentialise les comportements. L’urbanisme reste la première des empreintes politiques. En situant un récit en ville, vous donnez à voir les tensions sociales qui en résultent. Dans Les Furtifs, la privatisation des espaces trace des frontières internes, d’une rue à l’autre, et impose un clivage physique, que les habitants intériorisent, comme à Marseille.
Je dois le reconnaître : j’ai une perception carcérale de la ville. Elle reste à mes yeux le monde des horizons coupés. Je la vis comme une prison fluide, à sas et à seuils, exigeant des codes, des badges et des cartes pour passer d’une boîte à l’autre. Tout y est boîte – même la rue qui reste une boîte dont on a juste enlevé le couvercle. Alors, quand j’aborde la métropole avec un imaginaire positif, j’en viens par exemple à développer le Parkour et la vie sur les toits, avec grimpeurs et parapentistes, « anarchitectes » et migrants. Le toit redonne de l’espace lisse à la ville : la vue s’y rouvre, plus rien ne te surplombe, tu peux créer des avenues aériennes, des potagers altiers, y capter le soleil et l’eau de pluie, tisser avec la copropriété.
Je crois pourtant que la ville est appelée à reculer, à terme, dans les imaginaires de science-fiction, à cause de l’émergence du biopunk. La promesse du cyberpunk des années 1970 consistait à affirmer que le couplage de l’homme avec la machine allait nous émanciper. Cette promesse a été trahie par les Gafam, qui ont affiné en vingt-cinq ans des applis merveilleusement addictives.
Si bien que le projet d’émancipation se relance autrement, à travers les liens au vivant. Aucun retour à un passé fantasmé où les hommes auraient vécu en harmonie avec la nature. Les sciences du vivant ont fait récemment d’énormes progrès pour comprendre la sensibilité des plantes, des arbres, décrypter l’intelligence des animaux… Un livre comme Habiter en oiseau permet par exemple de repenser la façon qu’ont les oiseaux de faire territoire, d’y chercher un voisinage, d’en faire une matière d’expression qui passe par des danses, des chants, des postures, des vols15.
L’imaginaire des écrivains s’appuie donc de plus en plus sur les manières d’habiter des êtres vivants. Le végétal, qui n’a pas la mobilité animale, déploie une grande sensibilité – lumière, nutriment, eau, vent, menaces – et transforme son corps pour s’agencer au mieux à son milieu. Toute plante soulève cette question : qu’est-ce qu’habiter, quand on contracte les sensations d’un milieu ?
Comment habiter avec son corps ? Peut-on apprendre à habiter ?
L’espace urbain soumet le corps à un certain rythme, à une certaine cadence. Il faut se loger dans les niches. En zone rurale, si je me balade, rien ne m’arrête, je retrouve une fluidité de cheminement et je peux toucher, goûter ou cueillir sans contrôle. À l’inverse, le biotope numérique fleurit sur un corps climatisé, généralement assis, toute chair congédiée, qui effleure une vitre tiède : toutes les sollicitations corporelles y sont anesthésiées. Pour les moguls de la Silicon Valley, le corps se dit et se vit comme de la viande. Seul le système nerveux habite – ou plutôt hante – le flux des réseaux.
Deleuze découpe nos relations au monde en affects, percepts, concepts16. Politiquement, les blocs de perception sont décisifs. Concernant l’écologie, par exemple, disposer de l’information pertinente ne suffit pas à transformer les comportements. Quand on s’adresse à l’émotion, en montrant une forêt qui flambe, un continent de plastique à la dérive (ou, pour les migrants, un bambin mort sur une plage), les effets ne durent pas longtemps. Mais une expérience puissante, qui engage le corps, peut changer nos modes d’attention et de perception. Baptiste Morizot, avec qui j’ai fait un pistage de loup, sollicite les trois champs à la fois : il opère leur « alliage incandescent ». J’ai l’espoir que, dans mes livres, il y ait quelques scènes où cet alliage opère, où la perception s’entrelace à l’idée et à l’émotion. Ce sont ces scènes qui resteront dans la mémoire des lecteurs et y amorceront un basculement, une inflexion de vie.
Comment habitez-vous avec des livres ? Et pourquoi, dans vos livres, les morts continuent d’habiter le monde ?
En Occident, nous ne connaissons pas le rapport oriental entre le maître et le disciple. À la place, nous avons des livres, où des auteurs ont déposé des signes noirs sur des pages blanches qui sont tellement puissants qu’il n’est plus possible, après les avoir lus, d’éprouver le monde de la même façon. Nous avons des bibliothèques personnelles qui ont la capacité de nous faire devenir autres. J’habite dans les livres de Deleuze, notamment, et avec les génies qu’il m’a fait découvrir : Nietzsche, Spinoza, Bergson…
Est-ce que je crois à la mort comme rupture ? Quand une personne meurt, elle bourgeonne à nouveau chez ceux qui sont encore vivants. Mieux : l’œuvre conserve et rayonne. Elle capture et relance sa part de vif dès qu’on la (re)découvre. Gainsbourg mort, on peut toujours l’écouter et être bouleversé par ses Variations sur Marilou.
Un journaliste demande à Deleuze ce qu’il a pensé de la série de films Six fois deux de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville. Il répond qu’il a été durablement ému, que Godard travaille beaucoup et donc qu’il est dans « une solitude absolue ». Mais il ajoute que « c’est une solitude extraordinairement peuplée17 ». Et quand j’ai écrit La Horde du Contrevent, j’ai passé trois ans au cap Corse, à raison de vingt jours par mois, dans une solitude solaire : j’étais complètement isolé, tout en étant furieusement peuplé de mes personnages, qui habitaient avec moi, autour de moi, vibrant dans les buissons.
Nietzsche écrit qu’il faut trouver ses conditions optimales d’énergie : où habiter (sous quel climat), comment se nourrir et comment se divertir18. Dans sa simplicité brute, c’est sans doute le conseil le plus précieux que j’aie jamais suivi. Et déjà : habite là où tu écriras le mieux.
Propos recueillis par Julien Leplaideur et Rémi Baille
- 1.Alain Damasio, Les Furtifs, Clamart, La Volte, 2019.
- 2.Voir le site internet : ecoledesvivants.org.
- 3.Voir Miguel Benasayag, avec Bastien Cany, Les Nouvelles Figures de l’agir. Penser et s’engager depuis le vivant, Paris, La Découverte, 2021.
- 4.Voir Élisabeth Dorier, « Marseille Privatopia. Les enclaves résidentielles à Marseille : logiques spatiales, formes et représentations » [en ligne], Urbanicités, 4 octobre 2020.
- 5.A. Damasio, La Zone du Dehors [1999], Clamart, La Volte, 2014.
- 6.Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, Paris, Seuil, 2014.
- 7.Voir Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980.
- 8.Rainer Maria Rilke, Les Carnets de Malte Laurids Brigge [1910], trad. et introduction de Claude David, Paris, Gallimard, 1991.
- 9.Baptiste Morizot, Manières d’être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous, Arles, Actes Sud, 2020.
- 10.Voir B. Morizot, Sur la piste animale, Arles, Actes Sud, 2018.
- 11.Voir Serge Lehman, « La physique des métaphores », Europe, no 870, octobre 2001, p. 32-50.
- 12.Voir Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975 et Gilles Deleuze, Foucault, Paris, Éditions de Minuit, 1986.
- 13.A. Damasio, Le Bruit des bagues [2007], dans Aucun souvenir assez solide, Clamart, La Volte, 2012.
- 14.A. Damasio, La Horde du Contrevent, Clamart, La Volte, 2004.
- 15.Voir Vinciane Despret, Habiter en oiseau, postface de B. Morizot, Arles, Actes Sud, 2019.
- 16.Voir G. Deleuze et F. Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Éditions de Minuit, 1991.
- 17.G. Deleuze, « Trois questions sur Six fois deux » [1983], dans Pourparlers, Paris, Éditions de Minuit, 1990.
- 18.Voir Friedrich Nietzsche, Ecce Homo. Comment on devient ce que l’on est [1988], trad. par Jean-Claude Héméry, éd. révisée par Dorian Astor, Paris, Gallimard, 2012.